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10 février 2006
Inoubliables diamants d'absence (7)
Jabès ne dit pas clairement, au milieu du Livre des questions, que Sarah entre dans la folie : tout juste sait-on parfois que Sarah espère que Yukel ne verra jamais ce qu’elle voit, et que la distance entre les deux amants devient infinie :
« tu es là ; mais ce lieu est si vaste qu’être l’un près de l’autre signifie être déjà si loin que nous n’arrivons ni à nous voir ni à nous entendre. » (Journal de Sarah)
Peu à peu, cependant, Sarah entre dans la folie, qui la mènera jusqu’à la mort. Le lien entre l’expérience du camp de la mort et l’aliénation est secrètement suggéré. Mais on finit par le percevoir, par comprendre que c’est à partir de la vie du camp qu’a commencé la dispersion de l’âme en une multiplicité de cris, d’identités, pour Sarah.
Le livre qui s’intitule effectivement Livre des questions en reste à une extinction de la vie. Tout semble retourner à la nuit, Yukel chante par anaphores la quête de Sarah dont il cherchait la parole et la réponse, et Jabès choisit une polyphonie pour clore le livre : la voix est, à chaque phrase ou presque, celle d’un nouvel acteur : Jabès, Yukel, et le lecteur lui-même, peut-être. Le livre des questions ne crée pas seulement un monde ; à la rareté des lieux et à la fragmentarité toujours plus disloquée de la narration, on aurait même pu dire que le Livre des Questions, à trop créer le livre absolu de la parole humaine, en oubliait de créer réellement un monde. Y a-t-il encore monde quand il y a omniprésence du livre ?
Le Livre des questions recrée la façon de penser du lecteur : on ne peut pas lire une œuvre comme celle-ci si l’on maintient toutes les exigences habituelles d’un lecteur de roman. Le récit est sans cesse menacé par la dispersion pure, par l’anéantissement dans une poussière de vocables qui hantent l’univers humain. Mais le récit existe néanmoins, et invente pour cela ses propres conditions d’existence : le récit n’épousera pas la continuité d’une pensée théorique et logique, il épousera la vie même de la parole, qui, comme tout souffle, procède par assomption (inspiration) et interruption (expiration). Et la pensée du lecteur, dont les anciens réflexes de non-contradiction sont sans cesse malmenés par les voix ésotériques des rabbins, s’habitue, se recrée pour mieux pénétrer la profondeur de ces voix. Jamais on ne peut tout retenir, on ne peut d’ailleurs rien retenir à rigoureusement parler, de cette œuvre d’Edmond Jabès, mais la pensée semble tirer de cette lecture une nourriture et une énergie inédites.
« As-tu vu naître et mourir un vocable ?
As-tu vu naître et mourir deux noms ?
Désormais, je suis seul.
Le mot est un royaume.
A chaque lettre, sa qualité, ses terres et son rang. La première jouit du plus grand pouvoir ; pouvoir de fascination et d’obsession. La toute-puissance lui échoit.
Sarah.
Yukel.
Royaumes unis, innocents univers que l’alphabet a conquis puis a détruits par les mains des hommes.
Vous avez perdu votre royaume.
J’ai perdu mon royaume, comme mes frères dispersés un peu partout, dans un monde qui s’est repu de leur dispersion, ont perdu.
As-tu vu se faire et se défaire un royaume ?
As-tu vu se faire et se défaire le livre ? »
14:09 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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