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18 mars 2006

17 mars, place de la Sorbonne

Ce matin, les journalistes de France Info passaient en revue les dégâts d’hier sur la place de la Sorbonne, non sans une discrète jubilation à peine dissimulée sous un voile de neutralité professionnelle : CRS blessés, vitrines dévastées, librairie brûlée…

Librairie brûlée ? Les enragés d’hier auraient-ils brûlé Vrin, la dernière librairie de la place ? Si c’était le cas, Vrin serait peut-être définitivement rayé de la carte, comme la librairie des P.U.F., liquidée il y a quelques semaines pour faire place sous peu à un magasin « La Veine, ou Delaveine, je sais plus quoi » nous avait appris François Bon venu nous parler de Paysage Fer, du temps où la Sorbonne était encore ouverte. « De moins en moins de livres, de moins en moins de mots », avait-il ajouté. Serait-il possible que tout concoure ainsi à la mise en quarantaine de la pensée ? Je décidai d’aller voir par moi-même.

La sortie de la station Saint-Michel est aussi peuplée qu’à l’accoutumée ; il n’y a encore aucune trace visible des événements d’hier, à part cette sourde tension déductible de la marche irrégulière des piétons qui habituellement se confondrait presque avec le courant fluide de la Seine. J’entame la remontée du boulevard ; tout le monde, ou presque, descend vers le quartier de la Huchette et l’île de la Cité. Le flot humain commence à se tarir aux abords du boulevard Saint-Germain, et les premiers fourgons blancs et bleus apparaissent, gyrophares inactifs, à cheval sur les trottoirs des rues perpendiculaires à l’axe Saint-Michel. Arrivé rue des Ecoles, je jette un rapide coup d’œil vers la rue de la Sorbonne, inaccessible même aux regards. J’aborde le tronçon le plus commerçant du Boul’mich, il y a du monde dans les fast-food, les magasins de vêtements en revanche sont à peu près déserts, ils le seraient peut-être moins s’ils vendaient des tenues de camouflage urbain et des gilets pare-balles, qui sait.

Je repense à Thomas, l’étudiant gentil dont l’interview a été retransmise ce matin, toujours sur France Info : « On s’est dirigés vers la Sorbonne, et puis on a vu arriver un groupe avec des masques et des battes de baseball ; et ça, c’était pas normal. » Mais, ajoute-t-il, ces actes de violence et de vandalisme sont compréhensibles, il fallait s’y attendre : « Quelque chose s’était passé lors des manifs anti-FN, entre les deux tours des présidentielles… Mais ça n’a pas marché, et certains jeunes en ont assez qu’on ne les écoute toujours pas. » Voilà, en substance, ce que disait Thomas.

En effet, oui, après quelques années parmi les humains, on peut comprendre que la destruction puisse être un langage, une façon d’imposer son empreinte. Je peux le comprendre, mais qu’on ne me demande pas de l’accepter, de le cautionner, ou de reconnaître une quelconque légitimité aux graffiti qui couvrent maintenant les murs jaunes du lycée Saint-Louis, à l’angle de la rue de Vaugirard et du Boul’mich : « Les bourgeois au Goulag ». Je m’arrête un moment devant cette inscription, sans doute pulvérisée par la main consciencieuse d’un bourgeois qui s’ignore. Tout génocide a pour ingrédient de base la bonne conscience, la certitude inébranlable d’être du bon côté.

Mais me voici place de la Sorbonne, je sonde du regard jusqu’aux palissades, elles aussi peinturlurées à coups de « Nous n’aurons que ce que nous saurons prendre », belle maxime démocratique qui remonte sans doute au temps de la chasse au mammouth. Le barrage coupe toujours la place en son milieu, mais les CRS sont en stand by, comme des postes de télévision. Des journalistes s’affairent sous le regard de quelques curieux. Chacun porte avec lui son gros micro-moumoute, signe qu’on est au cœur de l’actualité, dans le feu de l’action. Les braises sont éteintes et les cendres sont froides, mais on ne sait jamais, on peut toujours tomber sur quelque chose, un truc choc, comme les vitres défoncées de l’annexe des patios, café fraîchement construit et déjà à rénover, ou de la terrasse du Tabac de la Sorbonne, déjà investie par le réparateur qui évalue les dégâts.

J’aperçois la librairie Vrin, derrière le barrage. C’est ouvert, les livres sont toujours là. Elle est intacte. Et cette histoire de librairie incendiée, alors ? Je me tourne vers la désormais ancienne librairie des P.U.F. vers laquelle convergent les photographes. Je me place derrière l’un d’eux pour avoir une idée du cliché : l’entrée aux grilles tordues, dévastée, et au-dessus l’enseigne de la librairie, qui par chance n’a pas encore été retirée. L’intérieur du magasin est totalement vide à l’exception de quelques planches, tous les livres ont disparu. L’Apocalypse version P.U.F. ne date pas d’hier, mais on n’aura pas trop de mal à persuader implicitement les lecteurs que c’est le cas.

