28 mai 2006

Boris Diaw et Gadamer: pour l'amour du JEU

Il faut mesurer toute la perfection des performances récentes de Boris Diaw: ce que le Français réalise est absolument unique. Rappelons les antécédents du surdoué de l’Arizona: 4 triples-doubles cette saison, et comme les statisticiens chevronnés de la planète basket n’ont pas manqué de le remarquer, seuls LeBron James, avec 6 triples-doubles, et Kidd qui en a signé 8 cette saison, ont fait mieux. Le triple-double, rappelons-le, consiste à atteindre au moins dix unités dans trois secteurs positifs du jeu: points, rebonds, passes décisives, interceptions, contres… les trois premiers secteurs étant bien sûr les plus fréquemment atteints.

Depuis deux matches, c’est encore pire: non plus des triples-doubles anodins dans l’anonymat d’une interminable saison régulière, mais d’éclatantes performances en termes de chiffres, d’impact sur le jeu et de capacité à être déterminant dans les phases terminales capitales des matches. Dans le premier match de la finale de conférence Ouest, Diaw plante 34 points, 13 paniers sur 23 tentés dans le champ, et 8 lancers convertis sur 10 tentatives. Il faut toute la déception, pénétrée d’une mauvaise foi patente, d’un Nowitzki, pour minimiser la dimension de la performance du Français:« c’est 13 doubles-pas [le geste le plus « facile » pour marquer, qui consiste à déposer le ballon dans le panier après avoir fait deux pas sans dribble], et nous on a très mal joué pendant les deux minutes importantes ». Et surtout, Diaw marque le panier décisif (121-118 au terme de la partie), le premier de sa carrière, établit son propre record offensif en carrière (saisons NBA et France confondues)…

Cette nuit, le Français ne permet pas à son équipe de gagner, mais signe 25 points, 10 rebonds et six passes, les télévisions passant en boucle dans les JT une feinte monstrueuse à l’intérieur pour marquer tranquillement sous le panier… Diaw, c’est la fluidité du geste, l’intelligence d’un jeu qu’il semble maîtriser et adapter à son propre génie chaque jour un peu plus. Fluidité: de belles arabesques, de l’art dynamique, mais pas de fioritures baroques… C’était, il y a quelque temps encore, l’erreur parfois de la passe de trop, le « poignet qui tourne » pour faire la passe inutile alors qu’il aurait fallu conclure soi-même. Maintenant, Diaw est encore un excellent passeur, notamment pour l’excellente connexion avec Shawn Matrix Marion, mais tout chez lui semble justifié, trouver une juste évidence dans un style de jeu à la fois débridé et harmonieux comme celui de Phoenix.

C’est plus globalement de jeu qu’il faut parler, pour comprendre Phoenix, et pas seulement de compétition ni de lutte. La thèse n’a rien d’évident: les enjeux financiers et l’agonistique sous-jacente à ces matches de NBA semblent consacrer le règne du geste intéressé, de la performance vorace perpétuellement en quête d’une récompense autre que son simple accomplissement. Cet intéressement permanent, la pression nerveuse qui en découle, tout cela semble contredire l’essence du jeu, qui est pratique désintéressée excédant les simples intérêts privés du joueur. Nul doute que partout où l’on entendra encore parler de « plaisir de jouer », de ce fameux « amour du jeu » qui avait fait revenir gratuitement Michael Jordan, la notion de jeu, donc de désintéressement, pourra être avancée. On pourrait contester le désintéressement de Jordan, dont l’orgueil valait sans doute quelques millions de dollars et qui ne supportait plus de voir « son » équipe des Wizards de Washington pécher par jeunesse et par déficit de compétitivité. Mais Jordan revint jouer, Jordan revint jouer au All Star Game, Jordan vint se faire rêver lui-même, et plus encore donner au jeu, donner tant qu’il le pourrait, tant que ses genoux tiendraient et qu’il croirait en la perfectibilité de ses joueurs et coéquipiers…

Trêve de lyrisme autour de His Airness, reparlons plus précisément de jeu.

Il faut distinguer entre le jeu et le sport, qui ne coïncident pas nécessairement, au nom précisément de la dimension d’intérêts extrinsèques qui fera du jeu son propre but et du sport le moyen d’un but extérieur (argent, condition physique, goût de la rivalité et de la compétition…). Suivons alors l’analyse vraiment passionnante que Hans-Georg Gadamer propose du jeu dans son maître-livre, Vérité et Méthode.

Il faut tout d’abord admettre que le jeu ne peut pas être intégralement pensé à partir de l’expérience intérieure subjective qu’a le joueur. Le jeu est un processus, un état de chose, un événement, qui excède largement, sur le plan de l’être, la perception subjective qu’en a l’un de ses participants. Que cela permette de se rassurer bien vite sur l’essence du football et du basketball: en ces deux jeux se passe toujours plus que ce qu’en disent les interviews fracassantes des joueurs les moins portés sur la réflexivité, et a fortiori plus que les réactions impulsives de certains (crachats sur arbitres, bastons colossales dans le palace incendié d’Auburn Hills où les joueurs sont accueillis par des colonnes de flammes disposées aux coins du terrain…).

