10 février 2006
Jodorowsky triche la science-fiction
Jodorowsky pète une pile
Continuons notre lecture des réponses exotiques faites il y a quelque vingt ou vingt-cinq ans aux frères Bogdanoff dans leur essai L’effet science-fiction, à propos d’une définition de la science-fiction.
Celle que je vous propose maintenant est particulièrement croquignolette, et elle mérite toute l’attention que l’on doit porter aux dits et écrits de ces individus qui sont soit des fous, soit des saints (ou encore : soit les deux, soit ni l’un ni l’autre, nous sentons-nous obligés de préciser).
Il s’agit de la réponse démentielle d’Alexandro Jodorowsky, connu par ailleurs pour ses BD (L’incal, les technopères, les métabarons…) et bien sûr pour être le père du plus grand regret du cinéma de SF du 20ème siècle : la non-adaptation par ses propres soins de Dune, qui laissa le champ libre à la version de David Lynch, quelque temps après.Après un bref recours au Tao (ben quoi ? c’est une forme de pensée comme une autre !), Jodorowsky explique qu’il ne sert à rien de définir les choses, et triche violemment la langue dans la foulée en disant qu’il suffit de connaître un sujet et un prédicat. De quelle proposition, et avec quelle copule, cela, l’histoire ne le dit pas. Après avoir défini le cadre formel de sa réponse, Jodorowsky passe la deuxième, et nous pond ce monstre théorique :
« La science-fiction - sujet - a pour prédicat l’univers tout entier. Pendant que vous méditez cette proposition, je vais vous expliquer comment j’y parviens. »
A nous, donc, d’engager une réflexion tandis que Jodorowsky engagera la sienne de son côté. Comme de notre côté ce n’est pas fabuleux (parce que pour nous, la prédication peut être une définition… et alors nous dirions : la SF, c’est l’univers lui-même. Mais cela, Jodorowsky refuse de le dire clairement, alors… que faut-il comprendre ?), tournons-nous vers l’auto-glose de Jodo.
Déjà, nous avions tout faux. Honte à nous qui tentions encore d’être logiques. Alors que Jodo est lumineux dans sa radicale subversion des catégories habituelles de la pensée : « un problème n’appelle pas une seule, mais une infinité de solutions. »
Un peu de présocratisme ne faisant jamais de mal, souvenons-nous que tout change dans l’univers, et que c’est une nécessité absolue que tout ne soit que pur mouvement. Poser un problème, c’est donc devoir admettre une infinité de solutions qui changent en permanence. Ivresse du devenir dans lequel la possibilité de parler est presque remise en cause, voire niée…
« Le mouvement, c’est ceci : à l’instant où je parle, ce que je viens de vous dire il y a une seconde est aussi inaccessible et, par conséquent, aussi éloigné dans le passé, que la construction de la première pyramide en Haute-Egypte, il y a des milliers d’années. Le passé est un passé compact, sans distances, mais l’abîme qui sépare le présent du passé est incommensurable. »
Si ce raisonnement était absolument vrai, la pensée plongerait en permanence dans l’abîme, étant privée par le devenir de la moindre épaisseur de durée. Et au moment où Alex prononce le mot « incommensurable », nous aurions déjà complètement oublié la Haute Egypte.
Pour la pensée en général, Jodo ne se prononce pas vraiment, mais la SF semble parfaitement appuyer sa description de l’univers comme théâtre du pur mouvement :
« la science-fiction regarde dans l’abîme. »
La SF est l’intuition du devenir, du pur mouvement, le genre littéraire dynamique par excellence. Elle est l’immodestie d’une pensée qui « tente d’apporter des solutions possibles qu’il est impossible d’immobiliser ». L’infini n’est donc pas un plein de possibilités, c’est un vide, un abîme. Mais à contempler l’abîme, la SF s’abîme-t-elle en lui ? est-elle ce point néant que décrivait Derrida et dont nous avions fait la possibilité, au moins en droit, d’une an-idéologie de la science-fiction ?
Répondre à cette question serait peut-être contrevenir à l’esprit même de la réponse jodorowskyste. Ou plutôt écoutons à nouveau le maître :
« C’est pourquoi [la science-fiction] contient une quantité infinie de génie : chaque œuvre de science-fiction est une œuvre absolument vraie. »
Qui a dit que les excentriques, les farfelus et les rêveurs n’étaient pas des gens lucides ? Jodorowsky prêche ici pour sa chapelle (la caste des auteurs de SF à laquelle il appartient est une caste d’homme géniaux), et il a bien raison. Ayons le courage d’affirmer la génialité du science-fictionneur !
Quelle est cette vérité absolue dont Jodorowsky décrit l’accès comme nécessairement science-fictionnel ? elle n’est pas une thèse, elle n’est pas le fait de « dire » quelque chose.
