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03 mars 2006

Pourquoi la vérité était-elle blanche...

Burst I was a child le temps éclatait en moi et je ne savais plus qu’en faire burst j’étais une enfant un appel un gouffre une succession de bruits burst l’entrée en désespérance aussi burst à n’en plus jamais finir burst…
A l’improviste je voulais glisser ce petit texte, sans par lui choquer mes lecteurs. Je voulais, subrepticement, le noyer dans la masse déferlante, proliférante, des notes, des articles et des photos, l’y faire figurer certes, mais dans une discrétion et un silence qui auraient presque su rendre sa présence ici-même absurde. C’est peut-être ce texte, à la fois obscène par ce que j’y évoque en creux, et que certains ont très bien compris, et en même temps le plus empreint de pudeur possible, que vous avez le plus lu, mais aussi celui sur lequel vous m’avez demandé le plus d’explications. Comment sans immodestie m’obliger à entrer dans ce délicat exercice de commentaire de ses propres écrits ? Peut-être en rappelant, justement, que lorsque j’ai imaginé que ce blog pourrait un jour prendre vie, j’avais formulé le souhait de m’en servir comme d’un théâtre où se jouerait, entre vous et moi, un certain dialogue. A moi, donc, de jouer pleinement mon rôle, à présent, de devenir acteur après avoir été l’auteur, et de répondre à vos questions.
Richard Pinhas est un compositeur et interprète de musique électronique, qui a incarné dans les années 1990 essentiellement, un mouvement assez intellectuel de musique électro. Il était considéré par certains critiques comme l’équivalent français, avec son groupe Heldon ou bien en solo, ou encore avec Dantec pour les vocals, des allemands de Kraftwerk. Pour plus de précisions sur l’originalité musicale et les techniques employées par Pinhas, sans doute tirerez-vous un profit plus grand d’analyses un peu plus poussées de la part des frères George et Buddy… Ce qui m’a fasciné et attiré, chez Pinhas, moi qui aime un peu tout sans trop savoir pourquoi, c’est l’impression obscure qu’il y avait, derrière une saturation du son, derrière un emplissement permanent de l’espace sonore, des mélodies dotées de je ne sais quelle douceur secrète, dans la succession de quelques notes… Ainsi l’album East/West, sur lequel figure le fameux bonus track « La vérité est blanche… », comporte nombre de moments d’une grande douceur, comme la piste « La ville sans nom » par exemple.
Aucun de mes lecteurs n’ignore l’intérêt littéraire et plus généralement artistique que je porte à l’œuvre de Maurice G. Dantec, et au moment où je rédigeai ce texte, je revenais d’une soirée-événement que Dantec et son « staff » avaient organisée pour que l’auteur pût y rencontrer, une dernière fois, son public. Et Dantec est une voix assez peu commune, d’une force magnétique, ce que cache assez mal la déformation que l’électro fait subir à sa voix, déformation qui déplaît tant à mon ami George… Aussi avais-je cherché à prolonger le plaisir de cette soirée, au moment où je lisais Cosmos Incorporated, par la découverte des enregistrements d’une série de concerts intitulée « Schizotrope » donnés en France et au Canada par Dantec et Richard Pinhas. Et comme je vous le raconte au début du texte, je découvris l’album East-West, qui comportait cette piste bonus au nom qui, à franchement parler, ne voulait strictement rien dire…
Je préparais à l’époque un article, dont vous verrez, bientôt je l’espère, la version achevée et définitive, sur la rédemption cybernétique de la chair dans Babylon Babies, le troisième roman de Dantec. Pinhas et Dantec avaient lu sur scène des extraits de ce roman lors de ce qui fut la tournée « The life and death of Marie Zorn… », dont j’ai jalonné mon propre texte de quelques extraits. A l’époque, on entrait dans les années 2000, et si Dantec avait déjà décidé d’aller vivre à Montréal, comme il le raconte au début du premier tome du Théâtre des opérations, la mutation de ses convictions politiques et religieuses était loin d’être achevée, et Dantec pouvait sans problème collaborer avec un deleuzien de haute volée comme Richard Pinhas, dont les questions effrayantes parsèment certains cours de Deleuze donnés à Vincennes. Dantec lui-même, à bien des égards, conservaient dans sa propre pensée certains aspects que l’on retrouve d’ordinaire dans des sensibilités plutôt libertaires, donc plutôt à gauche, grosso modo, ne seraient-ce que ses clins d’œil au tétra-hydro-cannabinol dans Les Racines du Mal, pour ne prendre que l’exemple le plus caricatural d’une gauche aux tendances résolument « libertaires ». Par la suite, il faut croire que les deux hommes se séparèrent, sans que l’on sache trop pourquoi… Personnellement, je le regrette un peu, parce que si certaines lectures de textes de Deleuze sont intéressantes, je n’ose toutefois imaginer l’effet bœuf qu’auraient eu sur moi des mises en musiques d’extraits de Villa Vortex ou de Cosmos Incorporated, interprétés par leur auteur.