Cela revient à dire que le jeu est plus que l’action subjective de jouer, et même à dire que le jeu n’est absolument pas une activité individuelle dont l’origine soit assignable à un agent joueur qui prendrait le rôle d’un sujet de l’action. Le jeu se joue lui-même, il est joué, comme le dit Gadamer. Diaw « joue », mais uniquement si jouer est compris dans le sens précis de: être le participant d’un jeu de forces plus globales que la stricte individualités et les simples possibilités corporelles et mentales d’un individu joueur ». Diaw s’insère dans une totalité mouvante, en perpétuel renouvellement, de forces, et c’est là qu’il est encore un joueur, et non un pur athlète ou un pur compétiteur. Tout joueur renonce alors, dans le jeu, à l’ambition de l’omnipotence, au mirage de la victoire systématique, et le jeu se nourrit de cette compréhension tacite par le joueur qu’il s’insère dans un processus qu’il ne peut jamais maîtriser entièrement. Au basket, la chose est patente: vouloir défendre n’est jamais croire que l’on empêchera l’équipe adverse de marquer le moindre panier, c’est bien plutôt travailler à être le plus efficace face à des situations d’attaque imposées par l’adversaire, c’est être force parmi et face à d’autres forces antagonistes. Chaque action de jeu singulièrement, considérée en elle-même comme un tout, comme un point unique, pourrait se résumer à une loi du tout ou rien: soit il y a panier, soit il n’y a pas panier. Or cette somme de nombreux « tout ou rien », 70 à 80 par équipe par match environ, conduit finalement à penser la totalité de la partie non plus elle-même en termes de succès total ou d’échec total, mais comme des tendances graduelles: on a bien défendu , parfois, même quand Nowitzki est à 30 points (il suffit qu’il ait eu à shooter 35 fois pour scorer ce total pour que l’action défensive soit rentable), une équipe peut encaisser cent points et avoir très bien défendu. Le jeu est l’antithèse absolue de l’omnipotence, et le mauvais joueur est celui qui persévérait dans cette croyance à sa propre omnipotence et qui n’accepte pas de voir celle-ci niée dans les faits: littéralement, le mauvais joueur ne sait pas, ou ne sent pas, ce qu’est le jeu, il ne sait pas jouer, tout simplement.

Il n’y a d’étoiles, dans le jeu, que chez ceux qui savent ne pas oublier que le jeu est système qui les excède et les surpasse, et ne saurait se plier intégralement à leur seul bon vouloir. L’oubli de la dimension systématique mène à la tentation du soliste, qui rime toujours en basket avec solipsisme, en quelque sorte.

Ici le jeu dans le sport rencontre clairement le pur jeu de hasard: l’action des autres joueurs a sur l’action de chaque joueur individuel (dans la mesure où cette dernière expression a un sens, qui est au moins problématique, sinon inexistant, comme on l’a vu: le jeu est « être-joué » pour le joueur, et non pas « action personnelle de jeu ») une fonction analogue au hasard dans les jeux de cartes et les jeux de casino. On comprend alors d’autant mieux que la démarche d’entraînement, d’élaboration patiente de systèmes collectifs, la notion de philosophie de jeu, tout cela ait en fait l’ambition de se donner les moyens de réaliser l’omnipotence d’une équipe, comme cela est réalisable, en basket, sur de courtes séquences de jeu, fort bien mises en lumière par les statisticiens en général: ce sont les fameuses « séries en cours », les « 15-2 pour Miami en quatre minutes » et autres « pas le moindre panier marqué en prolongation pour tel joueur pourtant annoncé décisif dans ces moments cruciaux »… là encore, les matches sont souvent une succession mouvante, imprévisibles, de micro-séquences tentant de faire jouer le plus longtemps possible en leur faveur la loi du tout ou rien, l’opposition réussite/échec… La teneur du discours sur le jeu est donc variable selon l’échelle de temps: une séquence s’analyse toujours en termes de réussite ou d’échec complets, une durée plus globale s’analysant en termes de « tendances lourdes » contredites par les détails anecdotiques de la partie, par moments.

Gadamer pousse cette définition du jeu comme processus, ou événement extra-individuel, dans le sens d’un « va-et-vient » permanent entre des forces à l’œuvre, trouvant alors dans le jeu à la fois une source inépuisable de renouvellement dans la répétition même. C’est, au basket, toujours la même démarche, presque toujours les mêmes hiérarchies spatiales entre joueurs, chacun ayant un rôle, mais cela se décline ensuite toujours selon des modalités de détail singulières et distinctes des actions précédentes et des actions à venir… à moins de considérer que les stéréotypes constituent l’essence du jeu, ce qui est absurde si l’on place dans la nature changeante du jeu la source de notre plaisir de joueur ou de spectateur! On sait qu’au basket, beaucoup de schémas de jeu de base en attaque sont en fait des exécutions répétées de mouvements impliquant sur quart de terrain deux ou trois joueurs d’une équipe, le succès de ces exécutions étant effectif ou bien nécessitant un renversement du jeu sur l’autre quart de terrain où l’on attaque, selon un schéma qui impliquera à son tour deux ou trois joueurs. Tout se joue donc bel et bien dans ce va-et-vient entre joueurs, qui pourrait aussi être compris comme va-et-vient entre répétition du déjà-su et déjà-accompli de la tactique (application de l’entraînement, et mise en œuvre d’une culture tactique minimale), et innovation qui n’est toutefois jamais purement individuelle (pour les 81 points de Kobe, il faut quatre autres joueurs qui acceptent, sur le plan tactique, que Kobe prenne plus de shoots qu’il ne fera de passes pendant tout le match). Le système est d’emblée dynamique, en tant que mise en mouvement programmée de forces multiples, et l’étoile n’est jamais pleinement solitaire. Il n’y a d’étoiles étincelantes que dans un ciel structuré par des lois systémiques secrètes, ces lois n’ayant en retour de sens qu’à pouvoir parfois permettre à l’exception, au nouveau, d’apparaître pour briller et ajouter à la beauté de l’univers.

