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30 janvier 2006
La vérité est blanche...
La vérité est blanche (au-dessus des collines de Los Alamos).
La voilà, l’évidence de la beauté, la simplicité d’une phrase. C’est là, c’est un matin de septembre, à Gibert CD, après une courte humidité grisaillante sur Paris. C’est au rayon Pinhas, en rock français, et je cherchais la voix de Dantec.
Je ne sais pas ce que ce titre veut dire. Le sentier, la piste que ce titre nommait d’une telle étincelance, rien de cela n’a encore été emprunté.
Depuis longtemps, c’est un peu ça la culture, c’est descendre dans les rayons de rock et de pop et de musique électronique du Gibert CD… C’est une atmosphère assez étrange, irrespirable, j’y glane souvent une céphalée ou deux, ce qui rappelle, mais un peu durement tout de même, qu’on n’est pas chez soi partout, que la nuit sert en général aussi à dormir, entre autres activités primordiales.
Une nouvelle vie septembrée caressait son aurore, j’étais avec un ami, l’un de ces monstres de fidélité amicale que je connaissais depuis maintenant deux ou trois ans, nous venions de reporter nos préoccupations sorbonnisantes à la mi-octobre, et une descente chez Gibert faisait retentir dans tout le quartier latin sa nécessité.
La vérité est blanche (au-dessus des collines de Los Alamos) ; et la voix de mon ami chantait son Aubagne, nous parlions de Maurice G Dantec. Nous venions d’aller à sa dernière apparition publique, il déchaînait encore les passions, les ferveurs, les méfiances. Dantec, comme l’art d’être outrageusement humain.
Et ça fait clac, clac, puis un blanc sonore, parce que le CD me semble intéressant, avec sa pochette bizarre et bien sûr son prix Gibert avec une promotion jusqu’au 00-00-00, planqué au chaud chez Pinhas-rayon Gibert entre deux imports. Et re-clac, parce que c’est Schizotrope, The life and death of Marie Zorn, et parce que, même s’il est dès à présent acquis que je vais prendre ce CD, ce n’est certainement pas une raison suffisante pour cesser d’en chercher d’autres,
La vérité est blanche, elle a l’éclat des grandes lumières de vitrail, aussi, elle tombe en gouttes tout à la fois timides et torrentielles, en travers des pages de ces dernières années : ça flic-floquait sur les rivages déconstructeurs de Derrida, Kant et Lévinas continuaient de s’affronter dans un recoin de mon crâne pour une obscure histoire de préfixe devant « nomie », le vicaire savoyardisait, enfin bref la vérité était bien trop en forme, et moi bien trop fatigué pour l’instant, et ce qui comptait c’était ce qui pouvait bien se passer au-dessus des collines de Los Alamos.
« Elle était désormais l’étoile vivante… »
sa voix n’a pas grand-chose à voir avec le déluge vibratoire d’outre-humanité que j’ai entendu samedi soir. Il a le rythme, il a la vie de Marie Zorn dans la voix, et Pinhas derrière fait plein de musique avec sa guitare, et je ne comprends pas encore tout, et je n’entends pas encore tout ce qu’on peut entendre dans ce sentier. Pinhas, je me rappelle alors il y a trois ans, je me rappelle tout ce que Gilles Deleuze a laissé de bien derrière lui : des musiques, de la philo, des tas de concepts, et des gens comme Pinhas, et des gens comme Dantec, et des gens comme Frank Burbage, qui m’avait conseillé pour progresser en philosophie, de lire la Logique du sens. Je ne suis jamais allé beaucoup plus loin que les problèmes de croissance d’Alice, par manque de temps. Bon, je prends Schizotrope, et il faudra que je prenne un autre jour l’album avec le sentier bonus qui mène au-dessus des collines de Los Alamos.
« Elle était le processus pur, mis à nu, comme le réseau de nerfs d’une machine écorchée vive… ». Tout ça, c’est une question de vagabondages philosophants, c’est la fréquentation irréversible de l’entité mystérieuse Jean-Frank Surbage, ainsi nommée par les amis, ou comment réussir à commencer à penser un peu… « sensation panoramique, thermodynamique… ». Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, comme ça, a priori, dans le cortex de Dantec, que « la vérité est blanche (au-dessus des collines de Los Alamos) » ?
