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10 février 2006
Carthage
Je descendais des hauteurs de Tunis, et j’entrais dans le soleil, au beau milieu des ruines de Carthage. Le corps creusé par la sécheresse, vêtu du blanc de vacance, la peau brunissait ici comme autrefois peut-être celle de Didon, à la lumière d’Enée.
Nous cheminons, avec précaution, entre les pierres, détour après détour, pour voir et comprendre peut-être ce que fut jadis cette unique cité qui osa défier, mortellement, la puissance cosmique de Rome. Carthage parle, à nouveau, profère, sous les bruissements des vents marins et les sons secrets des rayons de soleil, les quelques énigmes qu’elle emporta lorsque le sel romain fut répandu en signe de punition absolue… Carthage, hier ville d’astres et d’apogées, ville aux mille combattants, ne nourrit plus aujourd’hui que les nostalgies et, de ce regret, fait naître un début d’inquiétude. Je progresse au milieu des thermes dont il reste les couloirs de conduction d’eau, et comment se peut-il que tout cela n’ait pas vécu pour l’éternité ? chaque jour qui se levait sur cette cité devait être une bénédiction du soleil, un été perpétuel, et rien n’en aurait pu annoncer un jour la chute. Murs ébranlés de briques, quelques colonnes éparses qui achèvent de donner au site son relief, et au voyageur le secret espoir d’une renaissance de Carthage, et il me semble encore entendre les grésillements d’insectes, l’air de cette mer par laquelle je suis revenu à la vie cet été-là, un vent porteur de toutes les joies, de toutes les vies passées, présentes, possibles encore.
Carthage fut aussi l’événement d’une amnésie essentielle. Je me souviens avoir oublié bien des choses, bien des vies, bien des actes là-bas. Ainsi, aussi, ai-je pu recommencer à écrire.
« Cela fait bien longtemps que j’ai oublié le sentiment que j’avais pour toi, j’ai oublié jusqu’aux traits de ton visage, et il est certains jours où les souvenirs de toi me sont si suspects, que je me demande si je ne les ai pas délirés depuis l’instant-Carthage. »
Ai-je inventé au jour de Carthage un passé pour pouvoir le renier et recommencer la vie ? quel était le rôle de cet instant aux dons de création ? pourquoi ce court-circuit qui a établi la jonction avec un très lointain passé tout en bannissant sans ciller les moments d’hier ?
« Il n’y a rien à se remémorer, le temps n’est plus à délirer des corps, des parfums, ni à pleurer sur la pureté d’un oubli. J’aimerais simplement comprendre comment c’est au jour de Carthage que j’ai entrepris de créer mon passé, de l’imaginer, et décidé que le manqué serait un aboli, que ce qui n’avait pas eu lieu avait pourtant bien eu lieu, mais avait subi l’intime oblitération. Pourquoi s’inventer un passé, en inventer la destruction et la révolution ? »
Un sourire sur les lèvres, en laissant le soin aux autres de l’interpréter. Je ne peux m’empêcher de sourire, d’avoir ce visage d’orgueil, d’amusement fatigué devant le sentiment, mais aussi devant le geste qui étouffa celui-ci. Tu voulais vraiment tout foutre en l’air, et mentir ? mais à quoi cela sert-il ?
« Sur les hauteurs crâne le présidentiel palais de Ben Ali le très-démocratiquement-élu, rocher étrange dont toute prise d’image est interdite. Les autorités actuelles n’ont point d’empire sur toi, Carthage, que pourtant elles surplombent. Ici, Carthage resplendit, dure dans le berceau de l’être, par-delà les temps d’expansion et les temps de crise, plus ancienne que toutes les fois, plus morte mais plus vivante encore que les présents voilés de l’oubli, ici Carthage irradie et demeure. »
Levez les yeux depuis le site de Carthage, et regardez la douceur des reliefs alentours. Vous y discernerez le secret de l’essor de Tunis, sous le soleil, et vous verrez l’étrange ellipse : Carthage que vous revisitez avec fascination, comme devant un mythe terrestre, la Tunisie s’en détourne et ne rêve que d’Occident économique… à grands coups de 99% élec- taureaux… Sans savoir vers quoi eux et vous-même vous acheminez, retournez à l’ombre apaisante des colonnes survivantes de Carthage, celles que le temps ne détruira plus jamais… Sentez les rayons des amours, passées, à même la pierre, sentez les frénésies d’un monde dans les poussières que vous foulez, sentez la droiture fière d’un peuple autrefois insoumis qui refusa d’obéir à la cosmopuissance, et écoutez cette étrange sensation en vous, qui point entre le cœur et l’échine : n’était-ce pas de cette liberté que vous saviez depuis bien longtemps, que vous venez ?
« Les colonnes de Carthage ne soutiennent plus aucun empire sur le monde, Carthage ne règne plus depuis bien longtemps, et je regarde avec un sourire d’intemporelle jouissance cet angle de briques fatiguées, cet élancement de colonne, rare, énergique, audace, dans les azurs de Tunis la magnifique. Carthage sera peut-être un jour détruite. Mais ce jour n’a jamais encore eu lieu, puisque Carthage était, aujourd’hui que je venais à elle, infiniment libre. »
Il faut détruire Carthage : une telle grammaire du monde s’achemine vers une mort certaine, entrant par la grande porte dans l’étrange cénacle des porcheries de l’histoire, alors que Carthage n’en finit pas de ne pas mourir : Carthage est vivante. Vous y êtes, et voilà qui suffit à vous permettre de sentir, en quelques heures, que cette ville n’a jamais su se résoudre à sombrer dans l’oubli. Elle a utilisé Rome pour survivre, demeurant dans le cœur des lettres latines, et le soleil de la joie a régné sur Tunis pendant des milliers d’années pour s’assurer que la pierre viendrait encore aider la lettre…
Mais revient un écho de ma propre vie, entrelacée dans cet après-midi de joie, dans le chœur absolu de Carthage :
« Depuis longtemps je ne sais plus qui tu étais -l’ai-je d’ailleurs jamais su…- , parfois il me semble que je m’apprête à le déplorer, je crois, mais c’est assez passager… Il reste une énigme : qui étais-tu ? Etais-tu quelqu’un ? Etais-tu, seulement ?