Voilà ce qui motivait ce retour à Gibert CD, où je n’allais jadis que pour un Peter Gabriel (Passion !), un Genesis que d’ailleurs, le plus souvent, je décidais de ne pas acheter, ou pour un Björk… Je crois qu’il faut faire l’expérience du Gibert CD, aller s’y faire broyer une fois ou deux un samedi après-midi, y retourner en semaine quand la fréquentation est plus calme, pour savourer les changements d’ambiance d’une section à l’autre (la kitchissime section metal, notamment, repaire de goths et de ptérodactyles traqueurs d’occasions en tous genres !).
Je venais de m’occuper de mon inscription en philo à la Sorbonne, univers que je découvrais après trois ans de vous savez quoi, et tout allait bien…
Il faut bien reconnaître que l’on achète parfois, sur un coup de cœur, des choses qu’on ne connaît pas vraiment, et il y a une part évidente de risque à prendre tel CD que l’on n’a pas encore écouté, à choisir tel livre que l’on n’a pas encore lu. Mes spéculations sur le sens réel du titre de la chanson de Dantec correspondaient à cela : j’avais envie de quelque chose que pourtant je ne connaissais pas, et je pouvais donc, à loisir, imaginer les sens possibles de ce titre. Je ne savais pas ce qu’était Los Alamos, mais je trouvais que l’ensemble du titre sonnait bien, sonnait… comme de la prose de Dantec.
La suite du texte que je vous ai proposé est une sorte de tentative de restitution, par les phrases, de l’un de mes flux de conscience, de ce torrent d’idées qui n’ont pas vraiment de raisons d’être et qui se suivent, dans une fluidité presque impalpable.
Il devait pleuvoir un peu ce jour-là, et c’est pour cela que je parle du flic-floc sur la verrière de Gibert CD, tandis que je repensais à mille et une idées brassées lors de cours de philosophie et de veillées nocturnes de lectures passionnées. Peut-être les trois noms qui m’ont le plus marqué en philosophie furent-ils ceux de Derrida, dont je n’ai en réalité jamais réussi qu’à approcher quelques aspects de la pensée, de Kant, qui fut, étonnamment peut-être, ma première passion en philosophie, et Lévinas, dont l’opposition entre totalité et infini, directement empruntée à Franz Rosenzweig, posait les fondements d’une affirmation de la transcendance absolue d’autrui par rapport à moi-même.
L’opposition qui passe entre la morale de Lévinas et celle de Kant peut être rapidement formulée ainsi : chez Lévinas, c’est autrui qui m’impose la loi du juste comportement, c’est donc littéralement une loi venue de l’autre, une hétéronomie, tandis que Kant disait que c’est au nom même de la présence en nous de la raison que nous sommes capables de connaître la loi morale et éventuellement de suivre celle-ci, la conception de la morale de Kant étant donc plutôt du côté de l’autonomie. Quant à savoir qui des deux avait raison ou tort, voilà une question qui n’est pas tranchée, et c’est pourquoi j’hésitais, c’est pourquoi les idées, passagères, éphèmères, affleuraient parfois à la surface de la conscience sans que je leur donne de suite effective. Je me souvenais aussi de la très belle profession de foi du vicaire savoyard, écrite par Jean-Jacques Rousseau, des éléments d’une religion naturelle qu’il y donnait, de l’impact spirituel qu’un tel texte avait eu sur moi à l’époque où je doutais de l’existence d’une transcendance divine.
