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11 février 2006
La Terreur: la parole venue de l'abîme (1)
Voilà la trombine de Robespierre pour commencer ce petit laïus sur la Terreur... Pourquoi la Terreur? pourquoi parler de ce truc là? A vrai dire, aucune motivation particulière, si ce n'est le vif intérêt que j'ai eu lors de la lecture d'un article de Claude Lefort sur le sujet. Pas d'obscure envie de réévaluer la portée réelle de la Révolution française... Mais Lefort a tiré, en étudiant le mode de fonctionnement du pouvoir terroriste, des conclusions vraiment passionnantes sur la nature du pouvoir moderne, négativement. Je vous en fais part, après avoir rajouté par-ci, par-là, mon petit grain de sel.
La Terreur, ou l’expérience politique de l’abîme
A la naissance de cet article se trouve une étude de Claude Lefort sur la Terreur révolutionnaire, disponible dans son recueil d’Essais sur le politique. On m’a pourtant prévenu : la Terreur est un champ de mines pour l’historien, c’est une question délicate et extrêmement politisée. Je ne ferai donc pas œuvre d’historien, mais je suivrai le cheminement de Claude Lefort, en tentant d’interpréter la signification des pratiques oratoires et politiques des terroristes de la fin du XVIIIème siècle.
Lefort, pour analyser les procédures des terroristes, fait le choix d’analyser la puissance politique et l’impact de la parole terroriste : que disait Robespierre ? que disait Saint Just ? que faisait leur parole ?
Le discours auquel on peut, avec Lefort, s’attacher, est celui de Robespierre, prononcé le 11 germinal de l’an II (31 mars 1794). Danton vient d’être arrêté, la nuit précédente, avec Camille Desmoulins notamment. L’offensive menée contre ces hommes signifie une accentuation paroxystique de la Terreur. Robespierre y devient le maître de la parole, et donc le maître tout court.
Ainsi s’exerce la Terreur : elle est puissance verbale, elle est le discours de vérité révolutionnaire qui efface tous les autres discours. Robespierre est un excellent manipulateur d’âmes, et comme le dit Lefort : « la vérité révolutionnaire dont il se fait l’organe frappe d’un interdit le débat lui-même. »
Robespierre déclare : « Il s’agit de savoir si quelques hommes aujourd’hui doivent l’emporter sur la patrie. », et encore : « Il s’agit de savoir si l’intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l’emporter sur l’intérêt du peuple français. »
Robespierre cherche à détruire des noms, et particulièrement le nom autrefois prestigieux de Danton. L’entreprise de Robespierre est la destruction d’idoles, il s’agit d’araser tous les privilèges, mais plus encore toutes les singularités. Le principe universel d’égalité est ici étendu sous une forme démesurée.
Pour détruire les différences, et les possibilités d’évaluation, et donc à terme détruire Danton lui-même, Robespierre invoque la « Vérité », point de vue supérieur d’où il sera possible de juger absolument tout et tout le monde. La politique est alors confondue avec l’instance judiciaire : tout discours est une plaidoirie ou une accusation. Sur le plan purement institutionnel, Robespierre effectue une régression en deçà de la séparation des pouvoirs. Ce qui permet de poser la question : la Terreur n’était-elle pas, dans ses outrances mêmes, une infra-politique, une forme dévoyée de politique ?
Je voudrais démontrer que c’est en invoquant la notion centrale et transcendante de « Vérité », d’une vérité à la fois morale et scientifique, que la pratique terroriste a finalement signifié la mort de la politique.
Un premier argument en faveur de cette idée est celui-ci : si, comme on le voit dans ce discours de Robespierre, la politique devient le judiciaire, elle a alors toute liberté pour procéder par enquête et par accusation, et non par la forme du débat. Elle n’est plus une pluralité d’opinions, mais elle signifie l’univocité d’un discours scientifique.
Par ce double processus de judiciarisation et de scientifisation solidaires d’une pratique qui originellement n’était ni judiciaire ni scientifique, la politique subit une mutation qui lui est mortelle : la politique n’est plus qu’une criminologie. Le citoyen devient un coupable en puissance, un futur transgresseur.
Robespierre règne en maître dans le tribunal qu’il improvise pour son propre discours. L’usage qu’il fait de la menace sur son auditoire est magistral : il ne fait pas surgir la menace de l’extérieur du groupe. Il n’y a pas d’ennemi masqué, agissant dans l’ombre, mais l’ennemi est peut-être déjà à l’intérieur du groupe. L’assemblée politique n’est plus une assemblée pacifique, en quête d’un bien commun, mais le fruit qui abrite un ver, l’entité qui porte en elle des éléments, en germe, de sa propre destruction.
L’extérieur n’est plus l’hostilité, puisque celle-ci provient, comme Robespierre parvient à le lui faire croire, de l’auditoire lui-même. L’extérieur est donc l’espace où surgit le MAITRE, c’est-à-dire Robespierre lui-même : « JE dis que quiconque tremble en ce moment est coupable ; car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique. » Celui qui a peur a peur parce qu’il est coupable : étrange asphyxie de la rationalité la plus élémentaire. Les présupposés d’une telle accusation ne sont rien d’autre que la destruction programmée de l’individu comme instance pertinente de la politique, et du débat qui fait vivre celle-ci. Je m’explique.
Le régime despotique dont Robespierre parle la langue à mesure qu’il la crée, veut que tout sentiment humain soit absolument transparent et visible sur l’espace public. L’intériorité psychique n’a pas de valeur, et elle n’existe qu’à même la chair, à même le corps. Ce tremblement de ta voix, cette fine sudation commençante révèlent ce que tu es. Tout doit apparaître, ou plutôt : n’existe que ce qui apparaît sur un visage. La pensée se lit à même le corps, parce qu’elle n’existe qu’à fleur de peau. Le discours terroriste qui est un œil inquisiteur refuse à l’homme toute profondeur : nous ne sommes que des corps en mouvement qui commettent des fautes, ou qui en commettront un jour.
La Terreur, c’est l’application au corps d’une morale manichéiste : notre corps nous plonge d’emblée dans le bien ou dans le mal, dans l’obéissance ou dans la sédition, qui est haute trahison. La Terreur est la réduction de l’action politique à l’œil policier, au flic, à l’enquêteur, à l’inquisiteur.
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17:35 Publié dans Laboratoire de proto-pensée | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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