« Tout livre de science-fiction est le vrai livre, car à lui seul, il est l’expression de l’infinité universelle. »
Expression : la vérité de tout livre de science-fiction, c’est donc son acte de création d’une vision, d’un monde…
Jusque-là, rien, sans doute, de bien original, si ce n’est le cheminement atypique de Jodo pour arriver à de telles thèses.
Là où cela devient drôle, c’est quand l’on comprend que l’enthousiasme ou que la chimie à l’œuvre dans les veines de Jodo modifient le sens exact de cette création de monde par métaphorisation du réel. Le naïf pourrait penser que cette création de monde reste interne à la conscience, qu’elle permet de viser un monde intentionnel, certes, mais non réel, non effectif, et que l’on reste bien dans une création psychique et non dans une création physique. Archi-faux ! nous répond Alexandro Jodorowsky. L’œuvre de science-fiction est un monde aussi réel, sinon plus d’ailleurs, que la totalité du monde physique. La science-fiction est le réel, elle est donc le pur mouvement, l’infini de tous les possibles et de tous les réels.
Jodorowsky explique que chaque œuvre de science-fiction que l’on lira ne doit pas être lue dans le souvenir d’autres œuvres. Le plaisir de la SF, c’est qu’elle soit indéfiniment commençante, que tout recommence depuis le début, à chaque fois. Tout livre de SF crée le genre SF à chaque fois. La marque des grands auteurs est d’inventer leurs propres règles de composition, non de suivre des règles préétablies. Voilà qui s’applique aussi à la science-fiction.
« Ainsi, à chaque fois que je découvre un nouveau livre de science-fiction, j’oublie tous ceux que j’ai pu lire dans le passé et l’aborde comme si c’était la première fois. »
A suivre Jodorowsky, il n’y a pas de véritable phénomène d’intertextualité en science-fiction. Car une œuvre de science-fiction crée un monde, et deux mondes créés ne sont pas compossibles. Chaque livre ne réclame pas d’écho, ni ne provient d’un écho d’un autre livre de science-fiction.
Chaque livre de science-fiction sera alors toujours une entité autonome, qui n’appelle pas d’éléments de compréhension externes à l’immanence du récit, de l’œuvre eux-mêmes. Chaque livre est une réponse complète et cohérente aux problèmes infinis du monde réel, puisque le livre exprime l’infinité universelle. Le livre de science-fiction, avec Jodorowsky, est un livre de vérité.
« Quand je lis, le monde autour de moi semble s’évanouir : j’éprouve une sorte d’ivresse à me perdre dans le grand imaginaire : c’est la merveille. Qu’est-ce que l’univers, sinon la totalité concrète des œuvres de science-fiction qu’il est possible d’écrire à son propos ? »
Voilà ce que devient le monde quand la SF agit : le monde lui-même devient œuvre. De l’œuvre au monde : la notion que Jodorowsky n’évoque pas, mais autour de laquelle il semble tourner, est celle de la démiurgie.
Par le sentiment de la merveille, le « sense of wonder » américain, si cher à la science-fiction, la puissance de la matière se transmue en élévation voyageuse de l’âme : du texte lui-même peut naître une vive émotion émerveillée, ce qui modifie l’ensemble de ma perception du monde.
La lecture de SF semble avoir un impact net sur le réel lui-même, et contenir des possibilités de démiurgie. De la totalité des œuvres, mais aussi de la totalité de chaque œuvre (pourrait-on ajouter au propos de Jodorowsky), naît le monde lui-même.
Le renversement était original, on n’aura pas manqué de s’en apercevoir.
Au-delà de la fantaisie suramphétaminée et psychomagique de Jodorowsky, il y a tout de même dans sa réponse quelques intuitions vraiment fulgurantes. Jodorowsky me semble avoir éludé la question du démiurge, même s’il aborde la question de la démiurgie : Jodorowsky nous dit qu’un monde se crée (et la particularité propre à l’auteur de l’Incal, c’est que le monde qui se crée n’est pas seulement imaginaire, mais pourrait fort bien être le réel lui-même !), mais ne demande pas qui crée. Il dit : « la science-fiction crée l’univers », puisque la SF est le sujet, et l’univers le prédicat. Mais on peut dire que l’on reste sur sa faim, dans la mesure où l’on aurait bien aimé savoir qui crée la science-fiction qui crée l’univers…
13:11 Publié dans Laboratoire de proto-pensée | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
ça ouvre des perspectives, non ?
Ecrit par : rodde | 24 septembre 2007
A n'en pas douter. Mais lesquelles? ça, c'est la bonne question...
Ecrit par : Bruno | 28 septembre 2007
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