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03 mars 2006

Quand la chair entre en passion (1)

Rivage des Intouchables

Francis Berthelot

Folio SF (pour la pagination).

« La Loumka. La houle qui roule et boule. Le fracas du ressac qui sape le sable… Depuis que l’épidermie décime l’engeance du rivage, l’eau semble purgée d’une partie de sa malignité, comme si, les forces meurtrières oeuvrant au-dehors, elle avait retrouvé le rythme de l’innocence et s’y était installée sans remords. De la découvrir si pacifique, les transvers les plus hardis s’y aventurent à nouveau. De tous leurs pores, ils l’interrogent sur le passé et l’avenir. Mais elle se borne à les étreindre en berceuses sauvages, sans leur révéler le moindre secret. On ne se joue pas si aisément de la mémoire du monde. » (258-259)

Grand Prix de la science-fiction française en 1991, Rivage des Intouchables a marqué, d’après la critique, le sommet de la carrière d’auteur de SF de Francis Berthelot. Je peux d’emblée annoncer que, si je n’ai pas lu le reste de l’œuvre de Berthelot pour l’instant, j’irai néanmoins dans le même sens que la critique, en me fendant d’un très enthousiaste : « attention : chef d’œuvre ! ».

Les grandes œuvres de science-fiction sont celles qui réussissent l’exploit de montrer comment elles agissent sur votre sensibilité, sans que vous parveniez toutefois à comprendre leurs « trucs », leurs ficelles, sans qu’un discours explicatif ne suffise jamais à les cerner. La puissance de la métaphore est de ne pas pouvoir être remplacée par une explication théorique. Voyons donc quelle métaphore nous propose le Rivage des Intouchables

Le roman se passe sur une planète où l’humanité est divisée en deux : les Gurdes se caractérisent par une peau d’écailles et par une attirance pour les milieux secs, tandis que les Yrvènes ont une peau membraneuse et pigmentée, et vivent dans les milieux aqueux ou humides. Déchirés autrefois par des guerres sanglantes, les deux peuples respectent au début du roman une paix précaire, bâtie sur la « Loi d’instinct » qui interdit aux membres des deux peuples d’avoir des contacts interraciaux :

« écailleux ou pigmenté, on ne touche pas le voisin d’en face. Frôler sa peau, ne serait-ce que du petit doigt, relève de la justice au même titre que l’exhibitionnisme, sinon le vol. » (14)

Cette planète, Erda-Rann, comporte aussi un océan qui est un être organique, animé d’une volonté propre et qui tisse avec les actions des hommes certains liens. Cet océan, la Loumka, est une sorte d’inconscient collectif en qui se trouvent traduits tous les changements sociétaux. Je dirai donc que, dans ce cas précis où l’homme et la nature entretiennent des liens de cohésion étroits, l’univers du Rivage des Intouchables est un cosmos, dans lequel les modifications de l’ordre sociétal entraîneront nécessairement des catastrophes naturelles à l’échelle de la planète.

Mais le récit commence précisément sur un rivage, sur une interface, une zone de contact, lieu des échanges, des transgressions, comme Gracq l’avait si bien raconté dans Le rivage des Syrtes. On le devine, les héros du roman seront des êtres insoumis, inadaptés à la pureté raciale et à la dictature culturelle imposées par la Loi d’instinct, et qui franchiront le seuil à ne pas franchir, pour toucher l’intouchable.

Le rivage, comme dans le cas du roman de Julien Gracq, est l’occasion d’une construction d’univers par suggestion : c’est dire le moins pour suggérer le plus. C’est proposer le point-origine et laisser la conscience du lecteur proposer, par nomothèse cosmique (position des lois et leur application à un monde qui se crée par elles) d’une part, et par prolifération organique d’autre part (ajout d’une organicité par la conscience du lecteur que le texte ne suffit jamais à mettre en place, selon l’image de l’efflorescence et du jaillissement perpétuel de vie), proposer un monde entier où l’action pourra prendre son essor et trouver le théâtre adéquat de son expression. Le rivage nous dit la ligne, la structure qui est déjà en place, d’une part, et, d’autre part, l’à-venir, le surgissement de l’autre homme venu de l’horizon infini, d’au-delà de la mer. Le rivage est une terre de fiction par excellence : lieu de la rêverie, lieu de l’accueil, lieu de l’angoisse, lieu du déferlement des merveilles et des barbares, appel du lointain et des confins du monde, ou bien angoisse devant la solitude infinie des grands espaces.