Mais, comme je le confie paresseusement, j’étais bien content que toutes ces grandes idées cessent de se livrer dans mon crâne à un effroyable combat sans merci ; l’esprit a droit aussi à quelques vacances, parfois…
Le stream of consciousness se poursuit, par une association d’idées qui tient certainement au nom de Pinhas. Pinhas, je l’avais découvert comme interlocuteur de Deleuze dans des cours mis sur Internet auxquels je comprenais parfois fort peu de choses. Le site sur lequel j’étais allé, le webdeleuze, c’était mon prof de philo d’hypokhâgne, Frank Burbage, qui l’avait conseillé. Le même Frank Burbage, à la fin d’une « kholle » (les interrogations orales de prépa), m’avait conseillé de lire, si je voulais continuer à apprendre des idées en philosophie, à repérer de nouveaux problèmes, un livre de Gilles Deleuze : Logique du Sens. Ce livre commence en évoquant le paradoxe de la croissance d’Alice dans Alice au pays des merveilles :
« Première série de paradoxes du pur devenir
Dans Alice comme dans De l’autre côté du miroir, il s’agit d’une catégorie de choses très spéciales : les événements, les événements purs. Quand je dis « Alice grandit », je veux dire qu’elle devient plus grande qu’elle n’était. Mais par là-même aussi, elle devient plus petite qu’elle n’est maintenant. Bien sûr, ce n’est pas en même temps qu’elle est plus grande et plus petite. Mais c’est en même temps qu’elle le devient. Elle est plus grande maintenant, elle était plus petite auparavant. Mais c’est en même temps, du même coup, qu’on devient plus grand qu’on n’était, et qu’on se fait plus petit qu’on ne devient. Telle est la simultanéité d’un devenir dont le propre est d’esquiver le présent. En tant qu’il esquive le présent, le devenir ne supporte pas la séparation ni la distinction de l’avant et de l’après, du passé et du futur. Il appartient à l’essence du devenir d’aller, de tirer dans les deux sens à la fois : alice ne grandit pas sans rapetisser, et inversement. Le bon sens est l’affirmation que, en toutes choses, il y a un sens déterminable ; mais le paradoxe est l’affirmation des deux sens à la fois. »
On voit très bien à quel point ce texte joue avec les limites de la pensée, manipule avec aisance les paradoxes, à quel point donc la pensée à laquelle il nous introduit défie notre façon habituelle de penser. Mais quelle mauvaise foi ce Deleuze ! s’exclameront certains, énervés ou lassés de voir le philosophe inventer des paradoxes réels là où il n’y a que des manières impropres, et donc nécessairement contradictoires, de parler. On peut s’amuser à tout réfuter de cette manière. Ou bien on peut essayer de voir où l’auteur veut en venir, pourquoi un homme qui a toute sa tête et qui n’est pas foncièrement malhonnête intellectuellement, travaille avec les paradoxes, se bagarre avec des problèmes insolubles…
Le tremblement qui fit un jour jaillir la philosophie (si, un jour, elle a effectivement « jailli » !) avait lieu entre la volonté de détruire les erreurs et les mensonges, et la volonté d’épouser les mystères, sans doute ; il avait lieu entre la lame de discrimination et le ciseau qui sculptait sa propre façon de dire la vérité. Dans un cas Alice ne rapetisse pas, point-à-la-ligne. Dans l’autre cas, elle rapetisse d’un certain point de vue, et c’est alors moins le rétrécissement d’Alice, dont tout le monde se fout en réalité, que le « certain point de vue » qui devient passionnant…
Voilà l’étendue de mes réflexions sur Deleuze, puisque, comme je l’avoue honteusement, je ne trouvais jamais le temps de lire enfin ce livre…
Zapping. Retrouvons-nous, en changeant de paragraphe, dans le laboratoire d’observation de l’entropisation d’un espace estudiantin. Autrement dit : chez moi, rue Barbusse.
