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10 mars 2006

Le Cid à la Comédie Française

Le Cid, un samedi après-midi...

Tout Corneille n’est qu’une sombre histoire de bac à sable, de « tare ta gueule à la récré », disait aussi Alain Le Gallo. Et rien de mieux, pour vérifier la véracité de ces propos, que d’aller voir Le Cid à la Comédie Française… De retour sur la scène de la salle Richelieu après une absence de 25 ans, Le Cid revient par la grande porte.

Bac à sable, donc, entre les deux pères au sang chaud et à l’orgueil démesuré : une banale histoire de jalousie, ou d’incompétence auprès du roi, et c'est le drame : le gant est jeté, la joue est souffletée, et le vioque de notre cher Rodrigue se retrouve bien vite désarmé et, étendu de tout son long, nous crie : « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! » et conçoit la sombre idée de se faire venger par Rodrigue. On sait la suite des péripéties, on sait pourquoi Rodrigue n’a pas de chance que la tâche lui incombe de venger son propre père, et on est dans le fameux dilemme cornellien.

La Comédie Française, dans les fascicules qu’elle remet aux spectateurs, explique l’histoire des mises en scènes et des représentations successives du Cid à la Comédie Française tout au long de l’histoire. Les choix décoratifs, notamment, révèlent la portée éminemment politique du théâtre : tel Cid fut joué à l’ombre de grands barreaux imaginés par un décorateur qui avait été emprisonné pendant 30 ans… Imbrication du moment théâtral dans la vie politique, mais aussi (et surtout) dans la vie la plus quotidienne.

Ma première incursion à la Comédie Française : c'était pour la Place des héros de Bernhard, et déjà il ne pouvait être question que de politique. Que faire d’une conscience détruite, blessée, quand peu à peu les protagonistes s’effacent et que ne restent plus, peu à peu, que les derniers fous ? C'était ce que demandait la pièce de Bernhard, et que la mise en scène suggérait très bien, en faisant peu à peu monter, en arrière-fond sonore, les clameurs d’accueil de la population autrichienne de la place des héros lors de l’entrée dans Vienne des nazis, et le pas militaire. J’entendais alors ce que ne cessa d’entendre, pendant cinquante ans, la femme du professeur, qui en meurt à la fin de la pièce.

Mais le Cid, avant tout le Cid. L’occasion d’un amical salut aux Rouennais lecteurs du blog, puisque Corneille était un Normand (ce qui ne l’a pas empêché d’imaginer des tempéraments de feu, qu’on décrira volontiers comme beaucoup plus « méridionaux » !).

Décors et lumières étaient absolument admirables, dans des couleurs qui alliaient force et élégance, et les costumes satisfaisaient autant à l’impératif de fidélité historique qu’à celui d’une stylisation des vêtements jusqu’à ne faire parfois de ceux-ci que l’expression d’une force physique pure capable d’embraser la scène.

L’ambition de la Comédie Française est, d’après le fascicule toujours, de revisiter les classiques, ce qu’elle sait le mieux faire et ce pour quoi elle est aimée depuis des siècles, tout en les dépoussiérant, en leur donnant une fraîcheur nouvelle, ou une puissance renouvelée.

« Va, cours, vole et nous venge ! » : il fallait que la force intrinsèque à de telles fulgurances cornelliennes s’incarnent de nouveau, et qu’on en entende l’étrange poésie, bien loin de la linéarité monotone que semble imposer, sur le papier, l’alexandrin, mais toute en ruptures, en souffles qui s’envolent et tantôt ne décollent pas, tantôt ne retombent plus…

Corneille est un auteur de l’outrance, à tel point que l’on se demande parfois si l’on ne serait pas autorisé à rire lors de certains moments qui sont pourtant d’une extrême gravité : Rodrigue, tu es pardonné, tu es un héros national, mais va donc te battre encore un an environ contre les Maures, histoire qu’on soit bien sûr que tu le mérites effectivement, ce pardon…

Outrance, démesure, orgueil mal placé qui est en réalité le nerf de cette « tragi-comédie », et c'est ce qu’a très bien donné à entendre, face à un Rodrigue assez sobre, tout juste assez affirmé pour faire un héros de guerre plausible, une excellent Chimène (Audrey Bonnet, ci-contre), qui a sans doute réussi sur moi son coup : elle m’a surpris. En choisissant de faire crier son personnage jusqu’à en masculiniser la voix, en hurlant comme une pleureuse des temps antiques, Chimène occupait tout l’espace, vampirisait même le pauvre Rodrigue (Alexandre Pavloff) parfois, lors de leurs étreintes, entre l’amour et la mort. Par un effet difficilement descriptible et peut-être involontaire, le personnage de Chimène tirait sa force brute, la puissance incendiaire de sa parole, d’un contraste saisissant entre elle et une Infante (Léonie Simaga, voir photo ci-dessous) toute en grâce, à la voix cristalline, et magnifiée par des lumières de toutes beautés sur son visage adamantin…

Les orange, les rouges, les ténèbres et les flammes de l’éclairage ont parfaitement justifié le choix d’une certaine sobriété dans le décor, ce qui rendait celui-ci aisément plastique : ainsi le moment où Chimène, qui vient de revêtir une robe noire de deuil et d’orgueil, s’entrelace avec un immense rideau noir, suggère, par une intuition géniale de la part du metteur en scène, que Chimène est bien le nœud du monde cornellien dans le Cid : jonction de la terre et du ciel, de l’amour terrestre et du devoir imposé par l’ordre ancien supérieur à toutes les volontés individuelles…

Avant le Cid : un peu de quartier latin en famille, un passage par la rue Mazarine, l’Académie et le définitivement très aérien pont des Arts.

Après le Cid : un détour pour contourner tranquillement le Louvre.

« C'est bien Sarkozy qui a fait construire le Louvre ?

- Non, non, par contre, vu la propreté impeccable de la pierre, il l’a sans doute fait passer récemment au Kärcher… ». Décidément, on a l’humour que l’époque nous permet d’avoir.

J’emporte avec moi Rodrigue, Chimène, l’Infante, le roi et les autres, leurs excès, leur honneur démesuré, leur déraison si humaine, et j’avance, j’avance toujours, puisant ma joie et tout don d’amour dans ce moment (al)chimique incandescent où se sont conjugués, le temps d’un week-end, ceux d’où je viens et là où je vais…

Commentaires

don sanche t trop beauuuuuu!!!!!!!

Ecrit par : lea | 27 avril 2006

Merci.

Ecrit par : don sanche | 27 avril 2006

ce Cid était effectivement très beau, ça fait plaisir d'en entendre parler de la sorte...

je serais beaucoup plus mitigée sur Chimène, que j'ai trouvée assez braillarde, comme souvent les femmes dans les mises en scène de Brigitte Jaque-Wajeman (orthographe approximative et flemme de chercher), qui par ailleurs a la vilaine habitude d'habiller les personnages féminins de chemises de nuit (cf Ruy Blas en particulier), pas très beau et un peu répétitif à force.
mais que de bonheur dans ce spectacle!

Ecrit par : camille | 12 décembre 2006

Rodrigue n'avait rien rien à voir avec le Cid. Chimène était exécrable. Leur duo ridicules. La scansion de l'alexandrin erronée (les -e muets étant systématiquement omis par les deux acteurs). Le plus mauvais Cid que j'aie vu.

Ecrit par : alexis | 24 mai 2007

Eh bien, ça ne rigole pas, avec vous, Alexis...

Ecrit par : Bruno | 31 mai 2007

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