Gadamer explicite nettement que la dimension fondamentale du joueur n’est pas de jouer, n’est pas un acte de jouer, mais bien plutôt un « être-joué », dans la mesure où le jeu implique que le joueur accepte de n’être pas souverain dans la réalisation de ce processus de jeu qui est donc relativement « impersonnel ». On n’y maîtrise pas tout, le geste parfait n’est pas systématiquement accompli, la chance tourne.

Gadamer écrit ainsi, dans Vérité et Méthode (p 124):

« Lorsqu’on en vient à la subjectivité humaine dont le comportement est le jeu, le primat du jeu sur les joueurs est connu des joueurs eux-mêmes, d’une façon particulière. Ce sont de nouveau les applications figurées du mot qui fournissent les indications les plus riches sur son essence véritable. Ainsi, nous dirons d’une personne qu’elle joue avec des possibilités ou des projets. Ce que nous voulons exprimer par là est clair : elle ne s’est pas encore arrêtée à de telles possibilités comme à des buts sérieux. Elle a encore la liberté de se décider de telle ou telle façon pour l’une ou l’autre possibilité. D’autre part, cette liberté n’est pas à l’abri. Le jeu lui-même représente un risque pour le joueur. On ne peut jouer qu’avec des possibilités sérieuses. Cela signifie au contraire que l’on s’y engage au point de se laisser prendre à leur jeu et que ce sont elles qui peuvent l’emporter. L’attrait que le jeu exerce sur le joueur réside justement dans ce risque. On jouit par là d’une liberté de décision qui cependant est à la fois menacée et irrévocablement limitée. Qu’on pense par exemple au jeu de patience, aux réussites, etc. Mais il en est de même dans le domaine de la vie sérieuse : on dit que ne pense qu’à jouer celui qui, pour jouir de sa propre liberté de décision, évite des décisions pressantes ou s’occupe des possibilités qu’en réalité il ne prend pas au sérieux et qui, pour cette raison, n’impliquent pas du tout le risque qu’il les choisisse et ainsi se limite lui-même.

Il se dégage de cette analyse un trait commun dans la manière dont l’essence du jeu se reflète dans le comportement ludique : « jouer » c'est toujours « être-joué ». L’attrait du jeu, la fascination qu’il exerce consistent justement dans le fait que le jeu s’empare de celui qui joue. Même lorsqu’il s’agit de jeux dans lesquels on s’efforce de remplir une tâche que l’on s’est fixée à soi-même, c'est le risque qui fait l’attrait du jeu : est-ce que « ça va » ? Est-ce que « ça réussit » ? Est-ce que « ça va encore réussir » ? Qui tente ainsi est, en vérité, l’objet de la tentative. Le véritable sujet n’est pas le joueur, mais le jeu lui-même (ce que montrent à l’évidence les expériences où il n’y a qu’un seul joueur). C'est le jeu qui tient le joueur sous le charme, qui le prend dans ses filets, qui le retient au jeu. »

Temps de l’indécision, le jeu est aussi le temps de la désimplication du sujet humain de toute poursuite de buts intéressés, le jeu est, plus précisément encore, selon Gadamer, une oscillation entre l’acceptation du sérieux de la vie elle-même, dans sa matérialité et ses exigences quotidiennes les plus pressantes, et le refus d’un tel sérieux. Cette oscillation indique clairement que le sujet, dans le jeu, ne maîtrise pas tout, que le joueur se laisse déposséder de toute la souveraineté sur le monde et sur son action propre qu’un sujet pratique aurait assumée et même revendiquée comme le constituant. Que l’on tente alors un shoot en match, après des dizaines d’heures de shoot à l’entraînement, après des dizaines de milliers de paniers rentrés, ou que l’on tente de gagner sur un coup de dés, quelle que soit l’importance d’une contingence plus ou moins maîtrisée et diminuée par le travail et l’entraînement, tenter de réussir dans le jeu, c’est être tenté soi-même par le jeu, être joué, être essayé par ce qui nous dépasse quand nous prenons part au jeu.

Désintéressé, affranchi de toute implication dans la pesanteur des fins et des moyens techniques et pratiques, le jeu n’est pas pour autant pure gratuité, c’est-à-dire pure absurdité, comme l’explique ensuite Gadamer. Jouer n’a pas de but assignable ni assigné, le jeu est sans telos technique-pratique, mais on peut lui attribuer un sens, c’est-à-dire voir en lui une caractéristique fondamentale de l’être, ou pour parler en termes plus concrets, de l’existence de l’individu qui « joue » ou est joué. Le sens du jeu s’élucide dans le cas précis où le jeu donne lieu à la réussite. Chance, panier réussi, praline sous la barre de MALOUDA à la 46ème minute: dans ces cas concrets du jeu se trouve tout le sens du jeu: le jeu est essentiellement représentation de soi. Par représentation, n’entendons pas duplication, ni réflexivité, mais quelque chose de l’ordre de la présentification, du « darstellen », mise en lumière d’une entité rendue accessible au regard sensible, comme on parle d‘une représentation théâtrale qui n‘est pas duplication/redoublement d‘une œuvre pré-existante, mais entièrement mondialisation d‘une œuvre qui existe au moment où elle devient sensible et où elle appartient au monde en étant « jouée » ou « représentée » .