Etais-tu comme est l’immortelle, demeure de Didon au cœur plus passionné que l’angoisse devant les Enfers,
Etais-tu à l’image de Carthage aux yeux de mer, de splendeur et d’orgueil devant le monde ?
Etais-tu aussi fière, aussi existante que cette voie qui ne menait pas à Rome ? »
Pourquoi ai-je eu une telle hargne à poser une question si difficile, si blessante, mortelle même ? et pourquoi à quelqu’un qui ne pouvait pas me répondre ? Nous entrons parfois dans des temps d’inquiétude, face auxquels les anciens malentendus, les anciennes passions, les anciennes blessures ne tiennent pas un seul instant. Et l’on regarde parfois son propre passé, vécu réel ou imaginé, ou reconstruit encore, comme le théâtre d’une obscène comédie dont le moindre défaut n’était pas d’être ridicule malgré elle. Et l’on regrette d’en être resté à des actes en mode mineur, de n’avoir pas su réveiller la Carthage qui gisait en nous… Etait-ce une Carthage, cette force en nous ? N’était-ce pas un Akira ? Le temps passe, et nous renonçons parfois à répondre à de telles questions.
L’après-midi avance, Carthage je te quitte, mais non à tout jamais, et je reviendrai, un jour, pour recommencer à vivre, depuis toi, depuis tes pierres magiques, depuis ton ouverture aux immenses rivages, depuis ton mystère même…
« De légères poussières sur mes jambes, ultime don de toi, Carthage indestructible, ruine arrogante par-delà tous les fouets du temps, trace que n’érodera aucune main désormais, nom et lieu qui dureront comme l’humain. Et une journée auprès de toi, pour colorer ma peau de ce soleil brun qui passera bientôt, et s’en ira de lui-même, sans que rien, ni personne d’autre n’ait décidé de l’emporter que lui-même. » …
13:25 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
Commentaires
Carthago,inis,f.: mémorables cours de latin, pour moi, qui m'ont toujours fait espérer entrer dans les "Lettres Latines". Je suis émerveillée et heureuse que cette petite escapade tunisienne t'ait inspiré tant de belles réflexions... D'autres, non moins poignantes et sensibles, surgiront certainement lors d'un retour sur les rives mystiques du Nil... Très affectueusement.
Ecrit par : Annie | 17 février 2006
Carthago,inis,f.: mémorables cours de latin, pour moi, qui m'ont toujours fait espérer entrer dans les "Lettres Latines". Je suis émerveillée et heureuse que cette petite escapade tunisienne t'ait inspiré tant de belles réflexions... D'autres, non moins poignantes et sensibles, surgiront certainement lors d'un retour sur les rives mystiques du Nil... Très affectueusement.
Ecrit par : Annie | 17 février 2006
c'est vrai que c'était une très bonne visite très agréable (malgré la chaleur)et très instructive... Un beau souvenir! L'excursion ne m'a pas inspiré autant de paroles que toi (mais presque!!). Bravo!!
Ecrit par : Charlotte | 17 février 2006
Carthage reste un beau souvenir, mais ces pierres me touchèrent moins que d'autres ! Alors même si tu évites aujourd'hui les ombres portées du Panthéon, voici le mien : Abou Simbel ; Delphes et Saint Pierre de Rome. Sans ordre de préférence ! Plus récemment, une Leffe bien fraiche face à Notre-Dame. Divin ? au moins génial...
Ecrit par : Pascal | 17 février 2006
Carthage l'insoumise...ces lignes me ramènent à Pompéi. Vieilles pierres pour vieilles pierres, me dira-t-on... Pompéi il y a dix ans, un soir de mars, Pompéi vide, si intensément éternelle et si désespérement fragile, à l'ombre de son bourreau dont les colères sont encore épée de Damoclès sur ses rues. Tu as raison, ces villes mortes sont étrangement vivantes dans leur défi immobile au temps, dans leurs bras tendus à des milliers de visiteurs qui les traversent au pas de course. L'impression qui s'en dégage est singulière, comme une complicité d'un instant entre notre éphémère passage et leur imposante durée, comme la promesse que ces pierres, ces colonnes, ces ornières profondément creusées dans les pavés seront là, encore, à attendre notre retour.
Ecrit par : Nathalie | 22 octobre 2006
Je me permets d'ailleurs de signaler à nos lecteurs ton très joli texte sur Pompéi, qui évoque également tes amitiés anciennes...
Je n'insiste pas sur mon propre "Carthage", nous en avons parlé il n'y a pas très longtemps!
A nos lecteurs: allez lire les textes de Nathalie, c'est vraiment beau, ce qu'elle écrit, et comment elle l'écrit.
Bruno
Ecrit par : Bruno | 28 octobre 2006
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