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13 mars 2006

La transcendance noire de Babel (1)

La fosse de Babel

(La pagination est celle de l'édition de Gallimard, collection L'imaginaire)

Au croisement du thriller politique, du roman psychologique et de la méditation philosophico-religieuse, se trouve une œuvre parfaitement singulière, inclassable, et dont l’originalité légèrement surannée déconcerte et fait jubiler le lecteur à chaque page : La fosse de Babel, de Raymond Abellio.

Ce roman pourrait être décrit rapidement comme une tentative surpuissante de dépasser l’opposition que l’on trace usuellement entre le roman dont l’objet est l’intériorité et la psychologie humaine, et le roman qui prétend avoir pour objet le monde lui-même et réussir à se désintéresser du psychisme humain en première personne.

La voix de La fosse de Babel est un narrateur qui ne nous épargne rien de sa vie spirituelle, sentimentale ou sexuelle : ce narrateur n’est autre que Dupastre, personnage fétiche d’Abellio depuis le premier volet d’une trilogie dont La fosse de Babel est le deuxième livre.

Dupastre est un personnage à part entière du roman, même s’il choisit de se tenir en dehors du combat qui opposent des forces surhumaines, déchaînées par son ami Drameille.

Tout le roman d’Abellio a pour présupposé que le monde obéit aux lois d’une structure qui n’est pas directement observable, mais que quelques esprits supérieurs peuvent identifier et rendre visible. Cette structure omnipotente est nommée par Dupastre et Drameille la « structure absolue ». Abellio essayiste signera, après ce roman, un essai intitulé La structure absolue.

Face à l’application dans le monde de la théorie de la structure absolue, dont Dupastre est pourtant, avec Drameille, le théoricien fondateur et le meilleur prosélyte, le narrateur choisit pourtant, au nom de l’amour bien étrange qu’il porte à Françoise de Sixte, aristocrate à la fortune déchue, et à Marie Greenson, fille d’un riche industriel de Detroit manipulé par le système de Drameille, de ne pas agir et de ne pas s’engager. Certes, ce comportement est commandé par toute une théorie de l’inaction, mise en œuvre par Drameille, qui consiste à déchaîner initialement des forces puis à les laisser agir, sachant que dans le cadre de la structure absolue, tout événement tend finalement à prendre une place toujours plus minime au regard de l’ensemble du progrès de l’histoire, puisque l’essentiel demeure « invisible ».

Abellio refuse donc de reconnaître la singularité de l’événement, imprévisible, impossible, et qui advient, pure mobilité, pur mouvement, sans rien qui soit mû. Dans la marche de l’histoire, qui est le strict et inélucable accomplissement d’une structure, d’un système de réalisation de l’être sous toutes ses formes déjà déterminées, l’action singulière ne vaut jamais pour elle-même, mais en tant qu’elle accèlère ou ralentit le triomphe de la structure absolue. Primat net de l’être sur l’événement, donc, de la prévision (et c’est pourquoi on peut lire dans le roman d’Abellio des pages fort savoureuses sur les pouvoirs magnétiques, l’astrologie, etc.) sur l’imprévisible et l’impossible : à quelque chose près, Abellio semble proposer une phénoménologie (certains passages louent clairement Husserl comme le génie absolu de la philosophie au vingtième siècle) qui n’aurait pas su, ou pas voulu en tout cas, s’affranchir de la perspective idéaliste, ou d’un hegelianisme fasciné par l’accès à l’absolu.

