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04 février 2006

Vaneigem, source reniée du Cyberpunk (2)

Cette préface est absolument passionnante. Eloge d’un désir qui refuse le faux hédonisme consommateur, puissance de vie de l’individu capable de lui permettre d’échapper à la grande machine économique, lecture de l’histoire favorable à la réalisation d’une telle espérance de libération de l’individu par lui-même, selon les lois d’une secrète « alchimie » : voilà pourquoi Vaneigem avait évidemment sa place sur le Systar, dans cette tentative originale de concilier l’aspiration révolutionnaire du changement à la racine, et l’individualité comme unité visant à l’accomplissement de ses désirs authentiques…

Ce qui met en mouvement la pensée de Raoul Vaneigem, c’est l’insoumission devant ce qu’est le monde en 1967 : « Le monde est à refaire : tous les spécialistes de son reconditionnement ne l’empêcheront pas ». Ainsi se trouvent congédiés réformistes et partisans du maintien de l’ordre établi de tous poils.

Le système est marqué par la banalité : le système est le temps du savoir, c’est-à-dire du déjà connu, ou encore du « réchauffé ». Tous les liens y sont immuables, intemporels : « Le monde des ismes, qu’il enveloppe l’humanité tout entière ou chaque être particulier, n’est jamais qu’un monde vidé de sa réalité, une séduction terriblement réelle du mensonge » (p 29). Du cœur même de cette banalité jaillit pourtant l’exception, sous la figure lumineuse, bien que/parce qu’esseulée, de la subjectivité. Le révolutionnaire n’a plus à se sentir combattant pris dans l’immémorial affrontement inter-classiste.

« La lutte du subjectif et de ce qui le corrompt élargit désormais les limites de la vieille lutte des classes. Elle la renouvelle et l’aiguise. Le parti pris de la vie est un parti pris politique. Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui ».

Ici se produit une inflexion dans la définition de la « vie » (vie réelle, libérée, opposée à la simple survie) qui semble problématique, sinon inacceptable. Ah bon, on ne veut pas d’un monde où les estomacs sont pleins mais les cœurs anesthésiés ? D’une vie définie en termes de qualité, on passe à un critère définitionnel d’intensité qui est difficile à soutenir. Comment ne pas craindre, à chaque fois que l’on trouve la notion de vie intense, ou surintensifiée, une secrète (ou moins secrète d’ailleurs… parfois assumée) fascination pour la violence ? L’intensité dicte-t-elle nécessairement l’amour? et est-elle toujours compatible avec le respect de l’individualité ? (car je tiens pour pertinente la notion d'individualité pour réfléchir en matière de politique).

On repère donc, dans l’introduction de Vaneigem, les signes d’une tension délicate : la subjectivité est le point de départ diagnostic, mais il n’est pas une fin en soi : « Tout part de la subjectivité et rien ne s’y arrête. » Mais qu’est-ce qui nous attend, alors, au terme du chemin, de la révolution ? La sortie du système n’est-elle pas invention d’un nouveau système ? (dans la mesure où nous avons défini le « système » comme le temps historique de l’immuable, de l’homogène, de la machine, et donc de la négation, volontaire ou non, de l’individualité). Quelle est cette subjectivité qui ne s’embarrasse pas avec l’individu comme norme ? Quelle est cette vie authentique, quel est ce plaisir qui veut excéder le système (c’est-à-dire le dépasser, et le fatiguer jusqu’à l’usure destructrice, l’é-nerver) ?

Je pose ces questions avec l’intérêt du lecteur attentif plus qu’avec la hargne du désaccord.

En outre, et c’est aussi pourquoi je voulais parler de Vaneigem et des situationnistes sur ce blog, ce type de pensée me semble directement à l’origine de la posture esthétique, politique, et éthique, du CYBERPUNK.

L’introduction de Vaneigem à son propre Traité utilise des métaphores technologiques, ou informatiques. Comme on le verra par la suite, Vaneigem nomme ses ennemis politiques et intellectuels les « cybernéticiens », ces nouveaux « gouverneurs » d’un monde ultra-technologisé. Les métaphores ne sont jamais innocentes, et celle de la programmation nous guide sur le chemin d’une pensée qui assimilera volontiers la haute technologie à l’asservissement des hommes : « L’homme de la survie, c’est l’homme émietté dans les mécanismes du pouvoir hiérarchisé, dans une combinaison d’interférences, dans un chaos de techniques oppressives qui n’attend pour s’ordonner que la patiente programmation des penseurs programmés. »(je souligne). Le programme est impersonnel, il n’a pas besoin du sujet pour agir, pour produire du programme. Pire encore que l’ancienne bourgeoisie vue par Marx, qui s’incarnait encore dans un nombre réduit de personnes, le programme est ce qui menace la totalité du monde de perdre toute autonomie : même les « penseurs » sont pensés, tout programmateur est déjà un être programmé…

Ainsi s’explique l’emprunt de Maurice Dantec, dans son roman cyberpunk Cosmos Incorporated, à la querelle médiévale de l’Intellect agent, de cette instance que nous ne pensons pas, mais qui nous pense, par laquelle nous « pensons » sans que ce « nous » soit le véritable sujet de nos pensées (conception soutenue par Averroès, et par Maïmonide, entre autres... sachant que l'intellect agent, dont la première élaboration remonte à Aristote et à ses ambiguïtés fondamentales du Traité de l'Âme, et qu'on lui donne des sens parfois complètement opposés). Dans le monde du programme, la pensée est une machine, et nous ne sommes jamais que l’exécution d’un sous-programme.

Le cyberpunk reprend ces thèmes que Vaneigem élucide fort bien, mais sans se réduire aux thèses situationnistes. Le cyberpunk, en effet, ne voit pas dans le « cybernéticien » un pouvoir oppressif absolu ou irrésistible. Au contraire, c’est la haute technologie qui peut elle-même devenir libératrice... Le cyberpunk ne met pas en avant la « vie » de Vaneigem, mais une activité de subversion depuis l’intérieur même du système, et c’est pourquoi le personnage clé de la littérature cyberpunk sera tantôt le cyborg rebelle ou supérieur à la simple machine (cf Ghost in the shell), ou bien le hacker.

Les « cybernéticiens » sont des adversaires (les grandes multinationales qui régissent le monde) ; on peut les affronter, non pas par une secrète et magique force vitale hétérogène à la mécanique du système, mais en utilisant les propres armes du systèmes, en ajoutant le paramètre qui va provoquer une mutation… (et puisque j’ai, décidément, l’esprit d’escalier, on pourra rapprocher cela du fameux « facteur X » dont on parle tant en basket… de ce joueur dont on ne peut prévoir la subite flambée sur le terrain, mais qui va accomplir ou subvertir les systèmes de jeu prévus et faire gagner le match…).

Vaneigem précise qu’il s’insère dans « un courant d’agitation dont on n’a pas fini d’entendre parler. » Les faits semblent lui donner tort, tant les situationnistes semblent aujourd’hui esseulés, et tant le situationnisme semble aujourd’hui la prophétie infirmée par les faits, de changements dans le monde qui ne sont pas venus.

« personne, avec le temps, n’échappera à ses conclusions », dit Vaneigem, ce que l’on ne demande qu’à croire, tant la mise en avant de la "vie", quoique ambivalente, semblait porteuse d’un renouveau de la vie humaine. Sans vraiment faire de la politique ici-même, je me contenterai d’une lecture « historienne » de Vaneigem, en décodant, dans sa pensée, les sources fécondes qui enfantèrent trente ans de création littéraire de science-fiction et redonnèrent à ce genre un souffle qu’il perdait à la fin des années 1970.

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