« Inoubliables diamants d'absence (2) | Page d'accueil | Inoubliables diamants d'absence (4) »
10 février 2006
Inoubliables diamants d'absence (3)
Jabès nous laisse face à des contradictions insurmontées. L’expérience de l’exil permanent et presque désespéré de son Israël s’oppose en effet à la localisation de la véritable demeure : le livre est une demeure, un temple où pourrait habiter le lecteur déchiré : le juif est celui qui à une maison où il devrait accueillir l’autre :
« Tu es Juif et tu t’exprimes comme tel. Mais j’ai froid. Il fait sombre. Laisse-moi entrer dans la maison.
-- Une lampe est sur la table et la maison est dans le livre.
-- J’habiterai enfin la maison.
-- Tu suivras le livre dont chaque page est un abîme où l’aile fuit avec le nom. »
C’est au cœur du livre que le monde existe ; le livre a les vertus d’engendrement du monde, mais surtout d’inclusion. Le panbiblisme de Jabès ne résout pas, cependant, le problème du lieu, de la maison. Etre dans le livre n’est pas être chez soi :
« Je me lève avec la page que l’on tourne, je me couche avec la page que l’on couche. Pouvoir répondre : « Je suis de la race des mots avec lesquels on bâtit les demeures », sachant pertinemment que cette réponse est encore une question, que cette demeure est menacée sans cesse.
J’évoquerai le livre et provoquerai les questions. »
Mon lecteur est peut-être déjà frappé par les tensions qui se forment entre les différents éclairages que je tente de jeter sur Le Livre des Questions. Mais la véritable tension est au cœur du livre de Jabès lui-même, et j’ai pris le parti de ne pas chercher à produire de discours parfaitement organique (parti pris qui est un risque, aussi, celui de l’illisibilité…), parce qu’une telle tentative me semblait contrevenir au sens même de l’œuvre de Jabès : on n’impose pas une organicité artificielle, surfaite, à ce qui est par excellence fragmentaire. Jamais la totalisation ne rendra compte de l’ouverture, jamais l’explication ne viendra anesthésier l’exil, ni endormir à jamais les questions d’insomnies.
Et non seulement je suis obligé, par respect pour l’esprit de l’œuvre de Jabès, de m’en tenir à une souplesse empreinte de déférence envers les fêlures de l’écriture du Livre des Questions, mais en outre c’est la possibilité même d’une vérité qui pourrait être remise en cause… Jabès entrelace d’une bien étrange manière la vérité et le mensonge. Comment expliquer l’usage de cette asymétrie qui élude les deux questions de la bonne foi et de l’erreur ? C’est que l’erreur n’est pas le contraire de la vérité : tout le livre est déjà le lieu où erre l’auteur et où erre le Juif. Quant à la bonne foi, elle ne peut exister dans le livre, elle ne peut être la juste rencontre de l’écrivain et du lecteur : ainsi se met alors, p 45, à parler un personnage sans nom, mais d’une voix incroyablement « juste », comme s’il était la voix de la littérature ou bien du livre tout entiers :
(« A toi, qui crois que j’existe,
comment dire ce que je sais
avec des mots dont la signification
est multiple ;
des mots, comme moi, qui changent
quand on les regarde,
dont la voix est étrangère ?
Comment dire
que je ne suis pas
mais que, dans chaque mot,
je me vois,
je m’entends,
je me comprends,
à toi dont la réalité
renouvelée
est celle de la lumière
à travers laquelle
le monde prend conscience du monde
en te perdant
mais qui réponds
à un prénom
emprunté ?
Comment montrer ce que je crée
hors de moi,
feuillet après feuillet,
où toute trace de mon passage est effacée
par le doute ?
A qui sont apparues ces images
que je donne ?
Je revendique, en dernier, mon dû.
Comment prouver mon innocence
quand l’aigle s’est envolé de mes mains
pour conquérir le ciel
qui m’étreint ?
Je meurs d’orgueil à la limite
de mes forces.
Ce que j’attends est toujours plus loin.
Comment t’associer
à mon aventure
si elle est l’aveu de ma solitude
et du chemin ? »)
La bonne foi et l’innocence supposent une complicité que nul personnage du livre ne peut jamais nouer avec le lecteur. Le temps du livre est le temps de l’orgueil démesuré du personnage, le temps de son existence fière, sous le signe de l’aigle du pouvoir (aigle de mort, dont Jabès ne peut avoir oublié, comme on le verra ensuite, qu’il était un emblème nazi). L’existence absolue est une existence littéraire, livresque, biblique. Elle est pourtant frappée d’un dilemme insurmontable : incapable d’être parfaitement sincère, le personnage est aussi parfaitement incapable de cacher qu’il vous ment… et de cacher, à celle peut-être qu’il aime, qu’il lui ment. A elle qui est la lumière du monde conscient, il ne sait pas mentir, et pourtant il n’a aucune vérité à lui confier, aucun témoignage probant sur lui-même. Le personnage littéraire est toujours ce Juif de l’errance, incapable d’être pleinement lui-même sur une terre qui n’est pas la terre de sa vérité absolue, c’est-à-dire de sa réconciliation avec lui-même.
Le Livre des Questions lutte contre une vérité hegelianisante : jamais cette œuvre ne rejoint la vérité qu’elle se crée, et aucune théodicée ne vient la consoler. Les blessures s’y referment très mal, et jamais le personnage n’ est lui-même, "conforme à son concept".
lire la suite: http://systar.hautetfort.com/archive/2006/02/10/inoubliab...
13:50 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Commentaires
A propos des contradictions de Jabès, connaissez-vous Gabriel Bounoure ?
Voici ce que dit Jabès :
"... Je vivais dans une confusion intellectuelle telle que Bounoure fut pour moi une planche de salut.
"... C'est en 1962 qu'il lut le manuscrit du Livre des Questions. Il contribua à me rendre presque acceptable ce qui m'effrayait moi-même dans ces pages. Il alla encore plus loin en me montrant que, mes contradictions étant la substance même de mes livres, il était vain de tenter de les éviter. Une longue correspondance suivit. Elle permit non seulement d'assumer mon expérience chaotique, mais de l'approfondir."
C'est en cherchant dans ma bibliothèque Théophile de Viau (qui n'y est pas d'ailleurs) que je viens de retrouver, presque par hasard, ce livre dont les pages ne sont même pas ouvertes (fata morgana 1984).
Félicitations pour votre blog !
Ecrit par : Cécile | 12 mai 2006
Content(s) que notre blog vous intéresse ! Je vous réponds en l'absence du maître des lieux, j'espère qu'il ne m'en tiendra pas rigueur ; mais c'est que vous avez une nouvelle fois prononcé le nom de Théophile de Viau. Je ne peux m'empêcher de vous recommander à tout hasard (mais vous en connaissez peut-être l'existence) une édition d'oeuvres choisies par Jean-Pierre Chauveau ("Après m'avoir fait tant mourir", Poésie Gallimard), à moins que vous ayez comme moi la chance de tomber sur un volume d'occasion de l'édition des Oeuvres poétiques par Jeanne Streicher (Droz, 1958 : ça remonte). Voilà pour les échantillons théophiliens à prix raisonnable.
A toi, Bruno : connais-tu Gabriel Bounoure ?
Mes hommages du vendredi.
Ecrit par : George | 12 mai 2006
MERCI pour ces références.
Car je suis allée voir de nouveau et non, décidément, pas de Théophile de Viau dans cette biblio (vous remarquez que je suis consternée...)
Bonne soirée àvous
Ecrit par : Cécile | 12 mai 2006
Ecrire un commentaire