10 février 2006
La nouvelle Babel (2)
La puissance du vocable, mise en péril pourtant, triomphera de l’oppression. Depuis longtemps, la pensée n’a plus aucune prise sur l’horreur mystérieuse de la Shoah : la barbarie est incompréhensible, à elle il ne correspond qu’un mot, non une pensée : la survie de la poésie sera donc l’indice infaillible de la survie de l’humanité et la garantie que le combat entre la vie et la barbarie n’a pas encore pris fin. Ce que le penseur ne pourra pas sauver, il reviendra toujours au poète, au manipulateur de vocables et non de concepts d’en assurer la survie, et la rédemption :
« Un savant : Ce qui nous émeut ou nous exalte dans une pensée formulée, c’est précisément sa destruction en tant que pensée et sa résurrection dans le vocable. Elle est les quelques mots grâce auxquels nous arrivons à l’entrevoir, à l’aimer pour soi-même avant d’en saisir le sens et la portée, avant de nous mesurer, à notre tour, à elle par l’intermédiaire de l’intelligence et du cœur. »
Le Juif de Jabès n’appartient pas à une communauté particulière ; il est hors monde, puisque aucun lieu de la terre ne peut l’accueillir pleinement. Cette tension n’est pas seulement religieuse, ni socio-politique. Elle concerne la parole elle-même, c’est-à-dire la possibilité que puisse s’énoncer la vérité. Quelle vérité commune à la communauté et à ce qui n’appartient pas à celle-ci ? En quelle langue énoncer cette vérité ?
Yukel, champion de la parole avancé par Jabès contre la barbarie, incarne cette difficulté de la parole à être acceptée comme universelle par tous. Le fantasme de Babel des communautés consiste à poser un langage divin unique et inaccessible à l’homme. Babel condamne les hommes à l’imperfection de la théologie et donc de la vérité négatives. La vérité n’est dicible que dans la langue de Dieu que nul ne parle. Yukel propose lui de revivre l’expérience de Babel et de l’ériger comme la tour fondatrice d’une parole de vérité. Babel est le nouvel étendard de la parole divine. Mais oser cela, c’est une fois encore se faire chasser de la synagogue, c’est subir l’accusation d’impiété de la part des gens à courte vue :
« et Yukel dit :
Le pays où je vis n’est pas celui à qui mes aïeux ont donné la parole.
Je me plais peu dans ses paysages.
Et pourtant, ma langue est celle que j’ai acquise et perfectionnée ici.
Mon exil est l’exil antérieur de Dieu.
Mon exil, de syllabe en syllabe, m’a conduit à Dieu, le plus exilé des vocables et, en Lui, j’ai entrevu l’unité de Babel.
C’est par la langue que nous parlons que Dieu nous parlera.
Mais Reb Reda l’interrompit en ces termes :
Fou qui veut détruire la Parole par les paroles et le Livre par les livres.
Le parole de Dieu est l’erratique parole.
Le livre est le Livre unique. »
[…]
Et Yukel dit :
Nous ne parlons pas la même langue. Ce n’est donc pas les mêmes signes, les mêmes vocables, qui nous rapporchent ; mais la passion que nous leur portons.
-- Tu es un écrivain de ton pays, lui répondit Reb Vad, Dieu s’exprime par l’univers.
-- Si je parlais la langue de Dieu, reprit Yukel, les hommes ne m’entendraient pas ; car Il est le silence de toute parole. » P 286-288
Ainsi l’œuvre de Yukel me semble-t-elle correspondre à un tel vocable : Yukel est l’édificateur de la « Nouvelle Babel » de l’Humanité, sauveur de toutes les paroles et annonce par tous les vocables du monde que l’empire de la barbarie ne règne pas encore sur le monde.
Le Livre de Yukel est par excellence le temps de la lutte, le temps où les blessures infligées ne sont toujours pas mortelles. Pour Jabès, l’issue de la lutte est incertaine, et le voilà, puisqu’il est l’auteur, condamné à errer de vocable en vocable, tandis que les forces en présence s’affrontent. Mais la force et la vie du vocable ont été mises à rude épreuve, et les vocables eux-mêmes menacent d’éclater en une poussière de syllabes. Assumer jusqu’au bout l’insoumission, c’est traverser l’épreuve du doute, et affronter la peur de voir le monde perdre toute cohérence et se disloquer :
« En possession du destin de Sarah et de Yukel,
moi l’insoumis,
plus près de l’écriture que de l’âme,
plus près de la vie des vocables que de ma propre vie,
tout près de Sarah et de Yukel
par l’âme et par l’oubli de tout,
où le blé a l’intransigeance de sa vérité de céréale
et l’oiseau, celle d’un animal ailé,
où le ver est la vérité de l’envers du fruit qui a cours,
moi, entre le plot et la plume,
entre la charpente et la charnure,
au milieu de ma mort harcelée dans mes paroles ;
une terre est au bout de la terre qui m’exclut,
un plateau de cuivre dans des mains prodigues ;
terre au beau titre, tous les biens réunis de la terre ;
mais n’ayant hélas soif ni faim futiles de maison,
j’erre dans le sillage perlé des syllabes premières. »(329)
Au terme du livre de Yukel, rien ne peut être anticipé par le lecteur : Sarah est devenue folle, et elle meurt peu après dans un hôpital psychiatrique : Yukel est le héros absolu de Jabès, il est l’homme rendu parfaitement seul par sa foi, par la folie et par la mort, mais il est le personnage qui invente une langue, le personnage qui « racontera » aux autres la lutte qui se joue au cœur du livre quand la pensée ne suffit plus, quand le doute ébranle toutes les certitudes, et quand la barbarie infecte et ronge les mots eux-mêmes, jusqu’au nom de Sarah Schwall.
14:28 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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