« Elle était le processus pur, mis à nu, comme le réseau de nerfs d’une machine écorchée vive… »
Je rédige la suite de « La vérité est blanche… » revue et corrigée pour le futur Systar, en écoutant, en arrière-fond musical, l’album « The Life and Death of Marie Zorn ». Et toujours ces souvenirs qui reviennent, les plus heureux surtout, parce que j’ai tendance à trier et à n’emporter avec moi pour de nouveaux lendemains que les meilleurs moments du passé. J’oblitère, je condamne, je renonce, je tranche… Qu’en reste-t-il, de ces trois ans passés à Paris ? Les cours suivis auprès de Frank Burbage et de Jean-François Suratteau, dont on avait bien vite réalisé la synthèse verbale en Jean-Frank Surbage. Jean-Frank Surbage est une sorte d’entité bicéphale, qui pèse environ 140 kilos, dont 25 de matière grise, et c’est cet étrange animal que rencontrent depuis cinq ans environ les gens qui choisissent d’aller là où je suis allé… Surbage peut vous apprendre à penser un peu, à lire des textes, à manipuler des concepts, bref tout un tas de pratiques occultes, quelque peu ésotériques, et qui risquent de marquer durablement le disciple surbagien.
Tout allait bien. Mais la « totalité », ce sont un mot et une idée dangereux à manier. « Tout », était-ce cette sphère ridiculement insignifiante de mon confort biologique, affectif et intellectuel ? Ma « totale » liberté parce qu’enfin j’allais dormir, me sentir soulagé, ne plus être constamment jugé ? On voit que, même dans ce petit exemple, en rester à des totalités, à des additions, à des points précis du temps n’a que peu d’intérêt, et risque toujours de vite devenir la source d’erreurs sur soi-même, et, plus grave encore, sur les autres.
« La vérité est blanche » : posons nous la question de la blancheur. Une chose blanche, elle est comment, d’habitude ? Le latin nous donne deux blancs : le blanc d’albe, mat, celui des « aubes » (celles des matins délicieux et celles des hordes de gamins qui entourent le prêtre…), et le blanc « candidus », le blanc éclatant, aveuglant. Blanc de l’intimité, de l’enfance, blanc de la paix d’une part, blancheur spectrale de l’explosion, du feu intense, celle qui noie tout et en laquelle on ne reconnaît plus rien.
« elle fait tout ce qu’elle peut pour être indiscernable dans un néant à la blancheur insupportable » : voilà le moment où je suis parvenu à connecter, dans mon texte, l’approche interprétative d’une œuvre dont je ne savais quasiment rien, donc une démarche esthétique, avec le choc qui fut le mien en apprenant la mort d’une fille que je connaissais, de vue au moins, depuis qu’elle était petite. Le blanc est, dans de nombreux pays, une couleur de deuil, c'est la couleur de la mort, de la mise à l’écart, donc du sacré et de la pureté aussi que l’on cherche à reconquérir soi, même dans l’épreuve de la mort. Cette blancheur, vous la retrouverez dans le Rivage des Intouchables, splendide roman sur la mort.
J’avais appris cela quelques jours auparavant, et l’impression intolérable qui en ressortait, c'était que personne n’arrivait ne serait-ce qu’à commencer à parler de cela, à élucider l’acte. La philosophie n’enlève jamais de nos chairs survivantes le dard de la mort, nous dit Rosenzweig, sous le patronage duquel je me place depuis la création de Systar. Autrement dit : personne ne peut comprendre. Mais il y a un besoin de parole, un besoin d’entendre une voix, dont la satisfaction aide sans doute à accomplir le travail de deuil, ce lent processus qui s’accomplit en nous et qui fera reprendre à la vie quelques uns de ses droits, peu à peu. Il ne fallait pas chercher à comprendre, ni à expliquer (j’en étais bien incapable, de toute façon), mais je crus bon de participer, même avec quelque retard, à ces moments où l’on recommence, après tous les silences dévastés qui prolongent ce type d’événements, à parler. L’imparfait est le temps de la survie, le temps de l’endurance devant la mort : « elle était, elle faisait, elle aimait, parfois aussi elle disait… ». Ce ne pouvait être le mien, puisque c'est aussi le temps de la connaissance, de ceux qui savent. Voilà pourquoi j’ai adopté un présent de frontalité, un présent qui tente de ne pas trembler en disant ce qu’il a à dire : « une enfant affronte un peu trop tôt… »
Devant pareil scandale, les plus radicaux et les plus fiers d’entre nous, par une sorte de pudeur maladroite, auraient pu dire : c'est lâche, c'est ne pas affronter la vie comme il faudrait, etc.
