02 avril 2006
Un faubourg de Toulouse, d'Abellio
Ma dernière mémoire
Raymond Abellio
Tome 1 : Un faubourg de Toulouse
Faisons un premier retour à Abellio, quelque temps après avoir découvert avec passion les pages inspirées de La fosse de Babel. Il s’agit à présent des mémoires d’Abellio, dont je viens d’achever le premier tome : Un faubourg de Toulouse.
On lit les souvenirs et les réflexions d’Abellio lui-même comme on lisait le récit de Dupastre : les événements et leur dimension éminemment dramatique sont neutralisés, c’est-à-dire que la blessure qu’est normalement la mort, est toujours suturée, voire cicatrisée, par la puissance de l’esprit, de cette force spirituelle qui excède l’âme et le corps de l’homme singulier. L’esprit est l’acteur absolu de la vie d’Abellio, ce qui mène l’auteur à expliquer que pour l’essentiel, il a bien plus été agi qu’il n’a réellement agi lui-même.
Le texte d’Abellio raconte vingt ans (1907-1927) de jeunesse, d’enfance, de formation ; Abellio semble hésiter entre une volonté de reconstituer patiemment les étapes d’une genèse intellectuelle (depuis les premières lectures des romantiques jusqu’à l’admission au concours d’entrée de l’X), et l’ambition résolue de réinterpréter toutes ces étapes et d’en minimiser la singularité, pour mieux souligner leur intégration à une structure de sens plus globale qui rend compte de la signification de toute chose dans le monde. L’essentiel, chez Abellio, est toujours invisible, et il revient à chacun, peu à peu, d’identifier cet essentiel, de relire sa propre vie comme le patient et inéluctable acheminement de l’homme vers un accomplissement intégral de soi, vers une réconciliation parfaite de l’âme, du corps, de l’esprit qui excède la singularité de l’individu, et du monde. Cette réconciliation, encore largement idéale, Abellio nous en livre la figure dans sa définition et sa description de la sainteté complète, c’est-à-dire affranchie du mépris du corps que la sainteté chrétienne avait tant mis en avant :
« Plus insidieuse est l’objection selon laquelle l’homme intérieur est de pur esprit et n’a rien à voir avec les sensations du corps et les émotions de l’âme : c’est oublier que l’homme intérieur aussi se construit, saint Paul dit : s’édifie. Mais cette objection est forte. Issue de deux mille ans de mépris chrétien pour les « faiblesses » de la chair, elle commande en Occident une sorte de séparatisme primaire entre la matière et l’esprit qui rend aujourd’hui presque inutilisable, chez nous, le concept de sainteté, dont aucune définition ne peut être intégrante puisque, par tradition, la sainteté chrétienne implique une amputation ou au moins un refoulement. Il n’est rien aujourd’hui, en Occident, de plus impossible à concevoir qu’une sainteté intégrale, alors que cette sainteté constitue pourtant l’exigence inconsciente et la dernière visée d’une civilisation proche de son terme. » (p 207)
Toute l’existence d’Abellio est décrite comme une entrée progressive du corps et de l’âme individuelles dans le monde, le corps se mondanise, étant alors moins instance de l’action et de la perception individuelle en première personne qu’un élément ou qu’une énergie parmi d’autres dans le monde. L’esprit s’y réalise, s’y incarne, et, venu du faubourg de Toulouse, sorte d’intermonde bâtard entre la campagne et la ville proche de Toulouse, la jeunesse d’Abellio représente une intégration toujours plus consciente et toujours plus assumée à la totalité du monde, que ce soit dans les collines où vivaient ses grands-parents maternels, ou bien dans la ville qu’Abellio découvre lors de ses oraux de l’X à Paris, dans le quartier latin.
La vision du monde qu’entretient et que développe Abellio, il la définit lui-même comme la conscience d’une interdépendance universelle des choses entre elles, interdépendance qui excède largement les conceptions d’une causalité mécanique proposées par les sciences exactes. Cela se caractérise par des pages, toujours étonnantes, mais jamais dépourvues d’intérêt, sur le sens de la pratique astrologique et sur la valeur de ce qu’on appelle communément « superstition », et qui n’est souvent que la conscience aiguë d’échos que l’on peut rencontrer d’un événement singulier à l’autre.
