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10 février 2006

Inoubliables diamants d'absence (2)

Jabès choisit la voie du silence, de l’altération, de la brèche, du halètement aussi. Tout ne peut jamais, dans une telle écriture, parce qu’elle est aussi la voix d’un corps, procéder que par entrecoupement. Toute parole vivante est stroboscopique, et a besoin de mourir dans des silences intermédiaires pour mieux exister. Derrida, dans L’écriture et la différence, le disait ainsi :

« Le fragment n’est pas un style ou un échec déterminés, c’est la forme de l’écrit.[…] Contrairement à l’Être et au Livre leibniziens, la rationalité du logos dont notre écriture est responsable obéit au principe de discontinuité. Non seulement la césure finit et fixe le sens, […], mais d’abord la césure fait surgir le sens. Non pas à elle seule, bien sûre ; mais sans l’interruption - entre les lettres, les mots, les phrases, les livres - aucune signification ne saurait s’éveiller. »

La fragmentarité n’est pas le signe d’un manque, mais elle est la forme même de la vie, du souffle respiratoire, qui procède, comme l’Apocalypse, par inspiration puis expiration. C’est d’un temps discontinu que nous trouvons la possibilité de vivre, et c’est de ce temps tout en discontinuité que nous pouvons trouver la possibilité de lire ce qui est écrit dans une telle temporalité. A nous, lecteurs, d’entrer dans Le Livre des Questions avec une oreille désireuse de trouver les silences si chers à son corps, et de saisir ce que furent, au beau milieu des paroles des rabbins, de l’amour infini des deux héros et de la mort finale, les silences dans les blancheurs de page.

C’est Derrida, encore, qui nomme le mieux le cheminement d’âme de Jabès : c’est la conscience malheureuse et déchirée du Juif, par-delà pourtant la Phénoménologie de l’Esprit. Voici le Juif pur, intégralement Juif : c’est l’homme livré à l’errance, à l’irréconcilié de sa condition terrestre, entre des aujourd’hui d’attente et de douleurs et des après-demain messianiques qui ne viennent pas. La question d’un tel paradoxe ne trouvera, dans le Livre des Questions, jamais de réponse. Sarah sombrera dans la folie, Yukel assumera la douleur, plus grande encore, de rester après le départ de son autre si chèrement aimée.

Jabès se livre donc, d’emblée, Juif errant comme le mythe :

« A l’heure où les yeux des hommes sont levés vers le ciel, où la science se taille une part plus belle, plus riche de l’imagination - tous les secrets de l’univers sont des bourgeons de feu qui vont, bientôt, éclore - sais-je, dans mon exil, ce qui m’a poussé en arrière, à travers les larmes et le temps, jusqu’aux sources du désert où se sont risqués mes ancêtres ? Rien, apparemment, au seuil de la page ouverte, que cette blessure retrouvée d’une race issue du livre dont l’ordre et le désordre sont chemins de souffrance ; rien que cette douleur dont le passé et la continuité se confondent avec ceux de l’écriture. »

Nous voici condamnés à la question, à de nombreuses heures où nous ne comprenons pas Jabès, ce qui nous introduit à la question absolue : que comprenons-nous, alors même que de ce livre qui est tout, qui est un monde, lui-même inclus dans le livre, nous ne comprenons rien ?

« Le roman de Sarah et de Yukel, à travers divers dialogues et méditations attribuées à des rabbins imaginaires, est le récit d’un amour détruit par les hommes et par les mots. Il a la dimension du livre et l’amère obstination d’une question errante. »

Systariquement parlant, comment ne pas exulter d’émotion, dans la solitude étoilée de son studio systémique, lorsque nous lisons, à la suite de ce pacte interrographique, la voix ininterprétable, dans la puissance survitale de sa métaphoricité, de Reb Aber :

« L’âme est l’instant de lumière que le premier vocable peut faire exploser ; alors nous ressemblons à l’univers avec nos milliers d’astres sur la peau que l’on différencie à l’intensité de leur rayonnement comme on distingue une étoile à la clarté de ses aveux. »

lire la suite: http://systar.hautetfort.com/archive/2006/02/10/inoubliab...

Commentaires

Il y a un pont, une correspondance tout à fait étonnante, entre "Le Livre des Questions" et les mots qui viennent s'inscrire sur le Web.
Par exemple :
"Tu cherches à te libérer par l'écriture. Quelle erreur !
Chaque vocable est le voile soulevé d'un nouveau lien."

(Et cette fois-ci je suis allée chercher mon livre, la citation est donc exacte !)

Ecrit par : Cécile | 12 mai 2006

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