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13 mars 2006
La transcendance noire de Babel (2)
L’autre grande idée que Babel nous donne concerne les prétentions du langage d’origine humaine à dire l’absolu. Le langage qui dirait les choses d’une façon absolue les dirait d’une façon parfaitement propre, sans le moindre écart entre le mot prononcé et la chose désignée par le mot. La langue qui dirait les choses ainsi serait nécessairement unique. Or la dispersion des hommes sur la terre a pour conséquence la prolifération des langues. Leur multiplicité devient alors la preuve évidente qu’aucune d’entre elles ne peut plus prétendre, mieux qu’une autre, rejoindre la puissance d’une parole énonçant l’absolu, d’une parole en harmonie totale avec Dieu. Erreur, mensonge, méprise, usage politique du langage deviennent alors possibles.
Après la dispersion, l’essentiel demeurera donc au-delà de toute expression langagière, aucune parole humaine ne pourra désormais dire l’essentiel, qui demeure celé, invisible, et plus encore indicible. C'est bien là le leitmotiv de La fosse de Babel. La diversité des langues est un obstacle à l’entente entre les peuples (entente : compréhension), dès lors… (c'était l’un des sujets de bac de philosophie S en 2002 !).
Mais là où Abellio complexifie le mythe de Babel pour en faire l’infrastructure de tout son récit, c'est que l’inaudible, l’inexprimable, qui est la vérité du monde, dans le mythe de Babel, ne convoque que le son, et la parole. Or cet essentiel devient vision pour Drameille et Dupastre :
« Le langage, parlé ou écrit, étant avant tout articulation et se trouvant par conséquent engagé dans le temps banal, nous nous soumîmes très vite, de bonne foi, à ce fait évident que la vérité unique que nous cherchions pouvait être se trouver évoquée par des phrases, mais sûrement pas circonscrite ou proclamée par elles. Elle n’était pas discours mais vision. Elle n’appartenait pas au domaine de l’expression mais à celui de la sagesse. » (22)
« L’action visible, celle qui cherche l’appui et la réaction du monde, est toujours la dissolution d’une angoisse présente dans une angoisse à venir. Mais si l’on n’a plus d’avenir ? Des matins ardents de la jeunesse aux soirées méditatives de l’âge mûr, la notion même de l’histoire des hommes, pour ceux qui ont beaucoup vécu, décline comme le soleil sans s’enrichir comme lui de couleurs éclatantes. Je voyais désormais trop clairement les buts prochains de l’histoire pour y cultiver encore une angoisse. Elle n’était plus pour moi épreuve, mais vision. » (29)
Le sens convoqué n’est plus le même, et puisqu’il s’agit désormais de voir et non plus d’entendre, c'est la terre de Babel qu’Abellio décide d’explorer, dès l’épigraphe du roman, en commentant une citation du Journal Intime de Kafka :
« Dans son Journal intime, Kafka écrit : « Nous creusons la fosse de Babel. » Pourquoi « la fosse » ? En vérité, nous ne cessons pas d’élever en même temps la tour de ce même Babel. Mais tout est double. Nos mains fouillent la terre pendant que notre esprit monte vers le soleil. Nous pétrissons des corps et nous inventons des formes. Nous nous enfonçons dans la multiplicité des signes et des êtres et nous crions vers l’unité d’un Dieu inaccessible et il en sera ainsi jusqu’à la fin des siècles, dans l’invisible simultanéité des exaltations et des écroulements. Babel, c’est l’écartèlement sans fin des sens et de l’esprit, c’est la prostitution du corps accueillant toutes les âmes et la constitution de l’âme unique absolvant tous les corps. Ce n’est pas pour rien que, dans la Bible, Babel et Babylone sont un seul et même mot. Babel, c’est la ville des captifs que retient un espace épais et qui, pourtant, dans un vide habité des seuls éclairs, sont visités par la parole ; c’est le nom de la grande prostituée et son anonymat impénétrable ; c’est le monument élevé à l’impossibilité de l’amour par le paroxysme de l’amour. »
Toute la puissance du livre, et tout le drame qui ne cesse de s’y jouer entre la matière (le corps humain, surtout) et l’esprit, entre la terre et le ciel, sont annoncés. Drameille recherche la victoire de l’invisible, Dupastre ne cesse de répéter, tout au long du récit de ses amours, que l’essentiel n’est jamais une pure jouissance charnelle, mais aussi quelque chose comme un certain plaisir spirituel diffus. Comme tous les penseurs qui manipulent des structures de façon conséquente, selon une posture qui semble idéaliste, (au sens historiquement philosophique qu’a pris le mot : le plus réel de la réalité est semblable à la pensée elle-même), le réel matériel ne prend de valeur effective qu’une fois spiritualisé, c'est-à-dire aussi mis en rapport avec l’amour et avec la pratique artistique :