La matinée passa, Schizotrope arriva rue Barbusse comme un nouvel angle de vie, à partir duquel des pans de vie au développement spontanément organisé par mes soins allaient rayonner. La guitare de Pinhas devient un corps-monde-réseau, ce sont les jumelles Zorn qui chantent, connectées à la guitare de Pinhas… « elles étaient l’explosif divin et fatal qui raierait l’humanité de la carte… ».
La vérité est parfois blanche, c’est-à-dire qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour être indiscernable dans un néant à la blancheur insupportable. Le blanc, c’est une magnifique couleur pour mourir et pour entrer dans le deuil.
Un jour, une enfant que tu croisais il y a quelques années, dont tu rappelais l’existence à la faveur de ce que t’en disait ta propre petite sœur, affronte un peu trop tôt, et dans une solitude un peu trop grande, la blancheur aveuglante de la mort.
Point de lâcheté dans un tel acte, non point cette description impulsive, que pourrait dicter la colère lacrymale de l’amitié, mais la prise de conscience d’un courage absolu dans une solitude elle-même absolue. Absolu : délié à tout jamais du moindre lien, de la moindre attache, de cela qui nous retient et nous rapporte à la vivacité du monde.
La vérité est blanche, la corde se referme destinalement, impitoyablement, et la souffrance affronte la vision frontale du néant.
Ça venait de hurler en moi qu’il fallait tenter de refuser "un monde pour tous et un dieu pour chacun". Ce qu’il fallait combattre : la multiplication abominable des fausses transcendances, la prolifération des mensonges, la prostitution de la foi des hommes. Réinstaure un monothéisme radical : le seul nom que tolèrera Dieu sera Amour.
Juste combat du marcheur, du voyageur, de l’homme venu porter le Verbe dans le monde et la lumière dans la chair.
La vérité est blanche au-dessus des collines de Los Alamos : cette vérité annonce-t-elle que notre monde est condamné à l’abîme s’il ne redonne pas à ses enfants l’amour en jaillissements, en profusions, en abondances ?
La vérité est blanche au-dessus des collines de Los Alamos, et Dieu est proche. Il y a certains mots et certaines phrases, comme le titre de la piste bonus de Dantec et de Pinhas, dont l’élucidation n’est qu’une question de temps. Il s’agit de mettre en œuvre les justes patiences. Quant à certains autres signes, sauf à se tourner vers l’Eternel en quête de la consolation ultime, en quête de retrouvailles dans le monde avec l’amour, ils sont plus incompréhensibles que la vie elle-même.
23:00 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Commentaires
Je dis chapeau bas, bravo! Mon momo c'est un plaisir de lire un article aussi bien écrit! Continue comme ça, oh futur écrivain compositeur philosophe! Je suis franchement impressioné! Je te dis RESTECP!!!!!!!!!!
Ecrit par : fanfan | 03 février 2006
J'applaudis aussi, c'est un beau texte, d'autant qu'il m'aide à comprendre ce que toi tu entends par "religion". J'ai du mal à écouter cette musique, peut-être parce que je suis formaté par l'harmonie classique et jazz, peut-être aussi parce que le cyberpunk s'entoure d'une ambiance qui me glace et m'empêche de dépasser (oui Alain LG !) l'apparence. Je te reconnais dans cet article, il précise pour moi ce qui nous rapproche, par delà nos sensibilités si différentes (moi l'immanent, toi le transcendant, je m'expliquerai un jour) : une certaine idée de l'humanité, de l'amitié et de tout ce qui compte. Qui a dit que le Systar ferait flop ?
Georges Abitbol.
Ecrit par : Georges Abitbol | 04 février 2006
"J'espère qu'on gardera le contact" avait-elle écrit à ta petite soeur sur leur dernière photo de classe commune... A travers quelques lignes de ce magnifique texte, il nous est permis de le garder.
Ecrit par : Annie | 17 février 2006
bravo mon frère, je suis pas sûre d'avoir tout compris mais merci d'avoir parlé d'elle. T'écris vraiment bien! je t'encourage pour la suite!
Ecrit par : la petite soeur | 18 février 2006
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