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10 février 2006
Le retour au jardin (3)
Mais la fin du Retour au Livre ne signifie pas une perte de l’identité juive : l’obsession de la dénonciation qui envoya dans les camps de la mort demeure évoquée, même après les temps scripturaux de la rédemption que Jabès décrit dans le livre. Peuple réconcilié, peuple du nouveau jardin et de la fleur naissante, Israël se souviendra pourtant à jamais de sa condition de peuple en guerre. Parce que c’est dans et malgré la blessure qu’Israël naquit, et c’est avec cette blessure de guerre, qui est une blessure de vie, que le peuple juif connaîtra sa rédemption :
« Jéricho, murailles de roses. Sept jours nous nous enroulâmes à ton parfum, soufflant dans la tige de nos fleurs mortes. Un unanime cri t’effeuilla, puis, avec toi, nous renaquîmes de la sève saillie du sevrage. »
Toute la fin du retour hésite alors entre le chemin d’une rédemption par l’écriture, et le maintien de l’Israël en guerre avec sa propre naissance, et en guerre avec lui-même, dans le monde :
« Cruel Israël, et cependant prompt à l’hospitalité ; patrie soulevée de nos plaintes et de nos espoirs, comme, par une servante appliquée, un plateau d’argent. Les paroles de mes livres reposent sur ton métal généreux. Les boirez-vous à la ronde, pionniers et invités, savants et prophètes ?
Cruel Israël, champs infortunés qui exigent plus que ne peuvent un bras et des reins d’homme,
mais que l’oranger console,
nous sommes l’exemple et la sévérité d’une vertu blessée dont la tige tient en échec le vent. »
Je pencherais néanmoins pour accentuer, dans cette lecture, la possibilité de la rédemption par la parole, pour le Juif dont nous voulons voir en réalité la condition comme celle de l’humanité tout entière. Si le doute et l’ouverture finaux de l’œuvre de Jabès ont une valeur, c’est d’avoir auparavant entrevu cette possibilité de faire renaître sur les cendres du désert un jardin. Cela, c’est peut-être le chapitre intitulé « L’alliance » qui le révèlera le mieux, en livrant une méthodologie toranique et un art de vivre dans et par l’écriture : telles sont les derniers vocables dont l’alliance pourra sauver l’homme : le « lait » et le « sang » :
« « Nous savons, écrivait Reb Sana, que nos ailes, tôt ou tard, se faneront au contact de la lumière.
Alors, nous serons juifs enfin et notre démarche rappellera, par son équilibre difficile, celle de l’insecte défiguré.
Tous nos chants ont pour origine le sacrifice de nos ailes et la nostalgie de nos envols ;
Car la Loi n’est pas l’ivresse de l’aventure, mais le foyer central où se consume le signe. »
Le ciel est à portée de la main de l’enfant. Il échappe à l’adulte. Mystère de l’enfance.
A douze ans j’avais perdu le ciel. J’ai, depuis, employé ma meilleure énergie à m’en approcher.
C’est dans la plus petite main que le ciel se réfugie. Une main d’homme s’affermit contre ciel.
J’observe mes paumes. Toutes les routes suivies par mes ancêtres y sont indiquées. Une carte complète de l’exode.
J’aimerais, dans mes écrits, que ma main d’enfant avec l’azur et ma main d’homme avec les déserts s’alliassent ; paroles de lait et paroles de sang.
On n’est jamais tout à fait sûr de son âge. Ainsi le temps traverse le temps et s’abolit où Dieu se tait.
Nous vieillissons par le verbe, nous mourons de nous traduire. »
14:39 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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