Le sens du jeu, son but propre et parfaitement intrinsèque, c’est de se présentifier, de se représenter (le « re » n’étant pas un « re » de redoublement, mais plutôt d’intensification, d’accentuation), de se montrer à la lumière, d’advenir en quelque sorte, advenir sous une forme sensible. La question se pose alors de la présence de spectateurs éventuels. Gadamer nous dit que l’enfant ne joue pas pour des spectateurs distincts de lui-même. Les joueurs de basket ne jouent pas (que) pour les 15 ou 20 000 spectateurs rassemblés dans les « arena » futuristes de la NBA. Le jeu se joue pour exister, alors, mais il faut néanmoins faire toute sa place à la notion de spectateur. Le jeu ne peut demeurer authentiquement jeu que s’il intègre des spectateurs sans faire de ceux-ci le but ultime de la représentation ludique. Le spectateur est l’entité ou la fonction la plus à même, au cœur de ce jeu dont Gadamer considère que le spectateur fait partie, de saisir cette représentation, de voir advenir le jeu lui-même. Mais le jeu doit rester jeu de forces qui jouent, et non pur spectacle donné pour une instance externe à lui-même. Gadamer définit ainsi les frontières entre jeu et spectacle. Ce n’est pas parce que moi, comme spectateur, je vois se jouer une partie, un match, que c’est pour moi que ce match a lieu. Ici l’on retrouve donc notre idée initiale de jeu qui est valeur en lui-même et qui marque un essentiel désintérêt par rapport aux schémas quotidiens moyens-fins/buts. On comprend alors que lorsqu’on paye sa place pour voir un match, et que des intérêts financiers colossaux sont liés à ce match, on n’est plus dans la sphère chimiquement pure du jeu et qu’on a basculé dans une chaîne de moyens et de fins.

Alors que se passe-t-il quand, par-delà toute considération d’argent, de notoriété, on voit surgir, nonchalant, dans une décontraction que l’on pense secrètement orgueilleuse, un Boris Diaw, visage candide, qui semble jouer dans la détente, dans le relâchement le plus complet? Gadamer évoque ce relâchement total de l’esprit des joueurs, cette décontraction étrange qui les caractérise parfois. Sans doute avec Diaw trouve-t-on le prototype d’une (r)évolution du basketteur de haut niveau depuis la figure bien connue du compétiteur absolu vers le joueur, c’est-à-dire, somme toute, l’amorce d’un retour à l’essence même du basket, qui était au moins autant pratique ludique divertissante que renforcement physique distinct de la gymnastique qui dominait les cours de sport au début du vingtième siècle. Diaw passe quand il pourrait shooter, et ne fait jamais l’inverse. Sans doute les crétins d’Atlanta ne pouvaient-ils pas sentir le sens et la plus-value ludiques que représentait le style de jeu de Diaw (la France, en la figure de Claude Bergeaud, avait pourtant très bien compris cela dans les années glorieuses du Pau-Orthez du trio Pietrus (X2)-Diaw…), ni le fait qu’un tel joueur, comme Nash, comme Ray Allen, pouvaient symboliser ce que j’appellerais volontiers un "basket total": l’élégance au service de l’efficacité, et une élégance paradoxalement d’autant plus efficiente qu’elle sait advenir de façon désintéressée, purement détendue. Pour gagner un match, pour rentrer un shoot victorieux, deux options s’offrent, qui peuvent se rejoindre mais aussi se distinguer: jouer la carte de la concentration maximum, aux limites du stress supportable par un psychisme, ou au contraire jouer la carte de la décontraction parfaite, oublier l’enjeu et jouer parfaitement libéré. C’est ce que l’on pourrait synthétiser dans l’opposition Jordan/Nash, par exemple: dans un cas, la performance pure, quelle que soit la beauté ou la laideur des options choisies pour y parvenir, dans l’autre l’idée implicite que la performance n’a de sens et de réalité que dans la beauté. D’où l’attaque champagne de Phoenix, d’où le déluge de points, d’où les avalanches de trois-points et les déferlantes de dunks... Et je pense que Phoenix vit en ce moment avec ces idées, mais aussi qu'ils mourront avec ces idées, parce que leurs joueurs incarnent ces idées dans le schéma de Mike d'Antoni.Phoenix a dû inonder la défense des Lakers au match 7 du premier tour, puis a continué à attaquer contre les Clippers.

Comme tous les cas-limites, le cas Jordan est un cas à part, où les contraires coexistent: Jordan était le compétiteur absolu, mais aussi un joueur au sens où l'entend Gadamer. De même, Nash n'est pas non plus une tête brûlée qui n'en ferait qu'à sa tête. Jordan n'est pas Papaloukas (moche à regarder jouer, comme toute la sélection grecque au dernier Euro), et Nash n'est pas Marbury, qu'il a d'ailleurs avantageusement remplacé à Phoenix, comme le montre l'évolution du rendement de Shawn Marion, qui est passé de dunkeur concon à très honorable joueur intérieur, lucide, efficace, voire dominateur depuis deux ans au rebond...