« Je voudrais désormais ne plus avoir à méditer que sur ma mort. Je voudrais ne plus avoir à interroger que les deux grands mystères qui, pour moi, à chaque instant, l’évoquent et la répètent, celui de l’écriture et celui de l’amour, puisque par eux le monde s’ouvre sur ce qui n’a plus de nom dans le monde. Ecrire et aimer, seules occupations de l’universel, expériences originelles et ultimes, mort de la mort. Est-ce pour cette raison que, dès cette époque, je n’ai plus donné à la plupart des êtres que j’ai connus qu’une curiosité superficielle et qu’ils n’ont eu de moi que des réactions d’automate, qui n’engageaient rien de moi, des réflexes que je laissais aller, parce qu’il eût fallu gaspiller, pour les réprimer, une force plus utile ailleurs ? »(16)
La fosse, le gouffre, seront des thèmes récurrents, qui permettront à un Dupastre de plus en plus inspiré de tisser, au fil du récit, un immense réseau de métaphores spatiales autour de la chute, de l’abîme… sachant que ce motif de la profondeur toujours mortelle est sans cesse contrebalancé par le motif inverse de l’ascension. Le mouvement de l’épigraphe est toujours répété, c'est la structure de tout le roman : ascension et déchéance, envol et chute, transcendance de l’esprit et déliquescence du corps sont toujours si intimement associés qu’on les croirait presque consubstantiels :
« Et il ajouta :
- Pour que le voile se déchire, il faut que le temple s’écroule. Mais ce n’est pas le survol des ruines qui m’intéresse, c’est l’envol qui éloigne d’elles… » (214) (c'est Drameille qui parle).
Ce combat entre le corps et l’intelligence culmine dans le personnage de Drameille, et dans ce que Dupastre nomme la mal-incarnation de Drameille :
« Pour celui qui est pris au piège de l’amour, préméditer une tactique est œuvre vaine. Au moment de m’endormir, je m’interrogeais encore sur cet étrange désaveu de l’intelligence qui détourne de l’amour les intellectuels qu’on dit mal incarnés, comme Drameille. Mais, une fois de plus, ce n’est pas l’amour qui est une fin en soi, ce sont les au-delà de l’amour… » (231)
Le paradoxe est que le personnage de Drameille, devenu incapable d’aimer et ne couchant plus qu’avec des prostituées pour déclarer n’aimer aucune d’entre elles mais bien plutôt la prostitution elle-même ( !?), tente, tout au long du récit, de prouver par ses actes qu’il a résolu cet antagonisme infini, et hypostasie les figures caricaturales du prêtre chaste et de la prostituée de Babylone (encore une fois : opposition mais association de la sacralité et de la trivialité, de l’esprit et de la chair…) pour en faire les deux grandes instances qui régissent le cours du monde. Mais la question de la mal-incarnation de ce héros du roman reste en suspens, puisque jamais Drameille n’est complètement l’instance du néant dans le roman. Il ne détruit pas pour le plaisir de détruire, et l’ambition de se dépersonnaliser qui l’habite n’est pas dictée par une fascination pour le néant, mais par la recherche d’une puissance incommensurable, et peut-être d’autant plus grande qu’elle n’est pas visible, mais s’exerce sur l’invisible :
« Le drame de l’esthétique, la souffrance de la beauté habitaient Drameille. Le drame de l’éthique, la souffrance de la vérité, habitaient Pirenne. On ne s’en doutait pas, tant la capacité d’objectivation de ces deux hommes allait jusqu’aux limites. Mais, chez Drameille, on n’eût pu expliquer autrement ce besoin qui se tenait à la racine de son être et qui le poussait sans cesse à la quête de prostituées admirablement belles, dont l’infinie disponibilité essayait de le déposséder chaque fois de son tourment : il lui fallait toujours épuiser la beauté d’autrui. » (239-240)
« Aussi pouvait-on dire tout ensemble que Drameille n’aimait pas mais était blessé à mort par l’amour, d’une mort sans fin, perpétuelle, où le changement incessant de partenaire, qui est la pire drogue, en fait ne changeait rien, au point qu’il pouvait nier sa jalousie et sa souffrance et cette agonie qui n’avançait pas, et c'était vrai, il n’était pas jaloux des prostituées qu’il recherchait, et aucune d’elles, prise isolément, ne le faisait souffrir, mais c'était bien pis, il était jaloux de la prostitution elle-même, et tout le sentiment de sa supériorité tenait à cette dépersonnalisation, car il prétendait supprimer son propre corps en supprimant celui de l’autre, comme si, souffrant de toutes les femmes, il pouvait affirmer ne souffrir d’aucune. » (240)