Toutes les voix, dans ces cas-là, ont droit de déborder, de se tromper un peu, c'est humain, à la condition que l’on finisse par dire que non, il n’y avait là aucune lâcheté, bien au contraire…
J’ai décidé d’entrer ensuite dans une série de phrases dont la pertinence se conteste, bien sûr, à la manière dont George l’a d’ailleurs très bien fait, d’une façon brève mais efficace : rien ne l’empêche effectivement d’avancer contre moi la notion d’ « immanence », puisque je m’en tenais à l’idée selon laquelle d’après moi la transcendance est nécessaire. Mais il serait peut-être bon que je précise, de mon côté, où je voulais en venir…
Mes croyances religieuses et mes convictions philosophiques, pour poser dans les mots une distinction qui n’existe pas dans la réalité, (puisque j’entrelace intimement les deux, les unes nourrissant les autres), me portent à penser que le bonheur humain (ce truc dont j’ai dit par ailleurs, qu’il ne faut pas le chercher pour lui-même) n’est possible qu’à la condition que l’homme reconnaisse l’existence d’une transcendance, c'est-à-dire de quelque chose qui l’arrache à lui-même, le dépasse, et le guide dans ses choix de vie.
Transcender : on emploie souvent le mot en sport : un athlète se transcende, il dépasse toutes les attentes, va plus loin que ce que l’on croyait être ses limites. Mais le mot veut aussi dire transir, du latin (encore !) transire : passer à travers, traverser de part en part. Reconnaître une transcendance, c'est se laisser transir par quelque chose qui va plus loin que nous-mêmes, provient de plus loin et va plus loin que nous-mêmes. Deux points extrêmes qui permettent de poser un « sens » dans la vie. Je viens de l’amour qui m’a été donné, et je vais vers le don d’amour. Dans les deux cas, et souvent les grands romans, quel que soit leur degré de plausibilité en matière de psychologie, nous le disent, « l’amour est une transcendance que rien ne saurait enfermer ». La personne qui avait ainsi formulé, en ces termes, cette dernière thèse, fut mon premier professeur de philosophie, à qui je dois beaucoup…
Comme vous le voyez, la transcendance, ça ne s’invente pas, puisque ça prend, le plus souvent, la forme d’un don, ou encore d’une « grâce ». Libre ensuite à ceux qui disent que d’eux à la personne qu’ils aiment il n’y a nulle transcendance, mais un rapport d’égalité stricte qui fait parler d’immanence (« immanence » : on reste dans le même niveau de réalité, on ne dépasse ni vers le haut ni vers le bas), de contester la nécessité d’une transcendance, mais cela ne me semble qu’un désaccord purement nominal, tandis que sur le plan des idées l’accord est lui bien réel…
Ajoutez dans le shaker à concepts ma foi en la rédemption après la mort, rappelez-vous qu’on ne parle de sens (de la vie) que lorsqu’une trajectoire, ou une direction, est déjà donnée, et je pense que maintenant, « La vérité est blanche » vous semble beaucoup moins mystérieux qu’aux premières lectures… (puisque j’ai appris, assez médusé, que certains avaient relu plusieurs fois le texte !)
Je crois intimement, en avouant avec une certaine lâcheté théorique mon incapacité à le démontrer rigoureusement, donc par une sorte d’intuition, ou de « sentiment », que contempler le néant face à face peut rendre fou, et que, quoi que l’on dise, on a toujours besoin d’une sorte d’horizon qui promette autre chose. Même les philosophies matérialistes, ou foncièrement immanentistes, sentent bien qu’il faut se préoccuper de tout ce que l’on voudra, pourvu que la question du néant ne soit pas le centre de la vie. Cela vous indiquera aussi la portée particulièrement polémique, sous ma plume, du mot « nihiliste », et m’obligera à confesser mon incompréhension totale devant les philosophies qui recherchent le « nirvana ».
