« Personne n'habite Burton Street... | Page d'accueil | La transcendance noire de Babel (1) »

10 mars 2006

Meurtre au jeu de boules - William Harrison

Meurtre au jeu de boules-William Harrison

Poursuivons notre lecture de l’anthologie Histoires de l’an 2000, parue au livre de Poche, et composée par messieurs Goimard, Ioakimidis et Klein.

Avec « Roller Ball Murder », Meurtre au jeu de boules, William Harrison propose une nouvelle où l’exubérance, l’outrance de l’idée qui innerve le récit forment un contraste saisissant avec la retenue, l’élégance elliptiques des sentiments qui y sont mis en scène.

Une fois encore, le thème majeur est l’affrontement de l’individu avec la mort. Une rédemption par l’amour (mais quel amour, en réalité ?) est entr’aperçue, mais apercevoir est-ce vivre ?

Sans craindre de satisfaire aux poncifs de la critique journalistique, disons que pour une fois, nous sommes bien en face d’une petite œuvre qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Quant à savoir si cela est un gage systématique de qualité en art, de maintenir l’amateur ou le lecteur dans cet état d’interrogation incommode, voire angoissant, c'est encore un autre problème.

Meurtre au jeu de boule raconte qu’à la suite d’une escalade de l’audimat, six grandes sociétés anonymes qui ont peu à peu phagocyté toutes les autres (nous sommes quelques années après l’an deux mille, aux alentours des années 2020) ont organisé la pratique retransmise mondialement du « Roller Ball », jeu mortel où deux équipes de joueurs s’affrontent et doivent s’entretuer, tandis que des boules de 10 kilos lancées à 500 km/h dévalent les pentes incurvées de l’aire de jeu et fauchent les joueurs inattentifs.

Harrison choisit de ne pas mettre l’accent sur l’entraide, le collectif, mais de proposer une focalisation interne sur le champion de cette discipline, Jonathan E., qui est aussi le narrateur de la nouvelle.

Jonathan est un meurtrier qui a choisi consciemment de pratiquer cette discipline, et toute la nouvelle refuse de montrer un personnage complètement asservi par le système : le narrateur est parfaitement lucide, et raconte froidement chacun de ses actes visant à fracasser la mâchoire d’un adversaire, à exploser des crânes. Il est même le détenteur du record du monde de joueurs tués au cours d’un match en temps limité : 13…

Aucun événement capital, subit, ou inattendu ne motive l’évolution de l’histoire, mais seulement l’accomplissement d’un système qui va au bout de sa logique de profit et donc d’escalade de violence à même d’apporter toujours plus d’audimat dans le monde entier. Les règles du jeu tendent à être toujours plus assouplies, à favoriser toujours plus les morts violentes au cours de la partie. C'est l’inéluctable basculement du système vers l’absence totale de règles, tel une sorte de destin transcendant, conjoint à l’affaiblissement physique de Jonathan, comme tous les athlètes de haut niveau (1,90 m, et 115 kilos pourtant !) à la fin de leur carrière, qui vont précipiter la chute de la nouvelle.

Jonathan n’exprime jamais le moindre sentiment de révolte devant un système dont il ne profite financièrement que pour autant qu’il a su tuer et rester en vie, année après année, match après match. Aucune structure tragique complète donc : il y manque l’ingrédient nécessaire de l’affrontement d’un être à une transcendance, pour reprendre les analyses de Henri Gouhier sur l’essence de la tragédie. Pour se rebeller, encore faut-il prendre conscience que l’on est asservi, et plus encore : refuser réellement cette servitude, processus qui n’est pas inhérent à la nature humaine, si l’on en croit Etienne de La Boétie…

Cette servitude, les années ont appris à Jonathan à ne plus la voir. Ainsi, loin d’être complètement improbable, la psychologie ici invoquée par William Harrison est extrêmement plausible : le personnage de Jonathan se comprend comme la synthèse d’une accoutumance à la violence qui est celle du guerrier, et de la construction de protections mentales qui permettent à Jonathan d’atrophier sa conscience morale, d’étouffer toute préoccupation éthique autre que sa propre survie, et de ne pas connaître le désespoir.

