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10 février 2006
Le retour au jardin (2)
La quête de Jabès n’est pas une quête infinie, et il n’y a pas d’ambition de survivre par son œuvre : le livre vaut en lui-même, mais le livre aussi prendra peut-être fin quand l’auteur et le lecteur mourront. Ainsi vivent les personnages de Jabès : pris entre des cendres et des semailles d’incendies : toujours dans la dévastation, dans la blessure, mais tantôt selon l’anéantissement, tantôt selon la promesse d’un nouvel engendrement.
Nul ne saurait alors trouver de satisfaction dans l’expérience de l’infini, et Jabès veut conjurer l’infini dans lequel aucune vie n’est possible : le retour au Livre est retour à la maison première de l’enfance :
« Ecrire, c’est avoir la passion de l’origine ; c’est essayer d’atteindre le fond. Le fond est toujours le commencement. »
« Tout ouvrage est invalidation des ténèbres, hymne d’outre-mémoire à la mémoire ensorcelée. La beauté est le don de la mort à la vie vulgaire pour qu’elle vive en beauté. » (360-361)
Ce que le retour parvient à retrouver, c’est le lien : l’acte de réunion de ce qui était diffracté, scindé, clivé, tranché. Les lèvres de Babel, lèvres de la blessure humaine, demandent à être réunies dans un lien qui sera, en réalité, comme le suggère Jabès, un lieu. Ce lieu de la nouvelle alliance, c’est un monde marin, monde de l’encre et monde d’une aurore nouvelle :
« Dans le livre, les couleurs de la mer passent de l’ivoire de l’absence au noir de l’encre. La mer baigne les rives que mes pas retrouvent. Dans ses coquillages, j’ai écouté gémir l’écho de mon nom.
La Méditerranée a régénéré les regards qui ont précédé le mien ; c’est pourquoi j’ai voulu que la mer soit, dans le livre, le lien mouvant, millénaire, et c’est aussi pourquoi mes songes, dans un monde déchiré de départs, ont le sens d’un sauvetage. Sauve qui peut ! Là-bas, il y a peut-être pour nous, la vie. » (362-363).
Pour la première fois peut-être dans cette œuvre, Jabès adopte une tonalité d’une légèreté nouvelle, permise désormais par la suture du monde et de la chair de l’homme qu’opère la Méditerranée : il nous semble entendre dans le « sauve qui peut ! » une percée fulgurante d’enthousiasme et de joie.
C’est finalement dans l’écriture, c’est-à-dire aussi dans les incertitudes propres à celle-ci (car, depuis le début, et à la lumière de Derrida, nous avons pris conscience que toute parole, écrite ou proférée, est nécessairement fragmentaire et discontinue, ce qui est la source de sa fragilité, mais aussi de sa transcendance pure par rapport au discours et au monde : elle est imprévisible), que le monde désertique de l’exode et de la dispersion redeviendra peut-être jardin, grand ouvert sur la mer, et grand ouvert sur la vie. C’est dans le chiffre, dans le code, que s’établissent la correspondance et l’influence de l’écriture et du monde l’un par rapport à l’autre. Le monde n’est que signes, et changer les signes, ce sera changer le monde :
« Lire le scintillement des astres du sommeil, le battement d’ailes et le rapt de l’oiseau, feuillet après feuillet, n’est-ce pas reconnaître à l’écriture le pouvoir suprême, que détient en priorité la mort, de transformer le monde, de légitimer l’image de l’univers, dans ses multiples et inconnaissables changements ?
[…] La clef est entre nos doigts. Le chiffre franchit l’écho. »
lire la suite : http://systar.hautetfort.com/archive/2006/02/10/le-retour...
14:35 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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