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02 avril 2006
Ah, 2001...!
Ah, 2001…
2001 est peut-être l’année la plus importante de toute la science-fiction (plus encore que 1984 ?), depuis que, dans les années 1960, Kubrick a signé une des œuvres les plus ésotériques et les plus étranges que le public ait portées aux nues : 2001 : une odyssée de l’espace. Même avant d’avoir vu le film, j’avais en tête les images de cette station orbitale circulaire que l’on voit beaucoup dans les premières scènes du film; la lecture du roman d’Arthur Clarke, du même nom, m’avait en outre familiarisé avec le fameux monolithe doté de si étranges pouvoirs, et sur lequel il revient à chacun de se faire sa propre opinion.
A propos d’Arthur Clarke, justement : je m’interroge sur la pertinence de faire de Clarke l’un des premiers représentants de la veine hard science. Certes, avec Clarke, brillant scientifique, directement impliqué dans les réussites des missions spatiales américaines, et commentateur à la télé de ces mêmes missions, tous les détails des récits sont clairement plausibles, il n’y a pas d’incohérence dans les descriptions de la haute technologie à l’œuvre dans les récits. Mais toujours, avec Clarke, dans les textes que j’ai lus de lui (Les enfants d’Icare, Rendez-vous avec Rama, 2001 l’odyssée de l’espace, et la nouvelle L’étoile), la science dure finit par céder la place prééminente à un autre ordre d’appréhension du réel. La métaphysique fait toujours une entrée remarquée dans les récits de Clarke, et celle-ci est nettement basée sur des présupposés, ou des hypothèses, qui ne sont pas scientifiques. Il semble évident que le film de Kubrick et les récits de Clarke que j’ai cités tournent autour d’une question, ou plutôt d’un être, que la science ne prend pas en compte : il s’agit de Dieu lui-même, ou d’une forme de divinité. Notion peu scientifique, que parfois l’on oppose même de façon définitive à la rigueur des concepts scientifiques, mais bel et bien présente chez Clarke.
Clarke fait donc de la hard science (récit de science-fiction de forte plausibilité scientifique, principalement sur le plan des hypothèses physiques, chimiques et biologiques avancées), mais pour subordonner ce genre à la pratique, réussie d’ailleurs, de ce qui pourrait s’appeler, grosso modo, le « roman métaphysique ». ce n’est alors plus la science qui constitue le nerf de l’intrigue, et sa condition principale de possibilité, mais bien la métaphysique « à l’ancienne » : spéculation sur l’existence et l’efficace d’un être suprême créateur, métaphorisation de l’interrogation humaine devant un éventuel « sens » de l’existence humaine et non-humaine, interrogation sur l’origine et l’avenir de l’humanité, voilà quelques grands projets essentiels parmi ceux que propose le film de Kubrick. Avant de pousser plus loin l’interrogation sur la hard science et sa démarche en elles-mêmes, racontons néanmoins ce qui motive notre article sur 2001, l’odyssée de l’espace.