Je pense néanmoins que compétiteur et joueur s'opposent nettement comme deux tendances présentes chez les joueurs, parfois comme tendances concentrées dans le même joueur (cela donne les très grands joueurs... Magic, Jordan, Bird, etc), ou comme parfaitement dissociées (Papadopoulos chez les compétiteurs, et les branleurs des Knicks chez les joueurs-flambeurs). la scission entre les deux tendances se définit par la définition implicite que le basketteur se fait du jeu de basket: pour le compétiteur, le jeu se définit comme action individuelle en vue d'un but qui ne réside pas dans le temps et l'espace circonscrits de la partie (gagner une bague de champion NBA, amasser les millions de dollars... plaire au public); pour le joueur, le jeu est essentiellement cet être-joué, donc cette culture de l'élégance non comme posture d'esthète mais comme essence même du jeu, que décrit très bien Gadamer dans Vérité et Méthode.

Gadamer nous permet alors de penser le jeu non comme pratique, mais comme production, reprenant alors la distinction tout aristotélicienne entre la pratique (action) et la production, qui est création d'oeuvres distinctes de soi, selon le paradigme de l'artisan, et non de l'homme politique dont le mode d'être est celui de la pratique. que crée le jeu, qui soit plus qu'une simple et éphémère mise en mouvement de dix doubles-mètres qui ont bouffé du kangourou, sont blacks à 75 ou 80%, et ont reçu pour don des dieux de savoir enfiler n'importe comment des ballons dans un panier percé?

Il faut comprendre que le jeu se présentant, se "représentant", finit par valoir dans la durée comme un objet: sa manifestation devient un objet à part entière, qui a une consistance, une permanence qui lui est propre, et permet qu'on en parle en termes d' "oeuvre". Ici s'amorce alors la pensée d'une essentielle corrélation entre le jeu et l'oeuvre d'art, et se voit justifiée mon assimilation de l' "être-joué" à une quête inconsciente de l' "élégance", du "beau geste", non pour se la péter mais parce que le beau geste possède une évidence qui lui est propre et qui justifie automatiquement son effectuation dans l'instant où il est effectué.

Gadamer s'explique très bien sur ce point, p 128:

La transformation par laquelle le jeu humain atteint son véritable accomplissement, qui est de devenir art, Gadamer l’appelle « transmutation (métamorphose) en œuvre ». c'est par cette transformation que le jeu répond à son idée de sorte qu’il peut être conçu et compris en tant que tel. Là , il se montre détaché de l’action représentative des joueurs pour ne plus consister que dans la seule manifestation de ce à quoi ils jouent.

En tant que le jeu est cette manifestation, il est susceptible de répétition et a en ce sens sa permanence. Il a le caractère de l’œuvre, de l’ergon, et pas seulement celui de l’energeia (c'est-à-dire : il est authentiquement création/production, poiésis, et pas seulement pratique, praxis, pour reprendre la distinction d’Aristote). En ce sens le jeu peut être appelé, sous sa forme transmutée, « figure ».

dès lors, si dans le jeu apparaît une oeuvre à laquelle chaque joueur participe, la question de la subjectivité de chaque joueur n'a pas d'importance, ni même de sens. La transmutation en figure, l'advenue de l'oeuvre à partir du processus ludique ne s'originent dans aucune décision identifiable du sujet, et le rôle du joueur en tant que volonté consciente de ses choix de jeu est secondaire au regard de la globalité du processus.

Si on part de la subjectivité, on passe à côté du problème et on fait un contresens sur l'essence du jeu. La distinction subjective de soi et de jeu n’est pas l’être véritable du jeu : le jeu est à ce point une métamorphose qu’il ne laisse plus subsister pour personne l’identité de celui qui joue. Chacun se contente de demander ce que cela signifie, ce dont « il est alors question ». Les joueurs ou l’écrivain n’existent plus, seul existe maintenant ce qu’ils jouent.

Nous voici bientôt parvenu au terme de cette longue et étrange improvisation sur mon enthousiasme pour Boris Diaw, qui n'en demandait sans doute pas tant de ma part (mais peu importe, dans notre perspective gadamerienne, puisque on s'y contrefout de la subjectivité et de la riche idiosyncrasie de Bobo/Babak/Arizona Diaw...), et sur la pensée du jeu dans Vérité et Méthode, qui est pourtant la machine de guerre fondatrice de l'herméneutique contemporaine opposée à la déconstruction de mon cher Derrida...

Je vais, pour finir, laisser le mot de la fin, mot assez technique, mais mot à la limite de la poésie, dans sa formulation même (admirez ce mot "promesse" qui surgit là, poétique, émouvant, au terme d'une analyse extrêment technique...) et dans sa thématique de la production... Dans cette formule que je vous propose, Gadamer assimile nettement l'essence de l'oeuvre d'art et le jeu, confirmant notre thèse qu'une certaine idée du "jeu", en NBA, qui est la passion prédominante en sport de tous les rédacteurs du Systar, passe non pas par la recherche du geste gratuit, baroque (passes aveugles à la con, dribbles inutiles entre les jambes, arrosage de cercles), mais par une élégance intrinsèque au geste efficace, par une certaine épure, une harmonie du geste avec le corps du joueur. Le jeu est essentielle primauté de l'esthétique, et non pas accidentelle tentation de l'esthétisme...

