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11 février 2006
La Terreur: la parole venue de l'abîme (4)
Quant au problème du fondement, la Terreur a vécu dans la quête permanente d’un fondement rationnel. D’où venait, de quel droit s’autorisait une telle violence ? la collusion entre la science, la politique et la vertu ne trouvait pas de fondement substantiel qui la satisfasse pleinement. La Terreur a donc mis en œuvre un processus de rationalisation à l’infini. Mais elle n’était bâtie qu’au-dessus d’un gouffre : l’origine du pouvoir terroriste n’est pas une substance, ni un suffrage, elle n’est donc jamais un authentique fondement, mais plutôt une scission, ou encore : un abîme. Et puisque ce fondement rationnel n’existait pas, mais était néanmoins vital pour la pratique terroriste, il ne fallait pas chercher à le découvrir, mais il fallait l’inventer.
Cette invention, Lefort la définit comme la quête de l’ « écart absolu », de l’opposition/purgation radicale par rapport à tout ce qui est autre que le peuple de la Terreur. Ainsi Marat, qui appelait à la vengeance, au châtiment par la dictature, appelée à sacrifier « deux cent soixante-dix mille personnes »…
Mais la Terreur n’a jamais cessé d’être hantée par le cercle de son origine : née d’un gouffre, elle n’avait pu se pérenniser que par un cercle logique, et créer puis maintenir en permanence la situation dans laquelle elle s’avérait indispensable. Ce cercle, Lefort le formule ainsi :
« le réel dans lequel on découvre l’urgence de la lutte à mort, le savoir au nom duquel on donne plein sens à cette lutte, que seraient-ils sans l’opération de la Terreur ? ».
Une fois lancé, ce cercle ne cesse de se répéter, ni de s’accroître : toujours plus de violence face à toujours plus d’urgence. En cela, la Terreur procédait d’une logique de l’interminable. N’en finissant pas de se fonder, de bien naître, elle ne pouvait non plus cesser de grandir, de s’accroître et de se renforcer.
Le gouffre était à l’origine de la Terreur, il est demeuré le cœur et l’essence de ce pouvoir terroriste.
Comme l’explique Lefort :
« Ce que nous croyions observer dans l’espace de la Convention donne une image de ce qui se passe, à une plus large échelle, dans la société, depuis août 1792 : la Terreur multiplie les positions de pouvoir en ouvrant la possibilité à qui les conquiert de masquer l’exercice de la toute-puissance (aux yeux d’autrui, éventuellement aux siens). […] cette dissimulation résulte de l’obligation faite à chacun de laisser apparemment vide la place du pouvoir. Les ruses de Robespierre ne sont pas plus que celles des autres terroristes, grands ou petits, d’ordre psychologique. La Terreur est révolutionnaire en ceci qu’elle interdit l’occupation de cette place ; en ce sens, elle a un caractère démocratique. Il n’y a que Marat pour prêcher ouvertement la dictature (d’ailleurs, il ne la conçoit que temporaire). L’accusation lancée contre la faction qu’on veut détruire […] est toujours celle de la dictature. »
La Terreur est le travestissement parfait de la démocratie : le pouvoir y est un lieu vide, c’est-à-dire que l’origine du pouvoir n’est pas substantielle, mais processuelle (dans le cas de la démocratie : il s’agit du vote). Le fantasme de la pureté absolue du peuple et de l’action politique était en réalité l’hypocrisie pure d’un pouvoir qui avait compris comment naître et survivre à partir de rien.
Robespierre lui-même a toujours dû cacher la manière dont il était parvenu au pouvoir : désormais quiconque accédait au pouvoir devait sacrifier son individualité, ce que Robespierre a sans doute fait, d’ailleurs. La Terreur fut alors un despotisme, mais non une tyrannie : on ne trouve pas, en effet, chez Robespierre ni chez d’autres terroristes, la figure personnelle d’un pouvoir substantiel, auto-légitimé et totalement arbitraire. A l’arbitraire tyrannique répondait en effet la criminologie terroriste.
Cela explique que Robespierre, indépendamment de sa psychologie propre, ait dû, pour institutionnaliser la Terreur, recourir à l’ordre symbolique et créer de toutes pièces une doctrine capable de garantir l’unité du terrorisme. C’est à ce titre que la croyance à l’Être Suprême fut présentée comme la garantie nécessaire du « Salut Public », et fut peut-être le véritable fondement (fausse transcendance, mais diablement efficace) de la dictature terroriste. La Terreur trouvait là une orthodoxie qui cachait le mystère de sa naissance abyssale.
Bien sûr, tout travail sur la Terreur ne revient pas à réinstaurer des nécessités historiques qui n’en sont pas : la Révolution française n’ « avait » pas « à » en passer par la monstruosité terroriste, et la Terreur n’est pas l’enfant logique et inévitable de 1789. Je me suis intéressé à cet article de Claude Lefort parce qu’il définissait avec précision et avec de nombreux faits historiques certaines logiques propres au pouvoir politique, à ses mécanismes d’auto-reproduction, d’accroissement, de quête perpétuelle d’une fondation. La monstruosité n’est pas la norme, mais elle révèle certains aspects de la normalité elle-même, et c’est en ce sens que j’ai cru possible d’engager quelques réflexions sur la démocratie par la voie négative de l’enquête sur ce qu’elle n’est pas. Peut-être emprunterai-je, une autre fois, des voies moins contournées pour approfondir cet effort de proto-pensée…
17:45 Publié dans Laboratoire de proto-pensée | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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