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11 février 2006

Jours tranquilles à Paris

 

Jours tranquilles à Paris

J’ai recouvré la liberté, mais en acceptant une solitude, infinie, celle du vertige, seul accompagné de mon corps transpercé de santé, et j’ai recommencé à donner au monde des yeux fragiles de lucidité, étonné que cela se retrouve simplement possible. La blancheur de l’amour était alors désertée comme j’éradiquais les aveuglements qu’elle m’imposait sur les mondes, et je reprenais la marche au milieu des signes de cette terre. J’étais, violemment heureux.

J’étais seul, incroyablement, j’étais et devenais d’autant plus humain, comme jamais peut-être. Homme devant l’amour, aimant devant les hommes, et devant Dieu à qui, Toi, je présentais une face encore celée, encore scellée, ensorcelée, et j’appris à aimer vivre désormais Dieu dans ta frontalité, droit sous le Ciel de tes Joies.

Ainsi, je devenais éternel, et presque aussi je créais, un peu plus chaque jour, mes propres jours tranquilles. C'est en ces séjours, calmes, en voies d’apaisement, que j’ai senti, toute ma vie peut-être, que je chercherais à dire, pour moi et pour tous ceux qui auront envie de l’entendre, comment ça commence, comment commencent les mondes, selon quelle naissance, selon quelle force, contre quel secret, contre quels sceaux nous est donné l’événement, nous est donnée l’arrivée, nous est cédée l’apparition. De qui sommes-nous les enfants ? pourquoi ces rivages sont-ils les nôtres, ou pourquoi n’y habitions-nous pas ? qu’aimons-nous nous inventer en guise d’origine, de noble ascendance, de quoi aimons-nous hériter ?

Et j’aimerais voir, comme pour et par l’imagination, comment ça commence à penser. Qui sont les philosophes pour avoir pu ainsi faire commencer la pensée, et leur pensée ? Comment voient-ils, avant et pour nous ? pourquoi ont-ils pu et voulu voir ce qui n’avait pas encore été fixé, soutenu, intuitionné, saisi selon sa juste valeur ? Comment ont-ils commencé à le dire, à nous le confier, nous l’ont-ils aussi caché ? Fallait-il voir pour dire, ou bien dire pour voir ? Sentir pour comprendre, ou comprendre pour sentir ?

Ainsi voit-on jaillir la nécessité de poser :la puissance inaugurale, inaugurante du Sentiment, le grand voyage créateur du monde où il aura lieu, l’instant où le sens a commencé pour l’homme, pour la conscience, pour toute vie, et la possibilité de toujours re-commencer, de refaire une trame meilleure, celle qui ira mordre toujours plus loin, par les décuplements de la puissance maxillaire de la pensée, dans les chairs de l’hâtivement nommé : « impensable ».

Les jours passèrent. Je continuais à marcher, unique sur les boulevards parisiens, à l’ombre de la haute tour Montparnasse. Au long de ces marches, pour lesquelles parfois un ami venait m’accompagner, j’affrontais d’étranges vérités : je me sens de moins en moins capable d’aimer quelqu’un, mais d’autant plus à même de devenir amour. L’absence singulière a révélé la présence d’un monde à aimer. Toujours le sacrifice indolore de soi correspond à une extension du domaine de l’amour.

Retour à Notre-Dame : j’oublie le temps dans la nuit de Notre-Dame, les gens passent, les minutes ne passent pas. La nuit bleutée de Paris est propice à la prière, et je m’assieds silencieusement sur un rebord, et je pense à travers les deux tours, à travers les colonnes de Quasimodo, à l’écho de ma pensée dans le monde, à cette communion que cherchent les chrétiens. Parfois, les moments les plus dignes de mon âme m’incitent à penser qu’un jour, je reviendrai pleinement dans la chair de l’Eglise, que j’en accepterai la perfection. Parfois aussi, je ne me sens libre devant Dieu que préservé de toute communauté des hommes, dans l’abandon des identités collectives, dans la nuit d’une promenade qui venait du pont des Arts, vers quatre heures du matin, et atteignait son apothéose sur le parvis de Notre-Dame.

Notre-Dame est sur une île, et les îles longtemps dans l’histoire furent des sanctuaires. En cette île, les lois de la justice des hommes étaient troublées, suspendues, et avec elles les jours sempiternels de l’humanité. Revenir, après la reconversion, après les années d’absence de Dieu, au sanctuaire, voilà ce qui était une forme lumineuse de la phrase : « Le Sentiment commence ».

Commentaires

En lisant ces lignes, j'avais l'impression que Pierre et Héloïse étaient proches, lors des cours particuliers de philosophie que Fulbert avait établis pour sa chère nièce! Pauvre Père Abélard! Pauvre Héloïse!...

Ecrit par : Annie | 17 février 2006

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