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10 février 2006
Inoubliables diamants d'absence (4)
Ainsi peut s’élever la voix de Yukel, voix de soif, voix d’inapaisement, voix de toutes les déchirures :
« Et Yukel parle :
Je te cherche.
Le monde où je te cherche est un monde sans arbres.
Rien que des rues vides,
des rues nues.
Le monde où je te cherche est un monde ouvert à d’autres mondes sans nom,
un monde où tu n’es pas, où je te cherche.
[…]
Dans le monde où je te cherche, tu es l’herbe et la fonte.
Tu es le cri perdu où je m’égare.
Mais tu es aussi, où plus rien ne veille, l’oubli aux cendres de miroir. »
J’ai dit que tout personnage du livre vrai était un Juif. Encore faut-il, ici, ne pas se charger du lourd fardeau de l’orthodoxie juive pour définir ce Juif qui est de tous les mondes, de tous les livres et de tous les voyages. Jabès explique nettement qu’il n’est pas le Juif d’une communauté, qu’il n’est l’homme pieux d’aucun particularisme communautarien. Être Juif, c’est résister aux assauts de son propre camp, et voir dans la rencontre de ses plus proches l’expérience de la distance. Les frères de race ne sont pas de vrais frères : entre eux s’interpose la différence du monde et de la clôture, la différence de la lumière et de l’intégrisme, et la lutte à mort entre les sépulcres blanchis et le temple intérieur.
« S’adressant à moi, mes frères de race ont dit :
« tu n’es pas Juif. Tu ne fréquentes pas la synagogue. »
M’adressant à mes frères de race, j’ai répondu :
« Je porte la synagogue dans mon sein. »
S’adressant à moi, mes frères de race ont dit :
« Tu n’es pas Juif. Tu ne pries plus. »
M’adressant à mes frères de race, j’ai répondu :
« La prière est ma colonne vertébrale et mon sang. »
S’adressant à moi, mes frères de race ont dit :
« Les rabbins dont tu cites les paroles sont des charlatans. Ont-ils jamais existé ? Et tu t’es nourri de leurs paroles impies. »
M’adressant à mes frères de race, j’ai répondu :
« Les rabbins dont je cite les paroles sont les phares de ma mémoire. - On ne se souvient que de soi. - Et vous savez que l’âme a, pour pétale, une parole. »
S’adressant à moi, le plus ancien de mes frères m’a dit :
« Nos fêtes de Pourim ne sont plus les fêtes de ton carnaval et de tes douceurs. Pâque n’est plus l’anniversaire de ta halte dans le désert et de ton passage dans la mer. Yom Kippour n’est plus la journée de ton jeûne.
Et quelles significations ont maintenant, pour toi, ces dates cochées dans notre calendrier ?
Renié des tiens, volé de ton héritage, qui es-tu ?
Tu es Juif pour les autres et si peu pour nous. »
M’adressant au plus ancien de mes frères de race, j’ai répondu :
« J’ai, du Juif, la blessure. J’ai été, comme toi, circoncis le huitième jour de ma naissance. Je suis Juif, comme toi, par chacune de mes blessures.
Mais un homme ne vaut-il pas un homme ? »
S’adressant à moi, le plus pondéré de mes frères de race a dit :
« Ne faire aucune différence entre un Juif et celui qui ne l’est pas, n’est-ce pas déjà ne plus être Juif ? »
S’adressant à moi, mes frères de race ont poursuivi :
« La fraternité ne consiste pas à se mettre dans la peau de son voisin ; mais, à partir de ce qu’il est, le vouloir tel qu’il devrait être, tel que les textes saints exigent qu’il soit, même au risque de lui nuire.
Le critère est le but. Les plus imaginatifs sont les plus fraternels.
L’intransigeance du croyant est pareille à une lame de rasoir dont le souci est d’être tranchante. »
Et ils ont ajouté :
« La fraternité, c’est donner, donner, donner, et tu ne pourras jamais donner que ce que tu es. »
Me frappant la poitrine avec mon poing, j’ai pensé :
« Je ne suis rien.
J’ai la tête tranchée.
Mais un homme ne vaut-il pas un homme ?
Et le décapité, le croyant ? » »
Il faut bien entendu savourer la pondération du plus pondéré de ce chœur clos dont la foi se fige et se pétrifie dans les rites et les codes sans s’animer d’un souffle authentiquement humain…
Ce Juif qu’est Jabès, ce Juif qu’est Yukel, ce Juif qu’est tout personnage littéraire, et ce Juif que chacun d’entre nous est, il est la résistance à la fermeture, il ne se contente pas d’une communauté close, et n’a rien à donner de ce qu’il est (puisqu’il n’est rien) pour être justement un homme d’universel. Ainsi la tête tranchée réitère-t-elle, pour mieux la neutraliser, la blessure initiale de la circoncision. La première blessure tranchait dans la chair pour lui donner une identité et une terre : enfant circoncis, te voilà fils de l’Israël de l’histoire et de la géographie, te voilà l’auditeur de telle synagogue d’Al Quds, et cela tu le donneras au monde, car le monde est pour toi un frère à qui tu donnes.
Mais le Juif de la lumière, le Juif de la question, sont décapités : la seconde blessure détruit leur identité : êtres sans vérité, ils ne sont d’aucune terre particulière, mais ils sont bien plus hommes que les autres hommes des terres soumises au temps et à l’espace. Anonyme, apatride, d’une incommensurable humanité, plus religieux même que l’homme du dogme et de la piété rituelle, voilà ce Juif de Jabès à la destinée si bouleversante, voué à souffrir jusqu’à sa mort, de la violence du mal, mais aussi de la distance même qu’il instaure avec ce Juif qui était jadis le frère de son enfance.
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13:55 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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