Laissons à présent, pour de bon, à Gadamer, le soin de clore ce texte qui fut lui-même, en son genre et selon ses lois propres, une forme de jeu... (d'autant que ça tombe bien, il est 1h41 du matin, le match va commencer sur NBA+ dans quelques dizaines de minutes...):

Le jeu indique toujours la clôture, la totalité, l’auto-suffisance, l’absence de fins extrinsèques au jeu lui-même, donc Gadamer peut dire : « L’être de n’importe quel jeu est indéfiniment promesse tenue, accomplissement pur, Energeia qui porte en elle-même son telos. Le monde de l’œuvre d’art, dans lequel un jeu se déclare pleinement en l’unité de son cours, est en fait un monde totalement métamorphosé. Chacun le reconnaît : c'est ainsi. »

Commentaires

Bobo, Babak... Et Babik, alors ?
C'était quand même le second rejeton de Django, très bon
guitariste de surcroît !
Comment ça, rien à voir avex la choucroute ?
Ok, ok, quand j'aurai quelque chose de moins jazzy à dire,
je vous fais signe.

Ecrit par : George | 05 juin 2006

Philosophies analytiques et continentales, que nous apprennent-elles sur le sport et la sociologie ?
Cher Bruno,
Après que je t’ai proposé de visiter ton blog, tu m’as suggéré de consulter ton texte sur Gadamer et le basket. Je l’ai donc lu et il se trouve qu’il concerne justement un sujet qui m’intéresse tout particulièrement. Alors bien sur ma lecture est pleine de pré-compréhensions et de préjugés mais un lecteur de Gadamer sait bien que c’est là un élément constitutif de toute lecture. Pré-compréhensions qui me viennent surtout de la lecture des sociologues s’essayant aux questions ontologiques ou de la philo analytique de l’ami Searle, toute chose dont un lecteur de Derrida doit, j’imagine, être assez peu fan… Pourtant, je me suis dis qu’il serait peut être intéressant d’y poster un point de vue qui part de préjugés complètement différents, qu’on me pardonne s’il n’apporte rien.
Les sociologues s’interrogent souvent sur la nature et l’objectivité des faits sociaux, problème qu’on peut illustrer ainsi dans le cadre de ton texte : une partie de basket est-elle un ensemble d’actions individuelles orientées par la subjectivité de chacun des participants ou est-elle un processus (ou éventuellement un système dynamique) dans lequel s’insère (est inséré ?) chacun des participants, ceux-ci orientant ainsi leur conduite non en fonction de leur propre subjectivité mais en respectant la logique/cohérence de l’ensemble. Je dirais que ta position héritée de Gadamer est plus proche de la deuxième branche de l’alternative. Cette question est fondamentale car derrière elle se cache tout le débat sur la légitimité d’une science sociologique. Je voudrais juste profiter de l’occasion que tu me donnes en parlant du jeu et des joueurs pour évoquer ce problème de la sociologie, je crois qu’il peut intéresser un philosophe, car derrière c’est ce que nous sommes en tant qu’individu / personne / sujet qui est en jeu, la compréhension que nous avons de nous-mêmes, de notre statut en tant qu’être inséré dans le monde.

Mais reprenons notre alternative pour comprendre le problème qui se pose au sociologue. Une partie de Basket se constitue à partir de l’action de nombreux individus, elle est donc un fait social, en ce que le social se réfère justement à ce fait d’être plusieurs. Ce fait « d’être plusieurs » implique-t-il de recourir à une discipline différente, ceci parce que la partie dépasserait les joueurs, qu’elle serait un mode d’être particulier ? On peut imaginer sans difficulté une étude psychologique de chaque joueur, la psychologie rendant compte de toutes les actions individuelles, on peut alors penser déduire la partie de basket des « lois » de la psychologie. La sociologie serait ainsi dérivée de la psychologie, c’est ce que pensait, entre autre, John Stuart Mill. Alors une partie de Basket est-elle une somme d’actions explicablent psychologiquement ? A l’aide de Gadamer tu fournis un certain nombre d’élément qui s’opposent à cette perspective et qui tournent autour de l’idée que ce n’est pas le joueur qui produit le jeu mais l’inverse, mais à tout seigneur tout honneur, je te cite donc : « le jeu est un processus, un état de chose, un événement qui excède largement sur le plan de l’être, la perception subjective qu’en a l’un de ses participants » et surtout « le jeu est plus que l’action subjective de jouer (…) le jeu n’est absolument pas une activité individuelle dont l’origine soit assignable à un agent joueur qui prendrait le rôle de sujet de l’action ».