Le reproche de créer des hypostases s’adresse aisément au personnage de Drameille, pour peu que l’on décide de refuser totalement sa logique et de faire de ce personnage lui-même une caricature de l’intellectuel mal incarné. Et Abellio, en nous présentant une théorie aussi puissante de la structure absolue, oublieuse parfois de la contingence des choses pour avoir voulu à toute force l’inclure dans un système de justification rationnelle, marche donc en permanence entre deux infinis : en haut, le chef d’œuvre littéraire et philosophique, en bas le grotesque d’une pensée complètement déconnectée du réel pour avoir trop méprisé la singularité des événements et voulu privilégié la quête du sens à la quête des causes, la compréhension à l’explication, pour reprendre la ligne de fracture qui distingue l’approche herméneutique de l’approche positiviste. J’aurais tendance, sur ce point, à argumenter en faveur d’Abellio, et à trouver que La fosse de Babel , même si ce roman m’a souvent fait sourire tant il parle étrangement de certaines réalités, est certainement plus proche du chef d’œuvre que de la bouffonnerie ésotérico-mystico-philosophique… sans doute est-ce le lot, et le propre, de certaines intelligences (ou plutôt de certaines « âmes ») singulières, de certaines voix uniques et solitaires, de confiner à l’insolite, à l’irrécupérable, d’oublier, par un trop grand enthousiasme, que l’on pourra rire d’elles bien plus aisément qu’elles ne se sont acharnées à écrire…
Quant aux prétendues vertus critiques fécondes du rire, peut-être pourrait-on ici souligner que l’animal qui rit, ou plutôt : qui ricane, par excellence, est la hyène… et que les hyènes ne vivent que dans les déserts, c'est-à-dire n’entrent jamais dans Babel, et n’en explorent jamais ni la hauteur, ni la fosse… Car l’essentiel, lorsque l’on se sait (ou lorsque l’on se « croit » ?) condamné à vivre dans un monde de la matière, demeure de choisir le quelque chose plutôt que le rien, et l’événement plutôt que la paix dévastée des grands espaces dépeuplés. L’important, même si la ville est imparfaite, même s’il s’agit de la grande Babylone, est d’y entrer, de prendre le risque d’entrer dans la ville. La Tour, la fosse, autant de réalités dont seul peut prendre connaissance celui qui vit dans Babel. Il faut donc refuser le désert, refuser le silence et la solitude absolue. Nul n’habite au désert que les hyènes ricanantes dont le rire n’est ni une chose, ni un événement, mais un pur néant.
Le don est toujours plus risqué que la destruction, ce que montrent bien, d’ailleurs, dans le roman d’Abellio, les destins croisés des deux amis et héros Dupastre, qui se donne tout entier à l’amour des deux femmes qu’il aime, jusqu’à refuser d’agir pour l’avènement du communisme sacerdotal, et Drameille, qui triomphe jusque dans la destruction de sa propre organisation par son adversaire Pirenne, puisque ce détail n’est finalement qu’une légère modalité imprévue de l’ « incendie du monde » que Drameille appelle de ses vœux, pour faire surgir sur ses cendres les légions de prêtres de la nouvelle Rome à la solde du communisme sacerdotal :
« Les hommes ne retrouveront le sens du sacré qu’après avoir traversé tout le champ du tragique. Que voulait Drameille ? Participer à l’incendie du monde, y aider, porter la lumière dans ces bas-fonds où, n’étant pas encore reçue comme lumière, elle se transforme en flamme. Selon les lois de la structure absolue, destruction signifie aussi renaissance. Drameille eût donc pu dire qu’il cherchait aussi la renaissance, mais c'était un mot qu’il n’aimait pas, car chacun y met ce qu’il veut, et il préférait, lui, n’y mettre rien, sinon une exigence indéfinie : toujours plus de conscience. Pour un homme qui fait de l’intelligence une fin en soi, la valeur d’une action ne se mesure pas à sa réussite, mais à sa capacité d’engager encore plus d’action. Qu’il s’agît du mouvement révolutionnaire des masses coloniales, de la montée en puissance de l’Asie ou du redressement corrélatif d’une minorité d’hommes blancs, Drameille était toujours du côté des révoltes et des séditions, quitte à animer aussi la contre-révolte. Un jour, dans une formule devenue célèbre, il avait écrit qu’il existait selon lui trois types d’hommes ultimes : le saint dans sa cellule, le chef communiste également dans sa cellule, et le romancier n’importe où. Le premier appartenait à Dieu, le second au diable, le troisième restait de propriété contestée : il s’appartenait. Il voulait dire par là que seul le romancier était capable de défier l’infinité jusqu’au bout en restant maître de lui-même […] » (23).
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