Au commencement était un informaticien avec qui je fus voisin pendant deux ans, et qui fait maintenant de la programmation (quoique de plus en plus séduit par l’idée de reprendre ses études, non plus en lettres mais en sciences cognitives), qui voulut absolument aller voir au cinéma, dans le cadre du festival Jules Verne du film d’anticipation, le film de Kubrick, prévu le jeudi 23 mars 2006. l’informaticien en question voulait savoir ce qui s’était passé en 1966 pour que cela continue, aujourd'hui encore, à faire tant de bruit dans notre cher microcosme de la science-fiction. Nous voici donc au grand Rex hier soir, magnifique salle s’il en est, aux fauteuils vraiment somnifères tant ils sont confortables, pour une soirée vraiment très sympa. Après un peu de pub à l’américaine sur Trek Nation, film réalisé par Rod Roddenberry, sur l’engouement mondial qu’a suscité la série Star Trek créée par le père dudit réalisateur, le film Explorer l’espace : James Cameron-Buzz Aldrin de Frédéric Dieudonné fut projeté. Damien suivit cela avec toute son habituelle attention de documentarophile, condition délicate mais assumée qu’il me confessa de bonne grâce, et je tâchai alors de me montrer aussi attentif que mon collègue geek. Le film montrait l’exploration de deux espaces jadis inaccessibles : les profondeurs où gît depuis près d’un siècle le Titanic, et la Lune, à travers la démarche cinématographique et/ou scientifique du réalisateur de Titanic et des Fantômes du Titanic, et du deuxième homme qui marcha sur la Lune. Aldrin était d’ailleurs présent à la soirée, fringant papy, séducteur au possible, modèle type du ricain qui réussit des choses grandioses, et qui le sait, sans toutefois quitter une espèce de bonhomie naturelle qui le rend éminemment sympathique. La rencontre d’Aldrin avec l’acteur qui tient le rôle principal dans 2001 , celui de Dave, fut très savoureuse, les deux personnages se prêtant de bonne grâce à un petit jeu de congratulation mutuelle et d’anecdotes piquantes qui enthousiasma le public.
Puis le plat de résistance de la soirée vint : le fameux film de Kubrick… Ce fameux premier meurtre entre gorilles, provoqué vraisemblablement par le mégalithe noir… Ces raies impeccables sur le côté de nos chers explorateurs de l’espace, et finalement cet affrontement entre les deux astronautes et l’ordinateur HAL qui se met à faire des erreurs… Jusqu’au surgissement final du mégalithe qui provoqua la perplexité de Cunning-Drixian-Graphanian Damien, et cette fin complètement hallucinée mais qui me passionna.
J’y retrouvai une confirmation partielle d’une de mes idées sur le mode de fonctionnement intentionnel de la science-fiction dans l’esprit du lecteur, en même temps qu’un voyage proprement métaphysique conjointement mené par Kubrick et Clarke, les deux auteurs du scénario.
Je ne peux proposer que ma propre interprétation de cette dernière séquence du film, sans prétendre avoir compris où Kubrick voulait exactement en venir. Dave, le héros du film, au moment où le mégalithe surgit à nouveau dans le film, entame un voyage qui va le mener bien plus loin que sa propre humanité, par-delà les limites de l’espace et du temps.
Comme je le disais à Damien, le mégalithe semble jouer le rôle d’un dieu malin, qui vient mettre le bazar dans sa propre création : il est directement à l’origine du premier meurtre, à l’aube de l’humanité, en donnant l’idée aux singes de manier un objet extérieur à leur propre corps comme arme ou comme outil, et il revient provoquer la mutation de Dave en enfant des étoiles, comme l’appelle Clarke dans son propre roman. Ce dieu étrange amène l’entropie et la mort violente dans son monde, mais il attend aussi que l’homme parvienne à un point de technologie et de connaissance suffisant pour que celui-ci « mérite » d’être emmené vers la divinité, vers une sorte de rédemption qui passe par l’abandon de l’humanité « ancienne version ».