Au-delà de ces développements inspirés sur la philosophie propre à Abellio, on peut souligner la finesse, l’acuité d’un regard sur le monde où il a grandi, la beauté des descriptions des caractères des gens du Sud, à commencer par sa propre famille. Abellio y cible très bien ces anciennes mentalités qui étaient un sacrifice permanent de soi, une conscience de l’appartenance à une culture venue du fond des âges : l’origine mythique du nom de Toulouse dans la royauté de Thulé, la pratique du rugby contribuent à dépeindre un monde dont certains aspects encore continuent à vivre (la terreuh de l’Ovalie, aplatir en terreuh promiseuh…)… Tout se passe, dans cette famille de montagnards, comme si la subjectivité, l’énonciation en première personne, n’avaient pas encore connu d’avènement ou n’avaient pas encore retenti. Il reste alors des êtres qui parlent peu, qui se parlent peu (exemple typique des grands-parents d’Abellio), mais qui ne sont pas pour autant incapables de gestes d’une immense tendresse, comme lors de cette scène magnifique où le grand-père silencieux, qui n’a plus pour seul loisir que de fumer, et qui choisit néanmoins d’offrir sa pipe à son petit-fils, qui n’était pourtant pas un enfant particulièrement affectueux… La pensée ne fonctionne pas comme une conscience réflexive, mais comme une sorte de pragmatisme impersonnel, comme le perpétuel sentiment de la tâche à accomplir, et les hommes se sentent seulement êtres du monde parmi tous les autres êtres du monde.
L’écriture d’Abellio tire sa puissance et sa fluidité (car Abellio a une prose très construite, certes, mais il se lit dans une sorte de plaisir coulant, fluide, et les phrases n’égarent jamais le lecteur, choix d’écriture peut-être dû au rejet par Abellio du style de Proust qu’il découvrit assez tardivement lors de sa formation intellectuelle…) d’une alchimie parfaite entre la narration et le regard de surplomb, entre l’évocation des faits, précise, rapide, colorée, et l’identification du sens que ceux-ci prennent une fois qu’on a compris comment ils se réintègrent dans le mouvement d’ensemble de l’univers. Abellio dépasse les anciennes oppositions fatiguées entre la matière et l’esprit, entre le monde et l’individu, entre la vie et la mort, entre la structure qui intègre tout et l’événement irréductible à toute explication causale ou herméneutique. Ainsi livre-t-il finalement, lui qui détestait tant, enfant, le spectacle de la mort des animaux, la clé ultime par laquelle la mort pourrait être authentiquement défiée, c’est-à-dire affrontée sans que sa victoire soit établie par avance :
« Il ne faut pas laisser les êtres et les choses prendre congé de vous, c’est à nous, le moment venu, de prendre congé d’eux. Alors la mort est moins forte que nous et il n’y a même plus de mort : nous dressons et emportons en nous tout ce que nous aimons. » (p 226)
20:35 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
C'est la première fois que je "rencontre" un lecteur attentif d'Abellio. On parle généralement de lui sans rien en savoir, en le décrivant presque comme un "illuminé". Les librairies le classent dans la catégorie "ésotérisme", alors qu'il a écrit "La fin de l'ésotérisme" (dans les deux sens du terme). J'ai lu toute l'oeuvre d'Abellio. Il faut pratiquer Abellio, on ne peut l'enseigner; c'est comme Husserl, et bien d'autres "prêtres invisibles" de cette fin de cycle, que je ne nommerai pas. Comment exprimer à Bruno Gaultier ce que je ressens, en ce mois de février 2007, 20 ans après le décès de Raymond, alors que la soi-disant "élite" franco-française (ou plutôt p(h)arisienne) l'a sciemment pilonné pendant 30 ans, non pas vraiment pour des "actes de collaboration" - ce qui a été clairement démenti - mais parce qu'il dévoila et dévoile encore trop clairement et indûment l'incompétence et l'incurie intellectuelle auxquelles nous sommes redevables de notre présente désinformation! Il y a des résurrections inéluctables, même lorsqu'on a déployé des tonnes de zèle pour effrayer les faits... On parlera bientôt de Raymond Abellio comme de l'un des plus grands penseurs du monde francophone, sinon de l'Europe du XXe siècle. Ce sera à l'époque pas très lointaine où les "philosophes" dont l'atout principal est le sex appeal de leur conjointe seront devenus poussière. Mais modérons... modérons... sans oublier que l'information est entière dans nos cellules!
Ecrit par : Jean Donauvan | 20 février 2007
Cher Jean Donauvan,
je ne suis pas le seul lecteur attentif d'Abellio, rassurez-vous: puis-je vous encourager à aller regarder quelques textes de mon ami Olivier Noël, sur son site http://findepartie.hautetfort.com , il évoque également notre auteur... Vous savez sans doute également le rôle qu'a joué l'oeuvre d'Abellio dans l'élaboration du roman de Dantec, Villa Vortex...
Merci en tout cas de l'attention portée à ce texte sur la première partie des Mémoires d'Abellio; vous pouvez également aller lire ce que j'avais commis sur la Fosse de Babel (en colonne de gauche, catégorie: Littératures universelles), l'article est publié en trois parties.
Amitiés,
Bruno Gaultier
Ecrit par : Bruno Gaultier | 27 février 2007
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