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06 mai 2006

Ravelstein - Saul Bellow

L’ombre portée de Leo Strauss…

« Inspiré de cette aura que Strauss a exercé sur toute une génération d’hommes politiques, de financiers, aux Etats-Unis, incarnant une pensée qu’on peut appeler « conservatrice », au sens précis que le mot prend en Amérique, vous avez le roman de Saul Bellow, Ravelstein. Vous pouvez le lire, c’est une excellente lecture de plage », disait un jour en TD de philosophie médiévale Jacob Schmutz. Le contexte de la citation était simple et logique : le TD portait sur Maïmonide, qui fut largement interprété par Strauss, dans certains articles et dans son livre La persécution et l’art d’écrire, consacré à la pratique de l’écriture philosophique ésotérique : codée pour n’être comprise que par des initiés, autrement dit une pratique d’écriture basée parfois autant sur un certain aristocratisme de la pensée que sur un besoin de se protéger des autorités que le sens réel des textes aurait pu froisser… Voilà pourquoi j’en vins à la lecture du roman de Bellow.

A l’évidence, c’est bien Leo Strauss qui a servi de modèle, ou disons de source d’inspiration à Bellow pour concevoir le génial personnage d’Abe Ravelstein… Ravelstein est un professeur de philosophie politique qui enseigne essentiellement les classiques : tout étudiant de Ravelstein doit connaître le grec s’il veut pouvoir suivre les séminaires. Premier point commun avec la figure de Leo Strauss, qui a toujours affirmé que la vérité dans le domaine politique résidait sans doute dans Platon, dans Aristote, dans les Anciens, plus sans doute que dans les œuvres des penseurs Modernes marqués par le contractualisme politique ( c’est-à-dire la conception qui fait naître l’Etat, en quelque sorte, d’une sorte d’accord, de contrat artificiel passé entre les hommes, sans que l’Etat, contrairement à ce qu’affirmait Aristote par exemple dans le cas de la Cité, ne soit la manifestation naturelle de la dimension d’être social de tout homme, fait pour vivre en communauté politique…).

Ravelstein a formé, au moment où commence le récit de son ami, toute une génération d’hommes politiques, de gens influents dans le domaine de la finance, dans l’université, sélectionnant soigneusement ses étudiants pour leur donner ensuite, par son enseignement, les moyens intellectuels de dominer et donc de diriger leur époque. Tout comme Strauss l’aurait fait, d’après ce que l’on dit couramment sur le personnage, pour la classe politique conservatrice actuelle en Amérique, et plus particulièrement pour certains membres de l’administration Bush. Ravelstein tisse ainsi un réseau d’information exceptionnel, ses anciens élèves ne manquant jamais de passer un coup de fil amical à leur ancien professeur pour lui révéler des scoops. Car Ravelstein, imaginé par Bellow, est terriblement humain. Le personnage est, intellectuellement, une sorte de reprise et de retraduction narrative de Strauss, et son corps de géant, ses manières de vivre dans un luxe démesuré, de se contrefoutre de l’usage dans la bonne société (il boit au goulot du coca à table, il mange comme un cochon…), lui donnent un côté rabelaisien des plus savoureux. Quelque part entre le raffinement le plus absolu (costumes hors de prix) et le retour à l’affirmation d’un pur désir joyeux qui s’assouvit sans le moindre complexe ni la moindre inhibition. Le personnage de Ravelstein dévore toute la narration, il en est le cœur incandescent, la structure générale, et Bellow, après avoir raconté sa mort du virus de Guillain-Barré, nous propose une déstructuration progressive du récit, une plongée dans l’hallucination de son narrateur fébrile (Chick, ami de Ravelstein, qui commence à vieillir et tombe lui-même gravement malade après la mort de Ravelstein), dans les répétitions radoteuses de Chick. Le récit, après la mort de Ravelstein, semble être incapable de survivre à la mort de son sujet, de sa substance, de sa raison d’être : le surhumain professeur d’université qui comprenait les gens mieux qu’eux-mêmes ne se comprenaient.

Bien des aspects de la personnalité de Ravelstein sont bien vus, bien imaginés par Bellow. Cette personnalité est longuement développée par Chick qui raconte les derniers faits et gestes de Ravelstein et retrace les grandes étapes de la carrière de son amiChick n’est pas un élève de Ravelstein, ni un philosophe de formation, il comprend donc grosso modo les thèses du professeur, mais s’intéresse bien plus à la totalité de la personnalité de Ravelstein qu’à la partie proprement intellectuelle de l’être de Ravelstein. Il faut voir le lecteur du Banquet de Platon, mais il faut voir tout autant l’être consumé par son désir, pour qui le monde est à peine assez grand et assez riche pour que le désir puisse y être jamais intégralement assouvi (d’où le train de vie démentiel de Ravelstein), et qui finit par mourir de son oubli de toute prudence, puisque Ravelstein décède en réalité des conséquences du SIDA contracté à cause de mœurs sexuelles trop imprudentes.

Avec Ravelstein, on est peut-être dans une tragédie, mais une tragédie étrange : voilà un être qui sait qu’il va mourir, mais qui n’en accepte pas publiquement l’augure, et qui continue jusqu’au bout, jusque dans les derniers instants, à se dévouer au désir : s’occupant incessamment de la vie privée et des sentiments de ses amis et de ses rares élèves triés sur le volet (précisément pour n’avoir à s’occuper de la vie privée que de gens chez qui celle-ci révèle toute la subtilité du désir humain, toute sa richesse, en fin de compte…), Ravelstein, jusque sur son lit d’hôpital, continuera à faire venir ses étudiants et à tenter d’enseigner tout ce qui peut encore l’être. Il s’agit de regarder franchement chaque moment de la vie, et donc de la mort, de ne pas détourner les yeux ni devant l’existence de ses amis, ni devant la perspective inéluctable de sa propre mort. Le personnage est en cela attachant : un courage absolu, actuel, celui que peu de gens ont. Si une telle psychologie est possible, en réalité, cela on ne le sait pas, mais la plausibilité psychologique semble assez peu importante dans le récit de Bellow. Des forces bien plus grandes que les petits battements d’amour des cœurs singuliers y sont brassées.

