12 février 2006
Etudes théophiliennes 2 : détournement de littérature
Ouvrons, si l’on en a le courage, l’inénarrable Doctrine curieuse du père Garasse, principal accusateur de Théophile. On y trouve des idées qui feront fortune jusqu’entre les lignes du Lagarde et Michard : Théophile est un fornicateur impie, un libertin éhonté reniant toute foi, un poète indolent se contentant de mettre au service de la transgression son imagination créatrice. Bref, un danger pour la société, susceptible de faire couler le poison de la libre pensée dans les âmes non averties des petits pécheurs ordinaires. Dans les années 1620, le père Mersenne sème la panique dans les sacristies en dénombrant à Paris « cinquante mille athées ». La condamnation de Théophile est un exemple destiné à rappeler l’ordre moral au bon souvenir à tous ces gentilshommes scribouillards, rien d’étonnant à cela. Non, le plus surprenant, c’est qu’on retrouve les mêmes idées, à partir des années 1630, parmi les libertins (les vrais, cette fois, les Cyrano de Bergerac) qui voient en Théophile leur précurseur. Tombé en désuétude aux XVIIIe et XIXe siècles (mis à part une courageuse tentative de réhabilitation de la part de l’homonyme Théophile Gautier), on le ressort des cartons au moment du ministère Combes : brave Théophile, qui osa s’élever contre le principe de religion, et qui fut sacrifié dans la fleur de son âge sur l’autel de l’Ordre moral ! Dans ces textes, Théophile apparaît tantôt comme un diabolique Don Juan, tantôt comme une chèvre de monsieur Seguin.
Ouvrons maintenant, si l’on en a la patience, le premier tome des Œuvres complètes de l’ami Théophile ; avec ce qu’on sait, on se croit déjà familier avec lui. Page de titre de la première pièce : « Traicté de l’immortalité de l’Ame, ou Phédon », traduction française en prosimètre (prose et vers alternés). Cross-over. On croyait tenir la balle, et à l’instant où on tend la main, on ne la trouve plus. On ne s’en remet pas, on se dit que la traduction doit sournoisement tourner en dérision la doctrine platonicienne de la séparation de l’âme et du corps. Mais non, Iverson a déjà marqué le panier. Certains, pour sauver leur grille de lecture, mettent en cause la cohérence de l’auteur : « il faut toujours garder à l’esprit que Théophile est une poète et non un philosophe », écrit Guido Saba dans sa courte notice du Traicté. A l’en croire, la réalisation du Traicté était pour le poète un pur exercice de style, une activité destinée à occuper son surplus de temps libre en exil. Soit.
Allons voir un peu plus loin : on lit tout de même une trentaine d’odes du genre encomiastique (élogieux), destinées à s’attirer les faveurs des puissants. Etrange, de la part d’un « rebelle ». La mauvaise foi peut suivre son cours, on peut toujours dire qu’il fallait bien flatter le Roi. En réalité, à mesure qu’on avance dans son œuvre, on est obligé d’admettre que Théophile est non seulement un auteur chrétien, mais aussi un poète de cour qui s’assume comme tel. Des exemples vont suivre.
L’étoile, disait un jour l’ami Systar, c’est ce qu’on n’explique pas. Chez Théophile comme chez la plupart des grands écrivains, l’écheveau est indémêlable, impossible d’enfermer le poète derrière une grille de lecture, de le faire entrer dans une quelconque catégorie sans payer le prix d’une amputation. Une chose est sûre, c’est que Théophile de Viau n’était pas le pantin brûlé sur la place de Grève.
15:31 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Et bien, le bonhomme est bien surprenant, et culoté...c'est d'ailleurs pour ça qu'ils ont tué le viau gras!
Ecrit par : Buddy Holy | 12 février 2006
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