En allant rejoindre mon arrêt de bus, rue de Vaugirard, une autre inscription attire mon attention : « Détruire rajeunit ». Je crois que cette fois j’ai vraiment compris : au fond, tout le monde le veut, ce nouveau magasin Delaveine.

George Abitbol

Commentaires

Je ne pensais pas que tu quitterais avec tant de virulence ton humour, d'habitude si gentil, si respectueux... Là, c'est une belle petite mise au point que tu nous proposes sur cette porcherie que devient régulièrement le quartier latin, en ce moment, à la tombée du jour...
Pour nos lecteurs: vous bénéficiez à présent de deux points de vue sur les événements liés à la fronde anti-CPE. François, qui est politiquement plus "calme", plus modéré que moi, choisit de jouer le jeu de ces "lieux" qui sont une catégorie constitutive de notre blog, et vous propose de découvrir, médusé, le quartier en proie à la destruction, dont je parle aussi dans mon article, via les propos de l'anarchiste. Quant à moi, je vous propose d'entendre quatre voix successivement: celle de l'anarchiste, celle de l'opposant modéré au CPE, celle du CRS (pour ce monologue, je me suis largement inspiré d'une discussion tenue dans la nuit du 16 au 17 mars avec des CRS devant la Sorbonne, la plupart des détails que je donne sont véridiques, puisque ces policiers étaient de ceux qui ont fait évacué la Sorbonne il y a une semaine), et enfin la mienne.
J'ai longtemps hésité à parler de politique par l'entremise du Systar. Il me semble que les événements que nous vivons justifient largement cette incursion du Systar dans la réflexion et le discours politiques...

Bruno

Ecrit par : Bruno | 18 mars 2006

Alors comme ça, tu as traversé le champ de bataille apocalyptique, jonché de débris en tout genre, de la place de la Sorbonne par cette belle matinée...j'imagine facilement le profond dégoût que peuvent ressentir les habitués de ce lieu mythique de la vie étudiante parisienne, lorsqu'ils se retrouvent nez à nez avec pareille désolation. Pour info, à Angers, les facs sont fermées (sauf le blockhaus des carabins), bloquées par quelques étudiants et leurs packs de Kro, auxquels le doyen à confié les clés (aux étudiants, hein!), pour ne pas être embêté. Mais bon, la vie continue, le concours approche, et l'ABC perd à domicile sur un shoot extérieur de la vedette américaine (comme toujours...) stephanoise...la routine quoi!

Ecrit par : Buddy | 18 mars 2006

ça, c'est très grave, Buddy, qu'Angers ait perdu à domicile. C'est très grave...
Tu le prépares comment, ton concours, alors?
pour nos lecteurs: une intéressante contestation de mes propos (quoique il me semblait pourtant avoir été assez cool avec mon manifestant anti-CPE et lui avoir donné la parole sans déformer de trop ses arguments, mais bon...) a été postée à la suite de mon petit topo sur les monologues de mars 2006. Vous pourrez ainsi comparer les voix, les argumentaires, les idées, à votre guise.
Adrien est un étudiant en philo, brillant normalien, autrement dit: c'est fort probable qu'il ne dit pas que des conneries quand il donne son opinion... je laisse ensuite chacun libre de juger, sachant que je ne modifie rien de ce que j'ai initialement écrit.

Bruno

Ecrit par : Bruno | 18 mars 2006

Un peu tardivement, je me permets de préciser deux petites choses :
- d'une part, alors que je me balladais un soir d'occupation sous les murs de la Sorbonne, je vis de mes yeux des étudiants de la Sorbonne (dont certains qui étaient de miennes connaissances) lancer des livres sur les CRS, des livres manifestement anciens, et puisés dans les vitrines laissées à l'abandon dans les salles de cours. Quand on détruit des livres, on n'est pas loin de brûler des hommes disait en substance Heinrich Heine ; comme le rappelle M. Abitbol, "les bourgeois au goulag", c'était là malheureusement la suite logique et presque souhaitée de bon nombre de mes condisciples occupant leur propre fac. Je suppose que c'est ça la "réappropriation de l'espace public"...
- d'autre part, des amis étrangers, devant ce triste spectacle de livres lancés par des étudiants sur des crs, ont pleuré. Des amis de tout bord. Tristissime démonstration que celle offerte par la France.

Ecrit par : Gai Luron | 04 septembre 2006

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