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10 février 2006
La nouvelle Babel (1)
La nouvelle Babel
Edmond Jabès : Le livre de Yukel
Yukel est maintenant seul, Juif condamné à marcher sur la terre, et condamné à perdre sans fin Sarah qu’il aime pourtant : p 217 :
« Tu es seul, Yukel.
-- Au cœur de la séparation. La solitude est une patrie. J’arrive. Il n’y a personne. Je pars, la terre est peuplée. »
L’interrogation sur l’homme, son corps et sur les grands vocables qui sont le sang et la lumière de l’univers se poursuit. L’interrogation chez Jabès est sans fin : Dieu lui-même est interrogation sur Dieu. Jabès met en scène sa propre souffrance, dont il parle au lecteur en parlant à Yukel, p 223 :
« Qu’est-ce qu’un écrivain ? […] une ombre qui porte un homme.
Tu étais cet homme, Yukel, ce héros et ce martyr.
Je m’effacerai bientôt.
Tu es revenu des camps coupables pour te dédier à ta dernière heure et mes feuillets ont l’odeur de cendres de ta foi. »
Tous les thèmes du Livre des Questions se trouvent désormais approfondis, quoique sur le même mode de la fragmentation, de l’ellipse. Les crises d’asthme du récit culminent au moment de l’entrée dans la folie de Sarah, qui incarne le destin historique du Juif victime de la Shoah, tandis que la solitude de Yukel, au cœur du livre, est l’occasion pour Jabès d’engager en lui-même un temps de guerre intérieure qui menace à tout moment de rendre impossible l’œuvre. Le vocable lui-même pourrait bien un jour mourir, comme le suggère Reb Marves p 336 :
« Le mot ne meurt pas comme un homme, mais comme un vocable. Avec lui s’émiette l’univers. »
De Sarah, nous nous rappelons les inquiétantes répliques, entre lumière de l’espoir et angoisse, pendant « le temps des amants ». Et Jabès ne fait plus, désormais, mystère de la mort de Sarah : la conscience de Sarah se disloque dans la folie, et Sarah meurt quelque temps après. L’identité de Sarah embrasse alors une multiplicité qui se diffuse comme autant d’éclats et comme autant de mots dans le livre. Et Sarah prendra une seconde vie par la parole à venir mais aussi déjà présente de Yukel :
« Je vous parlerai de la séparation dans l’amour afin que, de la rive à la rive, de la cime à la cime vous perceviez l’appel amplectif de l’amant. » (p 294).
L’amour séparé l’est par les grandes puissances de vie et de mort, et tout devient disjonction, déchirure et manque : jamais la complétude, jamais la plénitude des choses ne sont atteintes :
« Regret, attente, orée ; diamants d’absence. Départ, départ, départ. » (p 304)
Ces phrases viennent conclure une série de courts aphorismes sur la conscience juive de Dieu, et j’y vois une interpolation de l’amour de Dieu, l’absent par excellence (« Dieu est absence de Dieu. L’exil dans l’exil. » Reb Sarda), et de l’amour des amants, véritables diamants qui subissent l’épreuve de l’absence et qui sont bien, à mon sens, et selon l’oreille, les di-amants que Jabès veut montrer dans le Livre des Questions. L’expérience juive de Dieu et l’expérience de l’amour sont indissociables, parfois même elles ne sont qu’une seule et même expérience.
J’hésite à lire le Livre des Questions comme un livre de l’horreur absolue : Jabès n’est pas un maître de désespoir, précisément parce que la présence au cœur du Livre, de l’amour, et des vocables qui le font retentir sous forme codée comme un vaste écho dans tout l’univers, montrent bien que le combat n’est pas encore perdu et qu’il n’a pas encore pris fin.
Si l’arrestation signifia l’arrêt de mort des jours anciens, Yukel lui survécut et ne sombra pas dans la folie : privé bientôt de la faculté de pleurer, Yukel demeure néanmoins incroyablement vivant, et l’étoile, que le système nazi tenta de prostituer en auto-dénonciation du Juif par son propre vêtement, continue pourtant à briller, au nom même de sa transcendance absolue :
« Je t’ai attendue dans le bistrot où nous avions coutume de nous retrouver.
Je te suivais dans ton chemin et je tremblais que tu fusses sur une différente route.
Les passants, le couple attablé à quelques mètres, le propriétaire du café ne se doutaient pas que tu devais venir, que tu ne viendrais pas.
Ils ne se doutaient de rien.
Des hommes, des journaux, des livres, des armées nous condamnaient.
Des murs, des fils barbelés nous réclamaient.
Nos étoiles jaunes, au-dessus des rues, des toits et des yeux étaient des marguerites que toutes les nuits du monde ne sauraient effeuiller.
Je t’ai attendue dans l’obscurité blanche d’une attente que martelait la mort. L’absence est mon royaume. J’agite dans le temps le mouchoir de l’adieu, privé de l’humidité de mes larmes. » (278-279)
Yukel comprend ce qui se passe au moment du nazisme, et il comprend pourquoi, contre toute attente, au nom même de son appartenance à la judéité, il est invincible :
« Yukel : La pensée respecte le mot dans son intégrité, alors que la société répudie le Juif. La société a, souvent, autant de mépris pour la pensée que pour le Juif. Les poètes donnent aux mots une chance de vivre avec leurs songes. Ils leur permettent d’avoir une âme. Sentimentalement, je me sens près du mot brimé, parce qu’il est de ma race. Ma révolte couve en lui. Mes écrits sont la conséquence de cette révolte. A travers les mots, je vise le tyran. »
(p 259)
lire la suite: http://systar.hautetfort.com/archive/2006/02/10/la-nouvel...
14:25 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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