Le jeu est-il alors un nouvel être ? Etre qu’une science particulière pourrait étudier ? Pas encore, tu précises que le jeu ou la partie ne résulte pas de l’action d’un individu, qu’elle n’est pas la conséquence d’une intention, mais est-elle la somme de plusieurs ? Ou un ensemble d’actions intentionnelles ? Ceci ne nous sortirait pas encore de la vision de Stuart Mill, alors donc : si le jeu n’est bien sur pas le produit de l’action et donc de la volonté / l’intention d’un seul est-il la résultante de l’intention de tous ? La partie est-elle une agrégation / une somme / un ensemble d’actions intentionnelles ? Une réponse positive n’est pas aussi aisée qu’il paraît, rappelons une de tes remarques « le jeu est système qui les excède et les surpasse ». Si le jeu est système il ne peut être compris à partir de la sommation des psychologies des individus, dans un système c’est la logique d’ensemble qui détermine le mouvement des parties, exactement comme tous les éléments de ma montre sont déterminés par la logique d’ensemble qui est d’indiquer l’heure. Je ne peux donc comprendre ce qu’est la grande aiguille de ma montre et ce qu’elle fait simplement en décrivant sa structure ou sa composition, il me faut la replacer dans l’ensemble « montre », étudier ses relations avec les autres éléments. En est-il de même pour le joueur et la partie de Basket ? Suffit-il de dire que la partie dépasse l’action subjective d’un joueur pour en conclure que la partie est système qui les surpasse tous ? Il me semble que c’est aller un peu vite en besogne. Chacun des joueurs s’insère-t-il dans un ensemble, et se conduit-il uniquement pour respecter ce système qui le dépasse ? N’est ce pas ce que tu veux dire en te référant à Gadamer et en écrivant « la dimension fondamentale du joueur n’est pas de jouer, n’est pas un acte de jouer, mais bien plutôt un « être joué » » et lorsque tu fais la différence entre le compétiteur et le joueur, celui qui cherche à plier le jeu pour réaliser ses objectifs, gagner, et celui qui « est essentiellement cet être-joué, donc cette culture de l’élégance non comme posture d’esthète mais comme essence même du jeu ». Je crois que tu parles de la même chose que ce que Pierre Bourdieu appelait l’intériorisation de l’extériorité, ou la complicité ontologique entre l’intérieur, les structures mentales, et l’extérieur, les structures objectives du réel. Intériorisation qui permet de se comporter comme un poisson dans l'eau, c’est à dire d’avoir toutes ses dispositions à l’action en adéquation avec le contexte, adéquation donnant l’image d’un comportement parfaitement naturel dans le contexte. Ce qui est le résultat d’un long apprentissage apparaît ainsi comme ce qui va de soi, l’individu semble improviser à la perfection du fait de cette complicité entre ses capacités et la situation. C’est un peu, j’ai l’impression, l’image que tu donnes du joueur, celui qui se laisse aller par le contexte, le jeu, dont toutes les actions semblent aller de soi, être naturels.

Problème, peut-on se contenter d’une telle conception du joueur ? Cet "être joué" n’est-il pas illusion, illusion que donne celui qui sait bien jouer ?Se contente-t-il de se laisser mener par le contexte/ jeu ? Ceci impliquant que « le véritable sujet n’est pas le joueur mais le jeu lui-même » ? C’est la caractéristique d’un système, tous les éléments y sont rapportés à l’ensemble, l’ensemble est alors sujet. Si les mouvements des éléments de ma montre sont totalement déterminés par la logique d’ensemble, peut-on en dire de même dans une partie de Basket ? Si oui on aurait assuré la légitimité de la sociologie, celle-ci étudiant la logique des systèmes qui contraignent les acteurs, par exemple le système capitaliste qui d’après Marx contraint les capitalistes à la concurrence, la baisse des salaires, l’accentuation des antagonismes de classes puis l’effondrement du système. Mais en tant que joueur de Basket peux-tu te considérer comme dépouillé de ton autonomie, comme simple « être joué » et non comme joueur, comme un support de structure aurait dit Althusser, être un bon joueur est-ce donc perdre son autonomie pour se laisser jouer ? A l’inverse n’est pas plutôt le bon joueur qui sait orienter le jeu, qui peut faire ce qu’il veut avec le ballon, alors que le mauvais est toujours à la traîne, toujours en train de suivre ? N’est-ce pas le meilleur, le capitaine qui décide de la logique d’ensemble ? De l’orientation du jeu ? Etre dépassé par le jeu, n’est-ce pas la caractéristique de celui qui est trop faible pour mener le jeu ? Le fait que le jeu soit mené d’une façon qui apparaît comme naturelle ne fait que confirmer le talent du joueur, mais n’implique pas qu’il existe véritablement un tel naturel. D’ailleurs ce n’est sans doute pas ton idée puisque tu écris que le joueur s’insère dans un « processus qu’il ne maîtrise pas entièrement ». Si le joueur ne le maîtrise pas entièrement cela signifie qu’il en a tout de même une certaine maîtrise, qu’il contribue donc à produire le jeu, qu’il n’est pas un simple être joué mais un joueur, un acteur.

