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10 février 2006

Le retour au jardin (1)

Le retour au jardin

Edmond Jabès : Le Retour au Livre

Jabès semble retrouver lui-même une certaine assise pour écrire, comme un socle sur lequel faire fond pour relancer l’écriture et peut-être accomplir cetet rédemption annoncée dans le Livre de Yukel.

Opération de retour, que l’on ne croyait plus possible dans la perspective du Juif comme homme en éternel exil dans l’univers, et après la mort de Sarah dans un hôpital psychiatrique.

La question éternelle et absolue est elle-même mise en question. Le lecteur retrouve, en cette fin d’ouvrage, des sensations et des habitudes de lecture auxquelles il avait renoncé. Les textes reprennent une certaine continuité, le récit renseigne beaucoup plus, et les voix indéchiffrables des rabbins prennent une place proportionnellement moins importante.

Un temps de réconciliation entre le Juif et le monde, entre la langue dispersée des Babéliens et la langue unique de Dieu et du Livre est-elle en vue ?

Jabès affirme un regain de confiance net, page 353 :

« La vérité n’est pas à vendre. Nous sommes notre vérité ; c’est la solitude de Dieu et de l’homme ; c’est aussi notre commune liberté.

Saluons la Vérité universelle, l’unique. Nous tentons de l’atteindre par d’innombrables voies dont nous sommes le vertige. La vérité est dans le mouvement qui nous conduit à elle. Elle est, également, dans l’avènement d’une contre-vérité que le mystère enveloppe. »

Chaque phrase est une fulgurance certaine d’elle-même, de sa vérité. Elle n’implique pas une réconciliation totale : la contradiction se maintient à la faveur de la survivance d’un certain « mystère ». Mais l’homme semble avoir surmonté l’épreuve de la folie, sorte de mort avant l’heure, et être désormais capable d’avancer :

« A mesure que nous avançons, la vérité nous paraît obscure ou lumineuse, absurde ou pathétique. Nous défendons l’interprétation à la croisée des chemins. Plus celle-ci est audacieuse, davantage elle nous isole. »

Et le diamant lui-même, Yukel survivant et donc infiniment vainqueur de la mort, est à nouveau capable de parler, c’est-à-dire de produire des vocables dont la mort semblait si proche et devait annoncer la fin de tous les chants et la robotisation du monde.

« Ainsi la parole de vérité est d’abord vérité de la parole ; c’est-à-dire parole échangée contre la parole promise ; parole du dialogue et du diamant, interpellation de la lettre par la lettre apprise, de la flamme par la facette fascinée.

Perdre la parole, c’est perdre Dieu dans le cri de la Création. »

Jabès veut faire le récit de ce grand voyage par lequel nous retournons à l’immanence de l’écriture, immanence qui n’est pas exclusion mais inclusion de toutes les transcendances : tout est à nouveau dans le Livre en qui tout revient et retourne, par-delà tous les reniements, par-delà la mort de Sarah. Jabès noue un dernier pacte interrographique avec nous, lecteurs, et avoue le besoin du lecteur pour que le monde libre existe, mais plus encore pour pouvoir décider de son propre départ :

« Je vis, là est le miracle. Je suis la vie du lien dans le nœud tranché.

J’ai besoin de toi, homme de la halte et du halo ; non pour continuer d’exister mais, au contraire, pour fixer dans l’encre le terme de ma vie.

Entre cendres et semailles d’incendie.

[…]

Au bout des heures précomptées que l’aurore dépointe ; au bout de la route où Sarah a perdu Yukel, où le Juif a péri avec le Juif pour préserver sa foi, le retour au livre est le retour à la sève et au sarment.

Tu n’auras de comptes à rendre qu’à toi-même, le jour où tu bâtiras sur tes comptes. A ton tour, après moi, avec moi sois le lit du dernier livre. »

lire la suite: http://systar.hautetfort.com/archive/2006/02/10/le-retour...

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