Dupastre redécouvre l’amour après des mois, voire des années, de méditation (mélange assez explosif de mystiques chrétienne, orientale, et de Husserl !). Le personnage de Dupastre oscille en permanence entre l’inhumain, la puissance pure, le bras qui n’a plus besoin de se lever pour détruire et dicter sa volonté au monde, et le ridicule le plus complet. C'est que ce personnage refuse, en même temps qu’il y succombe, l’amour naïf et comme primevéral, qu’il voue aux deux jeunes femmes alors même qu’il est veuf et se croit préservé de l’amour… On ne peut alors que savourer l’étrange fusion d’une totale franchise (Dupastre ne cache rien, puisque, comme il le dit : la gloire de Dieu fut de cacher les choses, et c'est la gloire des rois de les découvrir), et d’une posture parfois contournée, voire complètement insincère (théorie désastreuse du spasme clitoridien au moment où Dupastre découvre la frigidité de Françoise de Sixte… !). Voix singulière, qui nous préoccupe moins, nous lecteurs, par le degré de vérité que pourraient éventuellement atteindre ses propos, que par la grande cohérence et la puissance narrative que cela permet de conférer à l’ensemble du roman…

L’histoire du roman, lui-même long, est d’une grande richesse. Dupastre, romancier en quête d’absolu, et son ami Drameille, ancien philosophe auteur d’essais à succès, élaborent une théorie de la structure absolue, sorte de hegelianisme new age inspiré de diverses spiritualités qui ne se contenterait plus d’intervenir et de prendre son envol uniquement à la tombée du jour : alors que chez Hegel la philosophie n’arrive jamais qu’à penser ce qui s’est déjà produit pour en montrer la rationalité (déjà chez Aristote, l’une des interrogations sur ce qui est consistait à se demander « ce que c’était que d’être » pour telle ou telle chose), et décrire le progrès de la réalisation de l’esprit dans le monde, Abellio va ici encore plus loin, et montre la façon dont la structure absolue peut dicter sa loi au futur lui-même.

Drameille envisage alors de créer une élite de surhommes en faisant s’affronter des hommes de différents bords politiques. Il charge donc un ancien nazi, von Saas, et un ancien communiste activiste révolutionnaire, Santafé, de mettre en place en Amérique des organisations pour générer des profits et orchestrer l’affrontement de centaines d’hommes sur le territoire américain, via la protection et le sabotage d’usines. Le schéma de départ ne manque donc pas de piquant : les caprices énervés de quelques philosophes parisiens à la pensée sans doute trop syncrétique pour être parfaitement rigoureuse et cohérente (quoi qu’ils en disent), suffiront, dans le cours du roman, à mettre à feu et à sang les USA au moment de la chasse aux sorcières, par le sabotage de centaines d’usines américaines…

Le lecteur, enthousiasmé par une histoire aussi grandiose, est toutefois vite surpris par les choix narratifs d’Abellio, qui décide, pendant de nombreuses pages, de ne pas raconter à grands coups de descriptions épiques les sabotages organisés et réalisés en Amérique, qui entraînent parfois mort d’homme, mais de focaliser la narration sur la préparation minutieuse et microscopique d’événements futurs qui parfois n’adviendront jamais. Mais ce sont les présupposés philosophiques des personnages d’Abellio qui justifient ce choix : l’événement tend à ne plus rien valoir en lui-même : il doit s’intégrer dans le fonctionnement global de la structure absolue, qui est capable d’expliquer l’organisation géopolitique globale du monde, la pédérastie du nazi von Saas, les amours de Dupastre, la fascination pour l’astrologie et la télépathie… Comme toute les pensées qui fonctionnent par structures, l’application d’un schéma initialement défini semble fonctionner de manière fractale : quelle que soit l’échelle à laquelle on regarde le monde, quel qu’en soit l’objet considéré, la structure de base agit toujours de la même façon. Le même schéma est répété à tous les niveaux, de l’échelle micro à l’échelle macroscopique.

Au lieu de longues descriptions des sabotages et de l’affrontement à distance entre von Saas et Santafé, on assiste donc à d’infinies tractations à Paris entre intellectuels salonnards, prêtres (rejetés par l’Eglise catholique romaine et qui tentent de fonder, avec Drameille, une nouvelle Rome qui serait l’incarnation du « communisme sacerdotal » voulu par Drameille et l’abbé d’Aquila), toubibs, flics communistes, aristocrates déchues (les sœurs Julienne et Françoise de Sixte, assez vénales dans leur genre…).

