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10 février 2006
Au-dessus des collines de Los Alamos...
Qu’est-ce que pouvait bien vouloir dire : « La vérité est blanche au-dessus des collines de Los Alamos ? »
Quatre ou cinq mois ont passé, et je sais maintenant tous les mots que Dantec associait à un tel titre.
Los Alamos, c’est là où les Américains s’amusent avec leurs bombinettes. Plus précisément encore, c'est là où furent conçues les première bombes nucléaires, et le projet Manhattan... La vérité blanche d’une possible explosion dans le désert, en somme. Il n’y avait pas forcément la place pour écrire ce que j’ai pu écrire, pour associer à une telle évocation le « lyrisme », la « petite fille », et le sens de la transcendance qui m’est si chère, toutes ces choses que mes différents lecteurs de ces derniers jours ont compris de ce texte.
Néanmoins je ne regrette pas d’avoir pris les choses dans ce sens, d’avoir choisi une anaphore aussi lancinante, et aussi choquante.
Le texte exact de la chanson est un hybride : Dantec y a juxtaposé des extraits des plus beaux poèmes du Théâtre des opérations, et des paragraphes vraiment inspirés.
Du sens de cette transcendance que j’évoquais, de ce monothéisme de l’amour que j’imaginais, peut-être reparlerai-je dans les semaines à venir ici-même.
Mais je vous laisse en compagnie des mots de Dantec lui-même…
« Sous le ciel de carbone,
j’aimais voir le feu vif
des torchères de l’usine
en orange étendards.
Sur l’horizon d’ardoise aux lignes caténaires,
j’allais de ville en ville, au néon des pluies blanches.
J’errais à ma poursuite comme le diable et son Ange
et je tuais mes amis, mes ennemis et mes frères.
J’inscrivais dans des notes le récit du voyage.
La lumière du destin m’apparaissait parfois
comme un camion, trop tard, au détour du virage.
Et je me réveillais plus loin, par-delà ma mémoire,
vers l’ultime hémisphère aux vérités étranges.
Je n’y étais pour rien.
Dans la fumée qui cachait mieux nos vides,
nous marchions sans bouger vers des horizons roses;
nos corps étaient en forme, mais nos âmes livides,
et nous avions perdu jusqu’au sourire du fou.
Petites marchandises en spectacle exposées,
viandes aux libres extases et sans le moindre sou,
nous prenions pour des rêves des crimes télévisés ;
nous prenions bien souvent le néant pour la chose.
Nos futurs étaient gris comme du papier-journal
traînant dans la misère matinale du métro ;
nos désirs étaient vains et nos voix sans écho…
Nous ne parvenions pas à isoler le mal,
il nous fallait la guerre, et le feu et bien pire,
pour ouvrir dans nos vies la chance d’un abysse,
pour certains la folie, pour d’autres le délire :
nous étions tous volontaires pour une Apocalypse.
Bombardier volant à haute altitude
Dans l’azur glacé ionosphère
Soleil en coupe sur l’horizon
Latitude dévastée de lumière,
Station boréale des aurores rayées du radar,
l’avenir en miettes dans l’éclair qui surgira à des kilomètres,
missiles aux vérités fusoïdes, aux algèbres fatales et aux froides réflexions,
dans l’arc du monde je discerne l’ombre d’un secret trop vieux
pour nos mémoires et trop jeune pour ce qu’il reste de nos dieux,
les astres pourraient être les signes d’une perte immense et le ciel,
un parapluie géant où la colère des morts se dessine
en épaves du néant sur le mur du dernier éveil.
Combattre la nuit sur son terrain,
Ne rien oublier et veiller au grain,
S’aventurer, très calme, dans la zone interdite
Munitions neuronales au-delà des limites
Préparer l’explosif au cortex livré,
Sabotage génitif de toute vérité,
Faire des sables humains l’océan de silice par nos soins vitrifié,
Survoler le désastre et photos à l’appui
Aux impacts mesurer l’exacte étendue des dégâts.
En ces temps accomplis où les expériences passées éclairent chacune une vérité secrètement à l’œuvre depuis toujours, comme en état de suspension hibernatif aux limites de la conscience et du théâtre usuel de l’histoire, où les antiques cités disparues et les batailles oubliées semblent l’écho de nos conflits présents et à venir, où chaque homme porte en lui assez de néant pour assombrir le monde et assez de lumière pour l’embraser, et où, simultanément, comme un effet secondaire de ce nouveau pouvoir, le moindre de ses actes non seulement lui échappe, mais finit par se retourner contre lui-même, avec l’ironie mécanique du suicide, que son cœur explore les limites de la glaciation absolue, que sa solitude anonyme au milieu de la multitude de ses congénères n’arrache au final qu’un regard ennuyé au dieu des grandes probabilités cosmiques, et que toute expérience visant à le dépasser ne peut que friser le ridicule des vaines et emphatiques tentatives, alors nous pouvons conserver secrète la nostalgie des occasions perdues, des destinées gâchées et des générations sacrifiées et, en levant la tête vers les étoiles dans l’air si pur de la haute montagne, éprouver une radieuse mélancolie, une terrible et nette absence d’humanité que la géologie des astres et de la nature renvoie à nos expériences les plus intimes, et qu’un rayonnement d’étrange tristesse vient à peine troubler, irisant juste l’horizon d’une lumière un peu froide.
La vérité est blanche au-dessus des collines de Los Alamos, comme l’été indien des Anges venus de Babylone, les foules aveugles marchent d’un bel ensemble vers leurs destinations où l’opérateur vidéo déclenche le quadrillage intime de leurs petits cosmos.
Dans le buisson noir de la mémoire
s’élaborent des stratégies d’insectes névralgiques
et d’enfants aux dents d’acier,
leurs chemises bleuies par leur sang s’évaporent
dans l’hélium glacé de la vérité,
leurs pieds ouverts par les cristaux de neige
laissent des traces pour leurs poursuivants affamés de leur chair,
et dans ce désert blanc, froid comme une ville humaine,
plus monochrome que l’azur,
et que nul encore n’a traversé,
seuls des loups ou des machines sauvages
sont en mesure de leur venir en aide. »
En onze minutes, un voyage poétique dans l’œuvre romanesque de Dantec : Babylon Babies et Villa Vortex, qui n’existait pas encore, mais dont les thèmes centraux étaient déjà à l’œuvre au moment du Théâtre des opérations.
Pour une fois, je ne commenterai pas ce texte, lui laissant sa beauté, vous laissant sa beauté, intouchée.
Je joins toutefois à titre informatif le lien wikipédia:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Laboratoire_national_de_Los_...
13:05 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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