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13 mars 2006

La transcendance noire de Babel (3)

Si l’on voulait résumer l’aventure des protagonistes de La fosse de Babel, peut-être faudrait-il parler d’une vie qui cherche en permanence, et jusqu’à s’en consumer intégralement, la démesure pour elle-même. Aristocratie de l’esprit, du pouvoir, les personnages d’Abellio font de l’exception la norme, seul moyen d’approcher les rivages du royaume de l’invisible. Mais dans l’exception elle-même, il faut peut-être encore distinguer, comme le fait Julienne de Sixte, entre les êtres qui veulent faire de leur vie un diamant unique, et ceux qui veulent faire de la leur un collier de perles :

« Elle me dit qu’il y avait au fonde deux sortes d’êtres, ceux qui voulaient faire de leur vie une sorte de diamant unique, aussi pur que possible, et qui cherchaient à fondre le monde en eux dans une unité sans doute irréalisable, et ceux qui, au contraire, voyaient cette même vie sous la forme d’un collier de perles, c'est-à-dire d’une addition indéfinie de moments indépendants les uns des autres, mais tous aussi beaux que possible, et que les premiers étaient sans doute la tentation des seconds, qui les trouvaient profonds, inépuisables, mais que les seconds étaient la tentation des premiers, qui les trouvaient vastes, légers, insaisissables, en sorte que tout le monde se perdait, en fin de cause, dans l’unité toujours inaccessible ou la diversité toujours infinie. » (306)

Le temps de Babel était le temps de l’hyperbole érigée au rang d’éthique et de politique : l’infinité des peuples de la terre, c'est-à-dire l’horizontalité infinie, tentait de fusionner en une verticalité capable d’aller côtoyer Dieu. Babel fut le moment spirituel de l’humanité où celle-ci tenta de n’être plus seulement humaine, mais de conjurer la diversité pour retrouver ce qu’elle croyait être une unité primordiale directement accessible entre l’humain et le divin. De Babel aujourd'hui, il ne reste plus que la fosse, c'est-à-dire la trace de l’échec retentissant qui condamna les hommes à la plurivocité, à la multiplication des noms et à l’inadéquation, résiduelle mais toujours présente, de toute parole humaine à son objet. Les deux infinis de l’espace des hommes (horizontalité terrestre, géographique, et verticalité céleste et transcendante) continuent de s’attirer, mais de cette attirance ne résulte plus une union, mais la dissolution tendancielle du monde.

Abellio ne laisse cependant pas le lecteur dans le constat sans appel selon lequel le monde serait désormais le territoire du néant, de la dispersion mortelle, et de la tentation sans rédemption. Au beau milieu de tous ces personnages abjects qui sont ceux d’Abellio, subsiste un cœur d’amour incomparable, que Dupastre exprime magnifiquement. Dupastre incarne la puissance absolue dans ce roman, de ce roman, et même du roman en général. C'est en refusant de suivre totalement Drameille dans l’accomplissement des visées de la nouvelle Rome que Dupastre commence à échapper peu à peu à la structure absolue qu’il avait pourtant théorisée et dans laquelle il croit cependant pertinent d’inclure sa vie amoureuse. Cet écart de Dupastre par rapport au sens global de l’intrigue qui se joue entre tous les autres personnages, et les temps de retraite à la montagne qu’il prend pour méditer et écrire, est dû, comme il l’explique très bien lui-même, à deux choses : son amour, et l’ambition d’écrire un grand roman. Ici, le texte d’Abellio s’engendre lui-même, puisqu’il nous semble qu’à mesure que Dupastre élabore pour son roman un cahier des charges toujours plus exigeant, Abellio se fait fort, par son texte lui-même, d’honorer ce cahier des charges : surpasser l’essai philosophique, intégrer la méditation, l’amour, le monde, procéder à une enquête moins psychologique que cosmologique par la narration (cette dernière ambition étant suggérée par la citation de Descartes en tête de chapitre, p 201 : « Il me vient en l’esprit que l’on ne doit pas considérer une seule créature séparément, lorsqu’on recherche si les ouvrages de Dieu sont parfaits, mais généralement toutes les créatures ensemble : car la même chose qui pourrait peut-être avec quelque sorte de raison sembler fort imparfaite si elle était toute seule, se rencontre très parfaite en sa nature si elle est regardée comme partie de tout cet univers. »), toutes ces ambitions semblent peu à peu être satisfaites par La fosse de Babel.

Ce sont donc la littérature et l’amour qui deviennent les deux baumes les plus à même de conjurer la malédiction des langues qui date de Babel, d’affronter la « transcendance noire » de l’épisode babélien, cette forme de transcendance qui conjoint à toute ascension vers le ciel une déchéance dans le gouffre, et disloque l’unité absolue en une poussière de disparités incapables de s’entendre entre elles, et d’entendre toute authentique parole.

Cette folle entreprise que décrit Abellio est décrite lors d’une interprétation très personnelle de la révélation au Sinaï, par Drameille : le texte hébreu présenterait une phrase très étrange, que la traduction chrétienne aurait déformée, mais non les commentateurs rabbiniques. Cette phrase représente la synthèse de la pensée humaine qui se préoccupe de voir, d’intuitionner, de saisir des essences (eidos : visage…), et de l’âme humaine qui se préoccupe d’entendre la parole de Dieu (Shma Israël, écoute Israël ! est le grand leitmotiv de l’Ancien Testament et de la tradition hébraïque). Cette phrase, même si Drameille s’empresse de la dénigrer, ne peut laisser indifférent le lecteur conscient de la scission qui existe entre vision et audition du monde :

« - Au moment où Moïse, sur le Sinaï entouré de tonnerre et d’éclairs, reçoit la Loi de Dieu, ce livre nous décrit le peuple assemblé au pied de la montagne, et il y a là, dans le texte hébreu, une phrase extraordinaire : Et le peuple voyait les sons. Voyait, pas entendait. Tous les commentateurs rabbiniques le soulignent, contre les traducteurs chrétiens. Tout un peuple arrivé à l’extrême limite des modes de perception et de communication, dans l’extrême fusion des sens. L’exemple, vraiment, d’une civilisation unifiée, au dernier degré de son pouvoir. Un peuple tout entier devenu Dieu, en présence de Dieu. » (548)

Dupastre, à la fin du roman, se sait condamné en certains endroits du monde : « Je ne verrai pas New York et je vivrai. » L’expérience vécue avec l’organisation de Drameille a eu des résultats qui ont transformé le monde, et rendent l’amour avec Marie Greenson impossible. Quant à Françoise, son amour se sacrifie pour permettre au romancier d’utiliser l’amant que fut Dupastre : Françoise lui rend toutes les lettres d’amour qu’il lui avait envoyées : « Pour ton roman, me dit-elle. Il faut qu’il soit réussi. Ainsi je me dirais que ma vie, peut-être, a eu un sens… »

Toute transcendance ayant son ombre noire, le roman s’achève sur l’évocation du péril devant lequel se trouve Dupastre, celui de l’échec à la fois littéraire et amoureux. Cette évocation culmine dans le paradoxal retour à un mot commun à toutes les langues : « Demain. » Mais cette résolution de la malédiction de Babel est elle-même annulée par la conclusion du roman :

« Maintenant les lettres sont brûlées, les cendres sont froides. Froides seulement. Saurais-je un jour les faire brûler aussi ? Un jour. Demain. Demain, le mot le plus menteur de toutes les langues. »

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