La longue séquence d’images psychédéliques, les changements de couleurs de l’œil de Dave, le grand voyage dans des paysages désertiques saturés de couleurs non naturelles, la suggestion de réseaux informatiques infiniment complexes que l’on hésite à identifier comme structure secrète du monde lui-même ou du mégalithe, tout cela nous emmène dans une odyssée qui n’est même plus de l’espace, mais des structures fondatrices du monde, ou de la Création. Temps et espace sont rendus sensibles dans les images de Kubrick, et plus fort encore : c'est la sortie de l’espace et du temps humains connus qui est rendue sensible. On retrouve ici, de façon éclatante, la sensibilisation des structures a priori de l’esprit humain : on voit et on vit dans l’espace et dans le temps, habituellement ; mais ici on voit et on vit l’espace et le temps. Le transcendantal (compris comme : l’ensemble des structures a priori du psychisme et de l’existence humains) est sensibilisé, montré, mis en scène comme infinie transcendance devant laquelle l’homme ne peut pas rester simplement homme. Ainsi Dave se retrouve-t-il, au terme d’un voyage sans durée ni âge, dans un appartement où il lui est donné de vivre sa propre vie en accéléré, au travers de quelques scènes de la vie quotidienne, et de se voir vieillir, ce qui, par définition, n’est jamais possible à un humain. Esprit affranchi des anciennes formes de perception du réel, Dave devient cet enfant des étoiles, ce fœtus ou ce jeune bébé qui apparaît à l’écran aussi gros que la terre, avenir de la création, espoir pour l’humanité d’une enfance (enfance : parfaite adéquation avec le milieu où l’on vit, avant la scission et le surgissement de la conscience adulte qu’il existe une distance irréductible entre soi-même et le monde où l’on vit) perpétuelle, éternelle, où le temps ne passe plus, où l’infini n’est pas source d’angoisse et d’interrogation, mais illimitation nécessaire du théâtre d’existence de la nouvelle humanité.
Cette entrée dans le vertige métaphysique, cette volonté de devenir plus qu’humain, il me semble que Clarke en fera l’un des thèmes centraux de son œuvre, ce qui devrait demander de réévaluer la pertinence de l’appellation « hard science ». Une science vraiment dure, vraiment exigente avec les hypothèses qu’elle laisse la science-fiction formuler, ne s’interrogera-t-elle pas nécessairement de façon métaphysique sur elle-même, au terme de sa démarche ? si l’on regarde, par exemple, deux chefs d’œuvre de Greg Bear, catalogué lui aussi auteur de hard science, Eon et L’échelle de Darwin, par exemple, on voit que la spéculation métaphysique vient toujours s’ajouter à la spéculation purement scientifique : les rapports entre les phénomènes neuronaux et le chamanisme dans L’échelle de Darwin, le paradoxe final d’Eon où un immense vaisseau spatial contient des couloirs bien plus grands que sa propre taille et semble enclore l’infini à l’intérieur de son enveloppe finie, tout cela montre peut-être que, de même que la science ne peut se passer de philosophie pour avancer (ne serait-ce que pour créer des concepts et des paradigmes nouveaux, démarche proprement philosophique), de même la dénomination littéraire de hard science pour caractériser les récits à forte plausibilité scientifique n’indique jamais vraiment un genre parfaitement autonome, mais une ouverture permanente, une préparation à autre chose, qui serait quelque chose comme le roman métaphysique, ou la speculative fiction, ou encore ce que je nommerai (avec bien évidemment les réserves que l’on doit rappeler pour toute nouvelle dénomination qui prétendrait dépasser les manques des anciennes classifications) la « spiritual fiction ». Cela reviendrait à dire qu’un récit de hard science ne vaut jamais uniquement pour son argument scientifique, pour ses hypothèses purement scientifiques, mais bien aussi et surtout comme métaphorisation/sensibilisation des structures constitutives de l’esprit humain, ce qui est l’une des caractéristiques essentielles de tout récit de science-fiction.
Il me reste à remercier Damien de cette bonne idée qu’il a eue de nous réserver des places pour cette soirée de festival. Nous verrons sans doute très prochainement, avec Renaissance - Paris 2054 de quoi prolonger la réflexion sur la science-fiction, mais aussi et surtout le plaisir si particulier pris depuis que nous guettons les bons films de science-fiction : Immortel (ad vitam), Steamboy, Le château ambulant. On en bave d’avance !
20:32 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
Je suis content que cette soirée t'ait plu, Bruno!