Drameille trouve finalement en Pirenne, jeune flic communiste à la solde de Moscou, un adversaire à sa mesure, seul à même de détruire l’entreprise folle du philosophe parisien.

Les personnages les plus importants n’en viennent jamais aux mains, sauf lors du dénouement et de la crise finale, mais l’affrontement demeure verbal. Dupastre explore les mystères du corps humain, qu’il définit comme la seule chose visible importante d’un être, tombant amoureux de deux femmes que tout oppose : Françoise de Sixte, aristocrate ruinée de l’ancienne Europe, frigide et extrêmement intelligente, et Marie Greenson, millionnaire, fille d’un industriel américain et souvent qualifiée de bavarde, mais capable de plaisir.

Gangsters (Jansen), miliciens, prêtres, militants communistes, gitons s’affrontent pendant plusieurs mois, tandis que Drameille, chef d’orchestre de l’intrigue, anticipe sur un échec éventuel de son « expérience » de formation de surhommes, et prépare, en voyageant en Chine, une expansion planétaire de la réalisation mondaine des lois extra-mondaines de la structure absolue.

A la fin du roman, quelques personnages sont sacrifiés, démasqués et exécutés par Pirenne, mais Drameille a déjà en tête les ferments de la renaissance de son organisation, puisque surgit l’inquiétante figure de Lyng, communiste chinois…

On est de part en part passionné par ce récit qui ne fait pourtant rien naturellement, qui nous gratifie de copieuses réflexions des plus improbables sur la nature du plaisir sexuel, sur la figure de la femme virile occidentale ( !), sur les rapports entre nazisme et pédérastie, sur les trois états tantriques de méditation, de veille et de sommeil, sur le dernier romancier… Dupastre explicite sa propre pratique d’écriture, enracinant celle-ci sur une relecture très dépoussiérée du mythe de Babel.

Le titre, pour commencer, nous laisse tout d’abord dans une certaine perplexité : pourquoi parler de fosse ? On se rappelle de l’épisode de la tour de Babel, au chapitre 11 de la Genèse : les fils de Noé viennent d’engendrer les grands peuples de la terre, et après le déluge commence la dispersion de l’humanité ; mais l’humanité en vient précisément à contester cette dispersion qui semblait pourtant lui avoir été imposée :

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons-y ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! » La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! »

Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. » Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la terre. »

Episode de scission entre l’humain et le divin, où il semble qu’en réalité la décision de Dieu de disperser l’humanité ne fasse qu’entériner un état de fait déjà réel : alors même que la tour est bâtie, elle qui devait réaliser la jonction entre l’humanité et les cieux, Dieu descend encore pour aller agir sur le destin de l’homme : la haute transcendance n’était toujours pas abolie par l’érection de la tour de Babel et de la ville qui lui était associée, mais Dieu choisit de détruire la tour qui aurait signifié une forme d’idolâtrie, c’est-à-dire d’adoration d’un corps matériel, d’une entité mondaine charnelle, en lieu et place de l’adoration de Dieu seul, incorporel.

Il est presque étrange de remarquer que le texte nous parle de la ville, c’est-à-dire de l’horizontalité, mais pas de la tour en elle-même, qui, si l’on suit à la lettre le texte, n’est pas détruite par Dieu. L’entreprise folle de s’approcher de ce qui ne peut être approché, d’aller là où Dieu se tient, provoque une punition, de la part de Dieu, qui ne s’applique pas à elle-même, mais à la vie purement terrestre. La densité de la matière humaine agglutinée à la base de la tour, dans la grande Babel, la Babylone (qui signifie pourtant : porte de Dieu d’après l’étymologie, si jeune ma buse…) est pulvérisée, vaporisée par toute la terre, et les fondements matériels, ou charnels, de la tour sont alors silencieusement sapés. Le désir que la matière remplace l’esprit sans être l’esprit ( un tel désir entretient d’ailleurs des liens étroits avec le désir de ne pas mourir, qui est désir de sauver coûte que coûte la matière de son propre corps en pensant que seule elle compte, et non pas l’esprit, que seule la matière peut survivre, mais non pas l’esprit), est ce que l’on pourrait aussi nommer, avec quelques précautions, la tentation de l’immanence. Dans le monde de la Genèse, une telle tentation est inacceptable : elle consiste à absolutiser l’humaine matière, ce qui est indissociable d’une négation de l’absolue transcendance de Dieu par rapport à sa Création. Babel est donc le premier signe d’une erreur que l’humanité ne cessera de commettre et de répéter dans l’histoire du peuple de Dieu : à Babylone, avant le Déluge, lors de l’épisode du veau d’Or, toujours la matière est aimée au point de laisser l’esprit sombrer dans l’oubli. L’essentiel se voile, et la matière est l’écran indéchiré entre l’homme et Dieu, qui empêche l’homme d’accéder pleinement, en esprit, à la transcendance de Dieu.

