« Jours tranquilles à Paris | Page d'accueil | Etudes théophiliennes 2 : détournement de littérature »

12 février 2006

Etudes théophiliennes 1 : une mascotte pour le Systar ?

                      

Salut les copeaux, c’est George Abitbol, le roi de la classe, l’homme trop bien sapé. Je voudrais vous parler aujourd’hui du plus grand précurseur de la science-fiction en France. Son époque : le XVIIe siècle ; son nom : Théophile de Viau.
            Cet alinéa signifiant un relatif passage aux choses sérieuses, j’en profite pour signaler que Théophile de Viau n’a évidemment rien à voir avec le cyberpunk, et encore moins avec le basket – quoique... Retiens encore un moment ta déception, sporadique lecteur ; car il se pourrait que je te parle d’étoile et de système.
            Théophile (appelons-le par son petit nom, comme le veut la coutume), est né en 1590 du côté d’Agen, dans une famille de la petite noblesse protestante. Il est Gascon, moustachu, chic dans sa manière de s’habiller, et « libertin », c’est-à-dire épris de liberté, ennemi des contraintes morales de l’époque. Ce libertinage attire les foudres du pouvoir et de l’ordre jésuite : Théophile refuse d’être asservi, tant politiquement que religieusement. Après avoir subi l’exil une première fois en 1619-1620, il est à nouveau menacé à partir de 1622 et la publication en novembre du Parnasse satyrique. En première page, un sonnet porte sa signature :
                                     Phyllis, tout est foutu, je meurs de la verolle
                                     […]
            Notre brave Gascon a toujours nié avoir écrit ce poème. A-t-il menti pour se protéger, ou bien les éditeurs du Parnasse ont-ils voulu profiter d’un nom célèbre et d’une réputation déjà sulfureuse pour favoriser le succès de l’ouvrage ? Toujours est-il que cet événement déclenche les poursuites contre Théophile qui aboutissent, le 18 août 1623, à sa condamnation au bûcher par contumace. On ne prend pas la peine de chercher le poète, la sentence est exécutée immédiatement « par figure et représentation » : un mannequin à son effigie est placé sur le bûcher avec ses œuvres et réchauffe les badauds place de Grève. Théophile, réfugié jusque-là au château de Chantilly, chez le duc de Montmorency, tente de quitter la France. Et le 17 septembre, turnover : il est intercepté dans la citadelle du Catelet, puis emprisonné à la Conciergerie, dans le cachot qu’avait occupé Ravaillac. Il obtient sa libération après deux ans de détention, mais une maladie contractée en prison (« probablement la tuberculeuse », selon un éminent critique) met fin à ses jours quelques mois plus tard, le 25 septembre 1626 ; il avait trente-quatre ans.
            Voilà ce qu’on retient généralement de la vie de Théophile de Viau, malheureux « poète rebelle ».

 

Commentaires

Comme quoi, un libertin moustachu ne saurait être un viau gars !

Ecrit par : Damien | 12 février 2006

Fort bien, mais je crois qu'on peut aller jusqu'à citer le sonnet entier, non ? (quitte peut-être à réduire Théophile à un simple "poète paillard"... enfin, qui de droit décidera de conserver ou non cette intervention sur le blog)

Phylis, tout est foutu, je meurs de la vérole,
Elle exerce sur moi sa dernière rigueur :
Mon vit baisse la tête et n’a point de vigueur,
Un ulcère puant a gâté ma parole.

J’ai sué trente jours, j’ai vomi de la colle,
Jamais de si grands maux n’eurent tant de longueur,
L’esprit le plus constant fût mort à ma langueur,
Et mon affliction n’a rien qui la console.

Mes amis plus secrets ne m’osent approcher,
Moi-même, en cet état, je ne m’ose toucher :
Phylis le mal me vient de vous avoir… foutue.

Mon Dieu je me repens d’avoir si mal vécu :
Et si votre courroux à ce coup ne me tue,
Je fais vœu désormais de ne foutre qu’en cul.



L'orthographe est bien sûr simplifiée, à mon grand regret d'ailleurs puisque je suis moi-même friand des curiosités orthographiques de l'ancien français (j'ai du mal à me retenir de rire quand je vois écrit "mon amy", chez Rabelais). Malheureusement je n'ai pas accès à l'orthographe originale. J'utilise l'édition de La Différence, collection "Orphée", une petite anthologie intitulée "PRécieux et Libertins", et qui contient encore bien d'autres poèmes scabreux, pour ceux que ça intéresse. La collection est malheureusement suspendue, mais on peut en trouver bon nombre d'exemplaires dans les librairies parisiennes, au prix dérisoire de 1,90 Euros.

Qui sait, peut-être un poème de Vincent Voiture la prochaine fois ?

Ecrit par : adrien | 17 février 2006

Merci pour cette citation du poème entier ; autant le faire partager en effet. J'avoue qu'au moment de rédiger ce court texte je n'avais pas les oeuvres de Théophile sous les yeux... mon but était de donner un aperçu de la complexité de ce poète, non de le peindre en hardi paillard, mais cet aspect est bien réel et ajoute encore un peu de saveur à la lecture.
En ce qui concerne l'orthographe ancienne, je pense qu'elle a le mérite de souligner l'étrangeté que la langue du XVIIe siècle revêt pour nous, sans pour autant forcer le trait puisqu'elle va de pair avec un lexique et une syntaxe également obsolètes (et puis oui, il faut bien le dire, c'est poilant). Il me semble qu'on peut trouver une version non modernisée de ce poème en note dans l'édition des morceaux choisis en Poésie Gallimard ("Après m'avoir fait tant mourir...", éd. de Jean-Pierre Chauveau).
Désolé,il n'y aura pas de Voiture tant que je n'aurai pas le permis !

Ecrit par : George Abitbol | 17 février 2006

Théophile de Viau "plus grand précurseur de la science-fiction en France" ?
C'est une blague où il y a quelque chose à glaner ...

(je sais, je ne me présente pas sous mon meilleur jour)

Cordialement

Ecrit par : Cécile | 12 mai 2006

Au départ, c'était effectivement une simple blague, plus précisément un clin d'oeil à mon ami Systar dont l'engouement pour la science-fiction est désormais bien connu des lecteurs de ce blog - mais maintenant que vous avez fait cette énigmatique remarque, je suis curieux et impatient de savoir ce que vous voudriez y glaner !

Tout aussi cordialement,

Ecrit par : George | 12 mai 2006

Bonsoir,

Je me disais que peut-être, un texte allait venir se glisser parmi ces précurseurs de la littérature d'anticipation ! (même pour un petit poème bizarre, j'avais envie de poser la question)

L'Utopie, Thomas More, 1511
Gargantua (Thélème), Rabelais, 1535
La Cité du soleil, Campanella, 1623
La Nouvelle Atlantide, Bacon, 1625
Le Songe, Kepler, 1634
Les Etats et empires de la Lune et du Soleil, Cyrano de Bergerac, 1657-1662

J'ai un peu élargi les dates pour le plaisir.
A moins que vous ne me trouviez quelque chose, il ne me reste plus qu'à aller lire Théophile de Viau !

Ecrit par : Cécile | 12 mai 2006

Ecrire un commentaire