Car les personnages de Bellow, Chick et Ravelstein, sont juifs, et la question de la condition du juif au début des années 2000 est évoquée plus largement, après la mort de Ravelstein, par Chick, qui se rend, aux yeux bien plus lucides de Ravelstein, coupable d’avoir pour ami Grielescu, un émigré roumain dont les sympathie nazies étaient connues (sauf de Chick) et qui avait accroché le corps de ses victimes à des crochets de boucher au moment de ses exactions en Europe de l’Est.

Le texte de Bellow a la légèreté suffisante pour ne pas marteler de grandes thèses béhachéliennes (type : le spectre du fachizmeuh menace encore les puissances de l’esprit, et le rouge brun menace encore les couleurs de la vie, et autres salades fatigantes de la monstruosité médiatique à visage humain…), et pour cibler les beautés du désir humain à l’ombre de Platon, comme quête de cette complétude de l’origine qui ne peut être à nouveau atteinte qu’en trouvant le fragment de vie qui nous manque douloureusement, tant que nous demeurons seuls au cours de notre existence. Cela, Bellow ne le dit pas par de longs résumés, mais par petites touches de vie. A cet égard, le personnage de Vela, la première femme de Chick, brillante physicienne puante d’orgueil, montre l’errance d’un désir qui ne passe pas entre elle et Chick, puisqu’ils ne se correspondent pas. C’est le personnage magnifique de Rosamund, la jeune étudiante de Ravelstein que Chick épouse ensuite, qui montrera le mieux la manifestation de cet amour capable de survivre à son modèle le plus accompli et en même temps le plus incendié, le plus consumé : Ravelstein lui-même. Sans Ravelstein, comme le dit la dernière phrase du roman, tout se passe comme si la vie, et donc le récit de Chick, étaient privés d’une structure et d’un sens à même de lui donner une valeur : Chick, en tombant malade par intoxication alimentaire dans les Caraïbes, semble presque payer dans sa propre chair la disparition de son ami : « On n’abandonne pas facilement un être tel que Ravelstein à la mort. »

Chick, pendant tout le récit, ne cesse de préparer la biographie que Ravelstein lui demande de rédiger : cibler Ravelstein non sous l’angle universitaire (des spécialistes de philosophie politique s’en chargeront mieux), mais dire la vérité du personnage. Evidemment, cette incessante préparation finit par devenir la biographie elle-même, la narration de Chick se déploie par son infini recommencement, son perpétuel changement de point de vue : Ravelstein amant secret, Ravelstein plate-forme téléphonique d’informations géo-politiques venues des quatre coins du monde, Ravelstein adepte du tintamarre et de l’excès érigés en art de vivre… Ravelstein ennemi juré des légions de corbeaux qui reviennent à plusieurs reprises dans le récit, comme la prolifération de vie dégradée, de sous-vie immonde que le monde contemporain finit par engendrer (le junk de la narration et le junk du monde moderne…), Ravelstein défenseur de la vie valable, de la vie vraiment humaine, en quelque sorte, Ravelstein combattant de toutes les vérités, faisant fi de toutes les bienséances du grand monde et de l’université… Les grands esprits sont ceux qui bouleversent leur époque, et qui n’y sont donc jamais vraiment, mais en ont suffisamment compris le rythme et la nature pour pouvoir la penser et la dépasser par là même : voilà l’idée qui présida à la naissance de Ravelstein, figure du philosophe des années 1980-2000 : la figure de Strauss s’impose, mais on peut penser à bien d’autres figures qui ont incarné la philosophie pendant toute leur vie : tel aspect de Ravelstein rappellera Derrida, celui que les institutions voulaient aimer sans nécessairement lui accorder tout ce qu’il aurait pu recevoir d’estime et d’admiration intellectuelles ; tel autre aspect rappellera Foucault, ne serait-ce que la maladie, détail scabreux mais réel ; tel autre enfin figurerait très bien Deleuze et son affection profonde pour ses élèves à Vincennes… Il me semble que l’on peut trouver, dans la figure du personnage de Bellow, la figure contemporaine, du XXème siècle, de ce qu’on appelle un « philosophe », d’un homme capable de penser le monde et l’homme dans toutes leurs dimensions, et de se laisser transformer, jusqu’au plus profond de son existence par la flamme dévorante et éternelle de cette pensée.

Alors, « bonne lecture de plage », disait Jacob Schmutz. La fluidité de l’écriture de Bellow (que j’ai lu dans la traduction de Rémy Lambrechts) permet de lire le livre comme ça. En ajoutant peut-être, ici ou là, quelques précisions sur l’impression permanente que l’on éprouve en lisant Ravelstein, pris entre une certaine inquiétude(le phobos de la catharsis, pourrait-on dire, si l’on ne craignait pas ce genre de notions nébuleuses) devant la chute finale d’un personnage qui a simplement osé vivre pleinement l’amour qu’il portait aux autres - toute jouissance doit-elle se payer à proportion de l’intensité de la joie qu’elle nous procure ? - et le plaisir serein de voir mise en scène avec une telle légèreté la figure de la joie humaine.

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Commentaires

Beaucoup prétendent que Ravelstein désigne en fait Alan Bloom ; j'avoue que je suis désorienté.

Ecrit par : Coincoin | 29 août 2006

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