Il faudrait y revenir par une analyse plus patiente dans le cas du roman Hypérion de Dan Simmons, mais ce procédé de la parcelle, du fragment qui suggère la totalité de l’univers semble avoir trouvé depuis maintenant plus de quinze ans ses lettres de noblesse en space opera, où le voyage interplanétaire type Star Wars est maintenant supplanté, dans l’œuvre de quelques auteurs, par une fausse staticité et la focalisation narrative sur une seule planète où se joue le destin de la totalité de l’univers.

Berthelot nous place donc entre prévisible et imprévisible. D’emblée le lecteur, à découvrir le titre sans rien lire d’autre, pourra, par perversion d’esprit ou par passion de l’intrigue, réclamer la violation de l’interdit que le titre énonce. L’intouchable ne peut pas demeurer intouché ! Notre petit héros, un enfant Gurde, Arthur, souffre de sa condition, ne supporte pas de n’être que Gurde, et dès l’enfance les démangeaisons et les traitements qu’on lui fait subir ne sont que brûlures et montrent que les corps ont horreur du fantasme de pureté que peut parfois entretenir l’esprit. Arthur n’est pas seulement Gurde, il est moins que Gurde, puisqu’il est incapable de supporter la biologie à l’œuvre dans son propre corps écaillé, mais il est bien plus aussi: il a le don de suggérer à distance des mots dans les pensées des autres…

Arthur rencontre un autre enfant insoumis, comme lui, une sorte de petit voyou Yrvène : Cassian. Ensemble, les deux enfants enfreignent une première fois la loi d’instinct et ont un contact épidermique.

La tentation de la transgression n’a peut-être pas même eu lieu. Car pour transgresser, il faut avoir conscience d’une pureté ou d’une immunité originelles que l’on s’emploiera à perdre, à maculer, à détruire. Or, dans le cas de nos petits héros, ce n’est pas un quelconque goût du vice qui indique le franchissement des anciennes frontières morales, mais c’est l’expérience subie de la condition de « transvers ». Ce ne sont pas la pureté, ou l’intégrité biologique, raciale, qui sont premières, mais le sentiments de la perte, de l’inadaptation, de l’inadéquation entre le corps singularisé et l’âme :

« Dans son innocence, Arthur comprend qu’il est maudit et que, n’appartenant ni à une race ni à l’autre, il sera de ces intouchables qui vivent à la frontière. Mais il l’accepte. Frère de Cassian devant la Loumka, les braves gens pourront lui jeter autant de pierres qu’ils voudront, il s’en fiche. » (55)

Si le personnage d’Arthur ne peut pas retrouver une innocence et une pureté primitives, pour la raison qu’elles n’ont jamais existé, en revanche le roman dit au lecteur comment c’est tout un peuple qui va entrer en rébellion contre ses propres lois, et plus précisément son « avant-garde », située sur le rivage transvers des intouchables, dans la ville d’Arangwad :

« La Babylone d’Erda-Rann, la capitale des passions et des débauches transverses. Arangwad, l’éclatement de la tradition, l’orgasme des arts, le défi à la loi d’Instinct. » (125).

A l’arrivée de la chanteuse Léonore dans cette ville, la jeune femme comprend que quelque chose d’inacceptable et de surhumain s’y prépare :

« Bref, le mélange d’euphorie et de relâchement qui caractérise les villes bâties sur un abîme. »

Cet abîme, c’est le pari fait par la ville insoumise d’être tolérant envers les transvers. Ce pari est pourtant un échec, car la scission entre catégories biologiques ne s’est nullement résorbée, mais elle s’est seulement déplacée : elle ne sépare plus les Gurdes des Yrvènes, mais les « transvers » (ceux qui ont vécu l’expérience du contact dermique interracial) des « conformes » (conformes et soumis à la Loi d’Instinct). La différence, d’après ce que l’exemple d’Arangwad nous suggère, n’est donc pas une valeur en soi : posséder une différence n’est pas bien ou mal en soi, tout dépend encore de ce qu’on choisit d’en faire.

Sur le rivage des intouchables qui ont osé se toucher malgré tout, le « passer outre » d’une des plus belles pages de Gracq est donc tour à tour une tentation, une mise devant le fait accompli, un motif d’orgueil, ou déjà le signe d’un échec de la révolte. Mais le « passer outre » que propose Berthelot n’est pas simplement l’entrée d’un navire dans les eaux territoriales ennemies, il signifie plutôt un changement beaucoup plus radical. Si la transgression provoque une révolution politique et sociale, c’est parce qu’elle entraînera d’abord une mutation biologique, qui aura des répercussions sur la totalité de l’univers d’Erda-Rann, que nous avons décrit comme un tout cohérent, un cosmos, où la modification d’un ou de plusieurs éléments influe sur le destin des autres éléments.

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