J’évoque ensuite la multiplication des fausses transcendances. Cette idée est directement inspirée par Cosmos Incorporated, de Dantec, où l’unimonde humain, sorte d’Etat planétaire un peu totalitaire, organise tranquillement la prolifération de religions privées sans aucun fondement de vérité  révélée, et un retour à un paganisme complètement irrationnel. Culte d’Odin, de divinités exotiques en tous genres… Ce que Dantec condamne, donc, dans ce roman (mais d’après mes analyses sur la science-fiction, il n’est pas sûr qu’il parvienne réellement, par la voie du roman, à faire passer un tel discours…), c'est la prostitution de la religion, la dégradation de la foi instrumentalisée par la politique, et l’invention délirante par chacun, ou presque, de la religion qui l’amuse, l’adoption de valeurs dénuées de références à une notion de bien transcendant. Le slogan de cet unimonde humain était « Un monde pour tous, un Dieu pour chacun », autrement dit : l’Etat vous aménage un monde, à vous de vous créer un Dieu personnel qui vous plaise. L’inventivité narrative de Dantec nous emmène ensuite jusqu’au retour à un christianisme des catacombes dans des décors en voie de junkisation, et à une rédemption par une transcendance authentique dont je suis bien incapable de vous donner, de mémoire, le détail des péripéties…
Mais condamner les fausses transcendances ne revient pas à clamer à tue-tête que tout ce qui ne pense ou ne croit pas comme moi est un tissu de mensonges… Gardons-nous de tout onfrayisme aux vagues relents d’intolérance… Mais soyons clairs (d’aucuns diraient : « là, on va parler cash ») : un catholique ne croit pas à la même chose qu’un Juif, ni à la même chose qu’un musulman. Et la question de savoir si « mais quand même, on croit tous au même Dieu, non ? » ne me semble pas décisive, puisque je n’attendrai pas d’avoir une réponse certaine à cette question pour respecter et pour aimer un Juif ou un Musulman, ou un autre catho. Le plus important, - et c'est pour cela que l’exemple que j’ai pris pour vous présenter ma conception de la transcendance était celui de l’amour, et non pas celui de Dieu, qui aurait pourtant semblé, peut-être, plus « évident » - c'est l’amour, et c'est le vrai nom de la transcendance parfaitement indubitable, celle en laquelle chacun peut croire. Il est plus important d’aimer un autre homme, que de prier Dieu, et il est plus important aussi d’aimer que de chercher à être heureux (ne serait-ce qu’en vertu du calcul suivant : s’il arrive parfois que l’on aime sans être heureux, en revanche il n’arrive jamais que l’on soit heureux sans aimer…). Et quand Dantec évoque cette prolifération de fausses transcendances grotesques dans son roman, c'est pour mieux montrer que ce qui sauvera le monde, et c’est le cas dans son roman, c'est l’amour. Un peu niais, un peu lyrique, peut-être, mais ni lui ni moi, sur ce point, nous ne nous referons…
Je mentionne aussi le fait que si l’enfance est un âge magique, attendrissant, il n’est souvent magique pour les enfants eux-mêmes que dans la mesure où il leur est promis et permis d’en sortir un jour, que cette enfance soit malheureuse ou heureuse. Rendre heureux un enfant, c'est tout faire pour lui permettre de « continuer »… en lui donnant envie, aussi, de goûter à autre chose qu’à l’enfance. Comme la plupart des choses essentielles, c'est plus facile à dire qu’à faire, et c'est pourquoi mon texte le disait de la façon la plus elliptique possible.
Me voilà parvenu à la fin de cette honteuse entreprise de glose de moi-même. J’espère que ceux qui voulaient en savoir un peu plus et comprendre ce qui se cachait derrière les préciosités et les ésotérismes alambiqués de ma plume sont désormais rassasiés, et bien entendu, le dialogue systarique se poursuit, par vos commentaires et nos réponses (car Buddy et George, qui ne sont sans doute pas d’accord en tous points avec moi, pourront confronter, s’ils le veulent, leurs propres convictions avec les miennes et les vôtres), que ce soit par internet ou bien dans la « hauteur » même de la rencontre de vos visages…

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