17 février 2006

L'effet Bogdanoff (1)

Le long parcours des frères Bogdanoff, initié pour la rédaction de leur livre L’effet science-fiction, les mène finalement là où ils auraient peut-être pu commencer et même s’arrêter : à la prise de parole personnelle. Les deux jumeaux astrophysiciens se fendent, à la fin de leur ouvrage de compilation de la France pensante ou parlante (le drame ayant lieu lorsque les deux adjectifs sont dissociés) à propos de la science-fiction, d’une série d’aphorismes inspirés qu’ils baptisent : « effets ».

Soyons francs : cette conclusion prend souvent des reflets parménidiens qui ne facilitent pas l’accès à la pensée Bogdanoff. Je vous laisse seuls juges, au moins provisoirement, de la clarté de formules aussi sybillines (Billine n’était pas impératrice, me sens-je obligé de préciser) que : « L’Être, enfin, se déchire sur le néant, rien n’a été ajouté ni retranché, approuvé ou contesté »… Je vous propose toutefois une élucidation de l’un de ces quelques effets, à titre d’enquête sur la nature de la science-fiction.

« D’où vient que la science-fiction est soudain exorbitée du langage ? ne trouve sa place dans aucun lexique ? Sans doute de ce qu’elle échange sa propre fin avec le commencement d’une scène archaïque : la première ombre découpée dans un désert de lumière, la première oblique dans la ligne droite du savoir.

(Exorbitée : hors de l’orbite et, par là, chargée d’une puissance anormale : exorbitante). »

exorbitante

Il s’agira de cette « exorbitance » langagière propre à la science-fiction, que je qualifierai plus précisément de discursive, ce qui appellera un moment de discussion avec ce que je disais de la science-fiction vue par le prisme derridien.

Tout part peut-être du constat que le terme de « science-fiction », que ce mot étrange, est maintenant utilisé comme une simple catégorie commerciale, conformément à la définition très « pragmatique » que donne Norman Spinrad de la science-fiction. La science-fiction, c’est tout ce que les maisons d’édition décident de publier dans leur collection nommée « science-fiction ». Dire cela, c’est renoncer à identifier nettement à quel type d’œuvres, à quels choix narratifs, et à quels événements mentaux propres à la conscience du fan de SF, le mot, ou l’idée s’il en désigne bien une, pourrait éventuellement renvoyer.

C’est ainsi que la science-fiction, loin des illusions essentialistes, est sortie de l’orbite du langage, où les dénominations et les classifications ne tiennent que par une certaine stabilité, et une stabilité certaine. Il n’y a pas de langage qui contienne la science-fiction ; Samuel Delany, prof de littérature ricain et auteur de SF magistral, auteur de l’excellent roman Nova, avait ainsi conseillé à ses élèves d’aborder la science-fiction comme une langue vivante, un système langagier tenant par sa syntaxe propre, ses idiomatismes, et l’exotisme de son lexique (hyperespace, pistolaser, extras, alien, cyberpunk !).

La SF est-elle lisible ? Voilà une question que notre première observation soulève sans la trancher d’emblée : inventer une langue adéquate à un univers que l’on invente, est-ce cela, être lisible ? Qui nous livrera le juste code, les moyens de déchiffrer efficacement cette nouvelle enfant de notre Babel ? (Delany écrivit d’ailleurs, toujours dans le genre science-fictionnesque, un Babel 17…)

Philippe Sollers observe dans l’ouvrage des frères Bogdanoff, que la SF ne subvertit pas assez l’ancienne exigence de « lisibilité » de la littérature : voilà, devant le tribunal telquélisant de Philippe l’Adroit, La SF coupable de ne pas savoir se rendre suffisamment « illisible » pour se hisser au rang de littérature. Bien sûr, lisibilité et illisibilité sollersiennes ont sans doute un sens bien particulier, mais accordons-nous néanmoins le plaisir d’un début de réponse face au reproche de Sollers, en répondant que la SF ne cesse de sortir de l’ancienne langue pour s’en inventer une nouvelle, instaurant par là, pour le lecteur, une nouvelle illisibilité…

Du système du langage, entièrement organisé par la trajectoire orbitale, la SF décide donc de s’arracher, selon le processus que décrivent les jumeaux Bogdanoff :

« Sans doute de ce que [la SF] échange sa propre fin avec le commencement d’une scène archaïque : la première ombre découpée dans un désert de lumière, la première oblique dans la ligne droite du savoir. »

Cet échange, comprenons-le comme la possibilité d’une substitution terme à terme, donc d’une équivalence.

Ainsi la Sf s’achève-t-elle, c’est-à-dire que par là elle s’accomplit, trouvant le but et le terme de son aventure, par la réalisation de l’intégralité du processus pour lequel elle a été créée.

Le processus qui est celui de la science-fiction, autrement dit ce qui se passe dans ma conscience de lecteur quand je lis une œuvre de science-fiction, c’est une mise en scène, une monstration. La SF montre un commencement, une naissance, une genèse. Tout roman, toute nouvelle de science-fiction ont cette force d’enfanter. Cette genèse se fait non pas ex nihilo, mais par distinction, dans une « découpe » d’un fond primitif d’indistinction.

Il s’agit de montrer le passé dont nulle mémoire ne peut se souvenir, c’est-à-dire le principiel : voilà ce que signifie « l’archaïque ». c’est l’archaïque scène où naît le contraste esthétique, littéraire, le tout premier jeu d’ombre et de lumière.

La genèse biblique, comme l’a bien rappelé Paul Ricoeur dans Penser la Bible, n’est pas une création à partir de rien, elle n’est pas le premier moment où il n’y a plus eu absolument rien du tout et où quelque chose s’est mis à être. La Genèse est distinction de l’indistinct, ordination, séparation (entre les eaux et la terre, entre l’homme et la femme…).

C’est dans cette séparation génétique, engendreuse, et inspirée directement du modèle biblique, que les Bogdanoff pensent la science-fiction.

La Genèse est aussi surgissement des valeurs : la Sf montrera aussi le moment où le Bien et le Mal naissent en se distinguant l’un de l’autre. Ombre et lumière sont les images primordiales des valeurs de Bien et de Mal.

Penser la distinction, c’est penser au minimum une dualité, qui annonce l’avènement de la multiplicité. La SF sera alors mise en scène d’une production de vérité multiple, et peut-être alors une ouverture fictionnelle menant, ou autorisant, un nouveau discours sur le réel.

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