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10 février 2006
Inoubliables diamants d'absence (5)
Voilà pourquoi j’intitulais cet article « Inoubliables diamants d’absence », en référence à la formule de la page 304. Le Juif est ce diamant qui affronte perpétuellement la mort, la distance, la destruction. Diamant, il n’est cependant pas invincible, et Jabès le dit bien au cours de passages bouleversants où la Shoah est évoquée, p 77 :
« Victime de l’injustice, le Juif est l’ennemi de ceux qui fondent leur justice sur l’injustice. Gênant pour les pouvoirs absolus, il est la cible de ceux qui détiennent le pouvoir absolu ; gênant parce que réfractaire.
Être Juif, c’est apprendre à se mouvoir à quelques mètres du sol qui vous est contesté ; c’est ne plus savoir si la terre est d’eau ou d’air ou d’oubli.
Que de ruses emploie-t-il pour survivre. Quelle ingéniosité dans les moyens, quelle application dans ses métamorphoses.
Déduire, s’adapter, tracer. On peut s’acharner sur lui, on ne réussit pas à le détruire.
Mi-homme, mi-poisson, mi-oiseau, mi-fantôme, il y a toujours une moitié de lui qui échappe au bourreau. »
Jabès parle du Juif universel, de cette judéité qui est en fin de compte la réalité la plus profonde de tout homme.
Cette extension de la judéité à l’humanité tout entière provient du camp d’extermination :
la page 183 le rappelle par la voix du personnage Serge Segal :
« Et Serge Segal, s’adressant aux prisonniers parqués autour de lui qui, bientôt, seront disséminés dans les divers camps d’extermination préparés à leur intention, comme s’il s’exprimait, au nom du Seigneur à Son peuple rassemblé, s’écria : « Vous êtes tous Juifs, même les antisémites, car vous avez été désignés pour le martyre. Votre avenir est le mien, ô douleur docile à qui y est préparé. Je vous plains et vous embrasse, mes frères, dont les yeux récitent en chœur la prière des matins du malheur. »
le Livre des Questions propose sa propre vision de la littérature. Les mots de Jabès ont souvent de singuliers accents de désespoir. Car l’impossibilité du dialogue verbal, dont Jabès va parler, ouvre à une solitude très grande. Mais la littérature, pour Jabès, met en œuvre des entités sonores, les vocables, dont les qualités et dont l’activité excèdent largement le mot écrit et assemblé à d’autres dans la linéarité d’un texte. Dans ces successions d’aphorismes rabbiniques et de courts récits, où tour à tour Sarah, Yukel, et Jabès prennent la parole, est mise en scène la vie du « vocable ». Mais la puissance d’un vocable authentiquement créateur, comme semble parfois le suggérer Jabès, ne peut exister qu’en excluant toute réponse possible : créer, c’est toujours d’emblée refuser la limitation de puissance qui a lieu dans le dialogue. Ainsi le créateur, l’auteur, et le personnage dont la voix s’élève du chœur rabbinique ou du chant d’amour de Sarah et de Yukel sont-ils condamnés à la solitude. Mais il faudra préciser combien cette solitude est fécondité et triomphe de la lumière :
« Tu devines que j’attache un grand prix à ce qui est dit plus, peut-être, qu’à ce qui est écrit ; car, dans ce qui est écrit, manque ma voix et je crois en elle. - J’entends la voix créatrice, non la voix complice qui est une servante.
Interroge-moi, toi pour qui je parle. Du silence où elles sont enchâssées, je tire les réponses à tes questions. Es-tu satisfait ? Ce n’est pas moi qui réponds, mais les phrases. »
(p 72)
Et, sur la puissance de vie qui anime le mot/vocable :
« Être l’univers, les saisons des vocables bercés, réconciliés ; être le silence dans le repos des vocables et au-dessus de leurs luttes sanglantes ; car, souvent, les mots sont des arcs, les paroles des flèches, lumineux ou obscurs. Le sens à ces guerres ? Une bataille décisive où les vaincus que la blessure trahit, décrivent, en s’affaissant, la page d’écriture que les vainqueurs dédient à l’élu qui l’a déclenchée à son insu. En fait, c’est pour affirmer la suprématie du verbe sur l’homme, du verbe sur le verbe que le combat a lieu. Les élus sont les brancardiers qui, dans leur fatuité, tirent honneurs et gloire d’une tâche qui les expose à un relatif danger.
Et pourtant, la tâche est belle - belle comme une aventurière éprise de sincérité. Redonner la vie à un blessé qui n’a pas d’histoire, le rendre au monde des légendes et de l’histoire. A mes récits, il faut des mots dont la plaie est toujours sensible ; des mots soignés, ressuscités. »
Et la solitude, si elle est ambivalente, n’est pas réductible de façon univoque à la mort :
« Et Reb Madoun : « Contrairement à ce que l’on prétend communément, la solitude n’est pas un bandeau posé sur les yeux, mais le regard superbement conscient de sa qualité de regard ; conscient que, pour être, il lui faut se refuser à toute sollicitude et poursuivre sa carrière de monstre téméraire.
[…]
La solitude est héréditaire. Deux sœurs siamoises revendiquent notre âme. L’une engendre la mort et l’autre la vie. »
lire la suite: http://systar.hautetfort.com/archive/2006/02/10/inoubliab...
14:00 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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