16 février 2006

Jazz manouche 1 : de Django Reinhardt à Biréli Lagrène (par George Abitbol)

Vous me direz, le jazz manouche, rien à  voir avec la systar-choucroute. Détrompez-vous : le swing est au Systar ce que la saucisse est à Strasbourg.
Un proche m’a récemment dit, après avoir fait l’acquisition d’une des nombreuses compilations gipsy, sa relative déception devant la pauvreté harmonique de cette musique. A bien des égards, le répertoire manouche constitue en effet un ensemble fini de formes fixées entre les années 1930 et 1950 par le génial Django Reinhardt. En réalisant, avec les quelques doigts qui lui restaient, la synthèse entre un folklore européen déjà divers et les acquis récents du jazz américain, ce guitariste d’exception a véritablement donné naissance à une musique dont la perpétuation peut apparaître comme un culte anachronique : la plupart des guitaristes manouches contemporains reconnaissent volontiers leur dette envers l’initiateur, et leur répertoire est essentiellement celui de Django. Minor swing, sans doute le morceau le plus fréquemment réinterprété, pourrait symboliser à lui seul cet inlassable hommage.
               Impossible pourtant de considérer le jazz manouche comme une galerie de fossiles, à moins d’oublier ce qu’est fondamentalement le jazz. Et le jazz est le lieu par excellence de l’improvisation. Le musicien dispose d’un corpus de standards, c’est-à-dire de grilles (suites d’accords) liées à un thème repérable. Ce corpus lentement constitué depuis les origines du jazz n’est rien d’autre qu’une armature ; libre au musicien de l’arranger à sa sauce, de l’assaisonner, de l’actualiser par l’arrangement (prélude, fin, choix des instruments, du tempo, voire du rythme…) et l’improvisation. Par un tour de force qui nous paraît aujourd’hui tout naturel, c’est la préexistence du thème et la rigidité même de la grille qui rendent possible l’improvisation.
               Un exemple, presque au hasard : la magistrale interprétation du Troublant boléro de Django Reinhardt par Biréli Lagrène et son Gipsy Project, lors du festival Jazz à Vienne, en 2002 – je ne suis pas là pour faire de la pub, mais le DVD vaut tout de même son pesant de cacahuètes. Comment Biréli Lagrène parvient-il à intégrer ce standard dans son propre répertoire ? D’abord par une courte entrée en matière qui utilise, comme souvent chez Biréli (cf. la piste suivante, What is this thing called Love), l’amplitude de l’octave pour poser le rythme tout en gardant le thème en suspens, laissant ainsi l’auditeur dans l’expectative.
Puis la première exposition du thème coule chaleureusement sous l’archet du plus que grassouillet Florin Niculescu, qui y introduit quelques motifs improvisés. Un léger arrêt donne la parole à Biréli, l’envol fulgurant de l’arpège contrastant avec la linéarité tranquille du thème : le bonhomme a posé son chorus (tour d’improvisation) avant même la première mesure. Plan rapproché sur la danse complexe de la main gauche sur le manche de la guitare, pour les guitaristes curieux de savoir comment il fait. La virtuosité n’est pourtant pas l’élément essentiel du chorus, et c’est tant mieux. Les phrases se suivent, toujours cohérentes entre elles, rivalisant en musicalité, s’appuyant tantôt sur la vivacité de l’attaque piquée, tantôt sur la rondeur chatoyante du sweeping accompagné d’un généreux vibrato, jusqu’au déploiement d’une limpide gamme de mi majeur débouchant par un court chromatisme sur l’ouverture finale de l’harmonique. Le guitariste a tourné la tête dès l’amorce de ce développement final pour faire signe à Niculescu qu’il peut commencer son chorus ; l’enchaînement est parfait. Biréli aime tant improviser qu’il ne cède jamais totalement la place, mais son bavardage inspiré étoffe opportunément l’harmonie par des phrases d’accompagnement et de transition. Le chorus langoureux du violoniste ne fait qu’un avec le mouvement conclusif amorcé par Biréli qui rappelle au bon souvenir de l’auditeur le motif du prélude, renversé et modulé, mais aisément identifiable, et le violon s’unit en pizzicato à la guitare pour une phrase finale joliment ornementée.
                 Voilà comment création et tradition se trouvent mêlées dans le jazz manouche. Cette interprétation du Troublant boléro est encore assez proche de la version d’origine, ne serait-ce que par la formation proposée par le Gipsy Project, identique à celle du Quintette du Hot Club de France (une guitare soliste, un violon, deux guitares rythmiques, une contrebasse). Dans le DVD suivant, enregistré deux ans plus tard au New Morning, la formation est radicalement différente : une seule guitare rythmique (le sempiternel Hono Winterstein), et un saxophone pour remplacer le violon. Cette formation inédite rend manifeste le tournant pris par le Gipsy Project, qui rassemble désormais les différents visages musicaux de Biréli Lagrène ( principalement le Be-bop et le « nouche », comme dit Systar). La multiplication des guitares qui passent entre ses mains en l’espace d’un seul concert est révélatrice d’un nouveau et radical mélange. Cette dernière actualisation passe également par une modification du chorus, plus échevelé. Le nouveau Biréli Lagrène assume totalement les acquis du free jazz et du jazz fusion, sans s’écarter comme il le faisait auparavant de la tradition manouche. Django ne faisait pas autre chose. En 2005, Biréli déclarait tout simplement au magazine Acoustic Guitarist : « Cette musique est ouverte. »
                Le retour perpétuel à Django ne signifie pas une clôture du jazz manouche sur lui-même, mais le rappel incessant d’une tradition d’ouverture. La dimension rétrospective, quasi-rituelle du jazz manouche lui permet de rester une musique de création et de mélange, de création par le mélange. Chaque album, chaque concert est ainsi inextricablement commencement et recommencement, création et retour aux sources. C’est ce qui fonde en droit l’extraordinaire richesse de cette musique cosmopolite.
Pour de plus amples et plus sérieuses informations sur le jazz manouche (panorama historique, critiques des albums récents, liens…), rendez-vous sur le blog du mélomane Buddy Holly (http://spaces.msn.com/buddyholy).

Commentaires

C'était vraiment trés intéressant ...

Sans rire ... c'est vraiment bien !
Je vous lis dorénavant
Très atttentivement

Merci pour vos articles !

E.U.B.

Ecrit par : Ultimo | 24 novembre 2006

Moi je l'aime bien môssieur Biréli... (private joke)

Merci Ultimo ! ça fait plaisir d'avoir un retour favorable de la part d'un connaisseur !

Ecrit par : François | 25 novembre 2006

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