Commentaires

J'ai eu la curiosité de rechercher ce que pouvait être cette structure absolue, car j'y voyais comme une amorce de ce qu'Isaac Asimov présentait comme la "psycho histoire" dans son cycle "Fondation".
J'ai poussé l'exercice assez loin dans mon site web.
Puis j'ai essayé de voir ce que cela donnait dans des domaines aussi divers que la lecture du Yi king ou la psychanalyse de Lacan.
Le problème c'est qu'à tout voir à travers un seul prisme, on devient vite parano, comme les tenants d'une théorie du complot, mais ça exite les méninges!

Ecrit par : Alain Simon | 26 juillet 2006

Merci, Alain, de votre message, je vais lire attentivement tout votre travail, qui n'a pas le défaut de "frivolité" que peut parfois comporter le mien sur ces pages.
Les tenants d'une intellection totale du réel versent souvent dans d'étranges considérations sur le Mal, que ce soit pour tenter d'en réduire la part d'impensé (Hegel?) ou bien pour exacerber la présence du Mal, par définition incompréhensible, dans le monde (Gnose?). Le cas d'Abellio, qui ne se résume ni à l'une ni à l'autre de ces deux positions sommairement exposées, surtout dans La Fosse de Babel, est tout à fait intéressant dans cette perspective.
Une dernière remarque: je crois que le plus simple pour élucider non pas toute pensée de la structure, mais au moins celle d'Abellio, est encore de se reporter à son ouvrage La Structure Absolue, que je confesserai n'avoir pas (encore) lu...

Ecrit par : Bruno | 26 juillet 2006

"défaut de frivolité" ? Mais non, Bruno, le Systar ne manque absolument pas de frivolité !
Euh, je vous laisse discuter de trucs intéressants...

Ecrit par : George | 26 juillet 2006

George, ton sens du jeu de mots m'étonnera toujours. A part ça, il faut prévoir une séance de basket avec l'ami Thibault, qui doit par ailleurs récupérer la gonfle pour août sinon elle va dormir rue Barbusse jusqu'en septembre.
Pas de séance de shoot ce soir, je dois châtillonner, je ne sais pas si toi-même ne seras pas en train de corriger les feed-backs de tes élèves au même moment, d'ailleurs.
Dernière chose, George: vérifie si la nouvelle présentation du Systar Team te convient, et complète-la si besoin ou envie!
A plus,

Bruno

Ecrit par : Bruno | 26 juillet 2006

Abellio est une relecture de la Tradition... le "New Age" n'y a nullement sa place... "Les yeux d'Ézéchiel sont ouverts" (roman précédant "La Fosse de Babel") le montre très bien...

Bien à Vous...

@)>-->--->---

Ecrit par : Nebo | 11 août 2007

J'ai dit qu'Abellio était New Age? Décidément, il faut que je me relise et que j'apprenne mes propres textes par coeur, ils finissent par me surprendre moi le premier...
Je ne doute pas qu'Abellio ait puisé dans la Tradition. Et donc?

Ecrit par : Bruno | 11 août 2007

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