Il se pourrait bien que tu aies raison quant à la fondation, voire fonction spirituelle de la hard science... Ce que je vois principalement dans la hard science (sans pour autant prétendre en avoir trouvé la marque de frabrique, car ma connaissance du genre en soi et en contexte dans la famille science-fiction est encore assez fragmentaire), c'est une certaine approche de la complexité, un intérêt avoué ou implicite pour la notion d'émergence. Quand cette approche se fait à travers les thèmes de prédilection de la science-fiction que sont le couple individu-conscience, la société comme système et l'univers comme horizon sémantique de l'ensemble, elle induit dans le lecteur un état d'esprit qu'on peut à raison qualifier de spirituel.
(désolé de laisser flotter la notion de 'spirituel' comme une patte de transistor qu'on aurait oublié de souder, mais ça ferait exploser le commentaire de manière exponentielle ;)
http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mergence
http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_complexe
Concernant 2001, j'avoue non sans honte que j'ai préféré les gorilles au starchild, et que le passage psychédélique est encore un peu au-dessus dans ma mémoire...
Pour finir, un petit extrait de quelque chose que tu auras bientôt l'occasion d'entendre - et non, ça n'est pas So Sprach Zarathustra cette fois :
Something's strange, I'm so confused, I don't know why
I've been designed to tell the truth, I cannot lie
I heard the news, a mystery, a strange device
I'm so afraid, I just can't see through all these lies
Is this a cosmic design?
One by four by nine
[...]
I see the future, a new star will rise
I see the world through the all-seeing eyes
Of the Starchild
Ecrit par : Damien | 04 avril 2006
Cher Damien, cher tous,
peu d'articles ces temps derniers, rareté qui est motivée par un oubli fâcheux de clé USB à Paris d'une part (ce qui vous a privés d'une présentation de Renaissance-Paris 2054), et par plusieurs lectures menées simultanément de front, et que je conclus ces jours-ci, avant de me reconcentrer sur le travail de fac (vous savez, le truc que tout le monde a oublié depuis un mois et demi, avec des profs qui parlent dans des salles, des élèves qui dorment ou qui sont en retard, et tout et tout...).
Rosenzweig, tout d'abord: bientôt fini, dans un éblouissement sans nom (mais pour vous, chers lecteurs, bien entendu je le nommerai, puisque, comme Rosenzweig le dit lui-même, le chrétien est celui qui ne peut s'empêcher de tchatcher). J'espère pouvoir vous proposer une série de présentations sur les différents versants de la pensée du génie de Cassel: politique messianique, pensée de l'amour... En espérant que ça vous intéressera.
Ensuite: un roman de SF écrit comme du nouveau roman, le genre d'initiatives bienvenues mais que les puristes de la SF et les puristes du Nouveau Roman ne surent pas, en leur temps, accueillir comme une tentative heureuse de féconder l'une par l'autre science-fiction et littérature "générale". J'essaierai de vous en reparler également.
Ensuite: un roman hallucinant, à mi-chemin entre polar, science-fiction à la Godzilla et grosse blague lourdingue qui ne sait pas s'arrêter (comme les partisans du retrait intégral du CNE), qui m'a laissé un très bon souvenir et m'a donné quelques fous rires de potache.
Enfin:
les paroles que Damien m'a laissées sont celles d'un groupe de metal qui a choisi de composer des chansons sur les grandes thématiques des films les plus connus de science-fiction. Il s'agissait ici, effectivement, de notre enfant des étoiles kubrickien.
Quant à la notion de "spirituel" en hard science, j'invite solennellement Damien à souder ses pattes de transistor d'une main tandis que de l'autre il continue à s'occuper de son bouc. Bref, je vais mettre en forme un certain nombre d'idées sur la science-fiction et les frontières de l'esprit, mais Damien, tu peux de ton côté faire part à nos lecteurs de tes réflexions sur le genre, gavé que tu es à l'incroyable mammelle du space opera banksien, simmonsien, LeGuinesque... et drixianiser l'émergence et les systèmes complexes pour "préciser ta pensée", comme on dit dans Le Grand Détournement.
A très bientôt à tous, votre très dévoué et très verbeux,
Bruno/Systar
Ecrit par : Bruno | 13 avril 2006
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