Mais la citadelle est ébranlée par la mémoire. Jonathan, sentant que sa mort se rapproche toujours plus, à mesure que les décideurs s’ingénient à en favoriser la venue, repense à son passé de jeune docker, avant qu’il ne se décide à devenir joueur de Roller Ball professionnel. Le souvenir véhicule la nostalgie de deux passions perdues : les prémisses d’une culture littéraire que Jonathan n’a pu se former, avant que les instances qui dirigent le monde ne fassent totalement disparaître les livres, et l’amour qu’il voua à Ella, sa première femme, et qu’il ne redonna jamais plus ensuite, à aucune des filles avec qui il sortira ensuite.

Et Jonathan sent obscurément qu’il « veut plus ». plus que le pouvoir dont il dispose, plus que les jouissances démesurées que lui autorise son excellence au jeu de vie et de mort, plus que du sexe indéfiniment répété. Toute la nouvelle nous montre donc un unique désir de rencontrer une authentique transcendance, que celle-ci soit véhiculée par l’art ou par un sentiment humain intersubjectif. Sortie du système, et de préférence par le haut…

Pour Jonathan, les corps sains font que les esprits, eux aussi sont sains. Mais lui-même ne vient-il pas d’entrer dans l’angoisse de voir son corps s’affaiblir, son bras trembler au moment de tuer ? Il se souvient d’Ella, sa première femme, qu’il épousa lorsqu’il avait 16 ans :

« Je me suis souvent demandé si elle n’était pas, elle aussi, une espionne dont la mission consistait à dorloter le fauve que j’étais ; mais peut-être le faisait-elle parce que c'était ma première femme, ma seule femme, qu’elle avait dix-huit ans, qu’elle était belle. »

cependant que les règles continuent à se dégrader, à s’assouplir de façon toujours plus criminelle, Jonathan demande alors à revoir Ella une dernière fois, ce qui lui sera accordé, mais sans qu’il en tire une réelle satisfaction : quelques jours de tendresse, mais torturés par les regrets, et conclus par le départ d’Ella qui part comme une prostituée qui n’embrasse pas :

« Je voudrais croire, ne serait-ce qu’une fois, qu’elle m’a été enlevée par quelque force malveillante de cet horrible siècle, mais je ne peux échapper à la vérité : elle est partie simplement parce que je n’étais rien à cette époque, parce que je n’avais aucune aspiration et que je commençais à ne vivre que pour le Jeu de Boules. Mais peu importe. Depuis quelques jours, elle reste assise sur mon lit et mes doigts touchent sa peau comme si j’étais aveugle.

[…]

« Au revoir, Ella », lui dis-je.

Et elle détourne légèrement la tête pour éviter mes lèvres qui effleurent la fourrure de sa toque.

« Je sui contente d’être venue, dit-elle poliment. Bonne chance, Johnny. »

La nouvelle s’achève dans un chant infini : c'est le chant d’ouverture du match, interprété à la gloire du jeu, c'est-à-dire de l’emprise de la masse sur l’individu, et pour signifier le triomphe du système sur chacun de ses éléments les plus réfractaires, fussent-ils par ailleurs les plus brillants à accomplir les ordres de ce système.

Dans ce chant final, qui avait aussi ouvert la nouvelle, la boucle est bouclée, et le narrateur devient un Icare dont les rêves d’envol sont anéantis :

« Avant que la partie ne commence, je suis au garde-à-vous avec toute mon équipe pendant qu’on joue les hymnes de la société. Aujourd'hui, je suis la vitesse brute, me dis-je pour me stimuler ; mais quelque part au fond de moi, il y a une trace de doute.

La musique s’enfle et des voix se joignent à l’orchestre.

Le jeu, toujours le jeu, gloire au jeu, dit la musique et je sens mes lèvres qui bougent. Je chante. »

, dit la musique et je sens mes lèvres qui bougent. Je chante. »

(traduction de Michel Lederer).

Ecrire un commentaire