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10 février 2006
Inoubliables diamants d'absence (6)
Toutes ces méditations sur la condition du Juif, de l’auteur, et de l’homme seraient sans doute désincarnées si le roman n’était traversé par les deux di-amants que Jabès a imaginés : Sarah et Yukel. Souvent, Yukel est montré dialoguant avec des rabbins, et il leur enseigne parfois, il raconte des histoires, comme le récit de Nathan Seichell. Sarah, elle, comme j’ai cru le comprendre, est la personnification de la douleur juive au vingtième siècle. Elle est toute tendresse, au début du roman, mais son nom, d’emblée, est un nom de mort. Et tout le fil du roman suggèrera, jusqu’aux récits de conclusion du texte de Jabès, que l’identité de Sarah éclate de toutes parts : elle sombre dans la folie, son âme se répand en chaque vocable du roman, et Yukel bientôt ne peut plus que s’occuper d’elle comme on s’occupe d’une malade, avant qu’elle ne trouve la mort.
Yukel est la lucidité aimante devant le monde. Dans le non-dialogue (car rarement une parole y répond précisément et adéquatement à une autre) qui se crée dans « Le temps des amants », p 152-155.
Sarah y transfigure la puissance de l’écriture : l’écriture conjure la douleur, la profondeur de l’eau et de la nuit est un lieu d’amour pour Sarah et Yukel. L’écriture transforme le monde par Sarah :
« Sarah : J’écris : « Nous sommes les signes assemblés de nos mains, les sons prononcés de nos lèvres » et, tout à coup, une virgule m’apparaît comme l’image d’un soupir ; un point à la ligne, telle une frontière. Nous passons d’une phrase à l’autre, d’un paragraphe à l’autre sans nous rendre compte du nombre de kilomètres que nous venons d’accomplir. »
Mais Sarah est aussi la voix chantée de la dispersion, la voix de la mort, et la plongée dans l’oubli. Yukel n’est pas naïf sur le monde, et définit l’homme comme « un marchand de cendres ». Mais le chant de mort est pourtant celui de Sarah : « Le rêve, Yukel, n’est-ce pas déjà la mort ? ». Il y a chez Sarah une absence abyssale de complaisance envers les illusions, envers tous les aveuglements nécessaire à la croyance au bonheur, et cette dureté devant la vie est l’unique héritage de la déportation : cet héritage, Sarah en payera le prix, en sombrant dans la folie.
Dans son nom, dans les initiales de son nom, Sarah porte le souvenir de l’horreur. Le nom de Sarah est le vocable, (le son actif qui répand sa force dans l’univers et dans tout le livre, puisque livre et univers se confondent dans l’œuvre de Jabès) d’une puissance de mort infinie, et son nom rappelle que même les souffles à l’œuvre dans l’univers peuvent rendre heureuse l’abomination. C’est le vocable qui détruira tous les autres :
« Un matin, où nous étions étendus sur la plage, avec son index, elle dessina ses initiales dans le sable.
S.S.
Sarah Schwall.
S.S.
S.S.
(Comment s’appelait, Sarah, ce jeune S.S. qui portait tes initiales gravées dans son âme, qui circulait partout, grâce à tes initiales, qui portait un uniforme que l’on désignait par tes initiales ?)
Comment s’appelait ce jeune arrogant sans scrupules qui détenait sa puissance des deux Majuscules de ton nom ?
Il n’était pas seul à s’enorgueillir du prestige de cette double lettre.
Ils étaient des millions à s’en enorgueillir avec lui. Comment aurais-tu pu leur résister à l’intérieur de ton nom ?
Comment aurais-tu pu empêcher les autres lettres qui formaient ton nom, de sombrer, l’une après l’une dans l’océan des lettres mortes d’où émergeait, plus brillante que l’aurore, la double Majuscule appelée à gouverner le monde et qui narguait le soleil ?
Les hommes ne voyaient plus que par elle tandis que toi et moi et ceux qui nous ressemblaient par le visage et par le cœur, croyaient au soleil rond, au soleil du vieux temps qui était le leur et celui de la terre.
Sarah Schwall.
arah chwall
rah wall
S. S.
Ainsi, brûle une feuille de papier dans le foyer familier; ainsi brûle un être humain à proximité de la fosse commune ; ainsi survit le souvenir de l’être aimé au milieu des cendres amoncelées à vos portes.
Mais le vent souffle pour votre bonheur, assassins.) »
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14:05 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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