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31 janvier 2006

Derrida, hors la science-fiction... (1)

"La science-fiction est ce cercle sans bord dont je suis exclu..."

Jacques Derrida

Derrida, hors la science-fiction ?

?

Derrida, or la science-fiction… (comme les deux prémisses d’un raisonnement dont on attendrait la fin : il y a Derrida, or il y a la science-fiction, donc il y a… quoi ?)

… (comme les deux prémisses d’un raisonnement dont on attendrait la fin : il y a Derrida, or il y a la science-fiction, donc il y a… quoi ?)

Interrogé par les frères Bogdanoff sur la définition qu’il donnerait de la science-fiction, Jacques Derrida n’a pas pu s’empêcher de faire du Derrida : on y retrouve l’humilité et le phrasé derridiens, au service de simples hypothèses qui cachent mal le fait que Derrida a quand même ,toujours-déjà, une petite idée derrière la tête…

Voici ce que Derrida a répondu aux jumeaux astrophysiciens :

« Peut-être la science-fiction est-elle la métaphore de la pensée théorique moderne. Elle est ce point vide, ce centre inaccessible dont une parole est le cercle. Mais je ne puis être un segment, si mince fût-il, de ce cercle : je suis trop angoissé à l’idée de prendre la parole sur un tel sujet. La science-fiction est ce cercle sans bord dont je suis exclu… »

Pour un auteur aussi fécond en textes, et mieux encore : en idées, une telle sécheresse aurait presque pu nous décevoir. Mais j’ai tenté de décrypter, à ma manière, c’est-à-dire selon une compréhension que Derrida n’aurait peut-être pas assumée lui-même, non pas ce que Derrida comprenait de la science-fiction, mais ce que ses mots lui faisaient dire de vrai sur la science-fiction sans qu’il sache réellement qu’il en disait tant…

Depuis l’article « La mythologie blanche » (Marges - De la philosophie), on sait que Derrida adore spéculer sur les métaphores, sur la possibilité, ou l’impossibilité, de tout discours sur la métaphore, de tout discours métaphorologique rigoureux qui éviterait absolument de se mordre la queue, c’est-à-dire qui parviendrait à parler des métaphores de façon non métaphorique… Parlons néanmoins, de notre côté et malgré ce danger, de la métaphore, avec quelques remarques de bon sens.

Toute métaphore apparaît à un moment où le discours parfaitement direct, non imagé, non oblique, est impossible. Toute métaphore est susceptible de trouver sa nécessité, dans cette perspective. Autrement dit : loin de freiner la pensée ou d’en corrompre la rigueur et la précision, la métaphore est le nerf même d’un certain mode de pensée, une méthode à part entière qui permet l’expansion de la pensée, la production de parole judicative. Le métaphorique va là où le logique, où la démonstration ne savent pas aller (et vice-versa, d’ailleurs).

Le problème d’une telle façon d’envisager la métaphore est le suivant : pour parler de « translation », de phoricité, d’une déportation du non-imagé indicible dans l’image, il faut justement d’emblée poser qu’il existe toujours-déjà ce non-imagé, ce discours informulable dans un premier temps mais que la métaphore translatera pour le rendre formulable. On ne fait alors rien d’autre que de présupposer l’impossible

N’y a-t-il pas là un vice de raisonnement dans la définition même de la métaphore comme translation ? Que serait la lecture d’un poème usant de métaphores dans cette perspective ? Cela reviendrait d’une façon catastrophique à détruire la chair même du poème. Un poème n’a de valeur que pour autant que les mots qui le composent ne sont pas remplaçables, et donc : le mot poétique, la métaphore est un mot irremplaçable. On ne peut jamais établir la genèse d’une métaphore, dire d’où elle vient, de quel mot hypothétique elle est l’encodage sensible. Le mot poétique, dans l’esprit du poète, n’est pas la traduction d’un texte mental préexistant, non poétique, mais il naît, liant tout à la fois l’image et le sens. Le sens jaillit à même l’image, il ne lui préexiste pas. Et de ce jaillissement imaginaire, il garde une souplesse, une richesse virtuelle : de n’être pas que la traduction/l’encodage d’un sens univoque originaire, le poème tire sa richesse et sa plurivocité. Heureux présupposé de toute la critique littéraire et de tout herméneute en herbe, que ce soit au fond d’une chambre de 8m2 de la rue Descartes, ou bien le dimanche à l’heure du thé dans la solitude de son boudoir de province…

Quelle est alors la nécessité de la métaphore, si elle n’est pas ce remplacement d’un sens premier, ou plutôt : si elle « remplace » ce qui n’a jamais existé, ce qui n’a pourtant jamais eu de « place » ? pourquoi instaure-t-elle un ordre et une technique de pensée ? en quoi tout poème, ou tout récit métaphorique (puisque, guidés par les errances de Jacques Derrida - oh, allez, puisqu’on y est : « destinerrances » ! dans la mesure où Derrida n’est pas sûr que ses propos arrivent bien au bon destinataire, ni que ce soit le sens que lui leur donnait, qui parvienne au destinataire… - , puisque, donc, nous allons nous bagarrer avec la métaphoricité même de la science-fiction…) introduisent-ils à quelque chose comme un sens transcendant la matérialité signifiante des mots, et en quoi sont-ils les seuls capables d’y introduire ?

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