Si, comme je le crois, le joueur n’est pas un être-joué, s’il construit le jeu, la partie a-t-elle une existence au-dessus de la subjectivité des individus qui pourrait justifier une discipline particulière ? Derrière cette opposition sujet-jeu, je crois qu’il y a une mauvaise conception du sujet qu’on peut comprendre en faisant un petit détour par Leibniz. On retrouve sûrement des conceptions analogues chez bien d’autres auteurs, mais ma (très) modeste culture philosophique fait que je n’ai que cet auteur à citer, auteur qui exprime parfaitement une conception courante de l’individu et surtout qui en tire des conclusions anti-sociologiques au possible. Une substance est définie par Leibniz comme ayant une notion qui contient l’ensemble des prédicats qui s’applique au sujet de cette notion. Pour reprendre l’exemple de Leibniz, la notion d’Alexandre le Grand contient tous les prédicats qui s’appliquent à ce sujet, qu’il serait roi et qu’il vaincrait Darius et Porus... L’histoire d’un individu est donc celle du « déroulement de sa notion », de l’ensemble de ses prédicats. Leibniz en tire alors une conclusion déroutante mais je pense inattaquable, les substances n’ont aucune influence les unes sur les autres, puisque tous ce qui les caractérisent est déjà dans leur notion. Il n’y a donc aucune place pour la sociologie chez Leibniz, on peut se contenter de connaître les substances individuelles. Je pense que cette conception de Leibniz exprime la perspective la plus courante sur le sujet, celui-ci est généralement conçu comme une totalité unifiée et hermétique. C’est ce que l’on observe dans ce vieux concept qu’est celui de l’âme, et aujourd’hui, dans notre monde déchristianisé, dans l’idée d’un patrimoine génétique qui définirait ce qu’est la personne. Certains (les raeliens) croient pouvoir s’assurer la vie éternelle par le clonage, comme si la totalité de ce qu’ils sont était dans leur patrimoine génétique. Mais on pourrait la retrouver dans certaines conceptions que se font certains de la psychanalyse ou de certaines psychothérapies, « rechercher ce que je suis véritablement » (je ne dis pas que c’est la perspective de la théorie psychanalytique, mais je pense qu’elle est très souvent envisagée ainsi), ou dans d’autre cas ceux qui cherchent ce que serait leur véritable avis / pensé / opinion indépendamment de toute influence. Pourquoi dire tous cela ? Car je crois que c’est comme cela qu’on comprend l’objet de la sociologie, il faut d’abord rejeter cette conception d’une réalité substantielle du sujet, qu’on pourrait retrouver dans l’âme, l’inconscient ou le patrimoine génétique, conception monadique du sujet, critiquée par exemple par Levinas, pour citer un non-sociologue, mais sans doute par de nombreux autres philosophes. Cela permet de concevoir l’autonomie et la liberté autrement, celles-ci ne sont pas réalisation spontanée de soi ou action en raison de sa seule nature (comme chez Spinoza je crois…) mais action dans une situation, situation qui définit cette possibilité d’action, la partie de basket ne contraint pas le joueur, elle le constitue en tant que joueur, elle définit les possibilités et les impossibilités d’actions, elle est définition d’un ensemble de règles, règles qui ne déterminent pas les éléments constitutifs comme le fait une montre mais qui construit leur autonomie, le joueur n’est ainsi pas un être joué, il est bien un joueur mais il ne peut l’être que dans la mesure ou la situation le construit comme joueur.

Pour illustrer et pour préciser cela je vais faire appel aux concepts de John Searle dans son ouvrage « la construction de la réalité sociale ». Searle essaie de penser l’action collective sans en faire une réalité, un mode d’être mais plutôt en repensant l’action individuelle. Citons-le « de nombreuses espèces d’animaux, la notre tout particulièrement, ont une capacité pour l’intentionnalité collective(…). Ce sont les cas où je ne fais quelque chose que dans le contexte plus général où nous faisons quelque chose(…). Si je suis violoniste dans un orchestre, je joue mon morceau dans notre exécution de la symphonie »(p40-41). Cette intentionnalité collective diffère de l’intentionnalité individuelle « il y a une énorme différence entre, d’un coté, le fait pour deux violonistes de jouer dans un orchestre, et de l’autre, le fait de découvrir, alors que je joue ma partie, que quelqu’un dans l’autre pièce joue la sienne, et de découvrir ainsi que, par hasard, nous jouons le même morceau d’une manière synchronisée »(p42). Reprenons Leibniz et la partie de basket, on pourrait imaginer dans la perspective de Leibniz que chaque joueur ne fait que dérouler ses propres prédicats, n’agissant qu’en fonction de sa définition, la partie serait cohérente grâce à l’harmonie divine préétablie, on n’aurait ainsi que des joueurs qui agirait à partir d’eux-mêmes et leur psychologie(ou leur définition si on reste dans la perspective leibnizienne) suffirait à expliquer leurs actions.
Mais ce n’est pas ce que font les joueurs, ils orientent leurs actions à partir de l’ensemble, leur intentionnalité n’est pas collective ou sens ou elle existerait au-dessus d’eux, mais au sens où elle se définit en fonction de l’activité des autres, non pas pris chacun individuellement mais comme respectant un plan d’ensemble, par exemple de jouer particulièrement offensif pour rattraper le retard de panier. Et c’est bien ce plan d’ensemble que tu vois se présentifier-advenir, comme ensembles d’interactions, c’est à dire d’actions orientées les unes par rapports aux autres. On peut ainsi comprendre en sociologue, non la psychologie de chacun individu qui définirait leurs actions, mais la situation collective qui délimite leurs possibilités d’actions et l’intentionnalité collective qui prescrit l’orientation des actions les unes par rapports aux autres, il y a ensuite des possibilités de variations individuelles dont la psychologie individuelle peut ensuite expliquer le choix. Encore un petit élément donné par Searle pour comprendre la réalité sociale, les règles constitutives, c’est à dire les règles qui créent une activité sociale et non qui la réglementent. Par exemple les règles du jeu d’échec définissent le jeu d’échec et donc le constituent, les règles du code de la route ne font que réglementer une pratique qui existe avant ces règles, la conduite. De même il y a des règles constitutives du Basket, qui ne font pas que régler l’usage de la balle, ces règles créent une activité sociale. L’individu en jouant au basket joue avec ces règles, ce qui va constituer son jeu son autonomie, c’est l’usage de ces règles qui, là encore, sont à la fois contraignantes, elles empêchent de faire certaines actions, mais aussi habilitantes, elles créent la possibilité de l’action, elles créent le basket-ball. C’est ce qu’explique souvent le sociologue Anthony Giddens, le social est contraignant et habilitant, c’est une mauvaise conception du sujet qui ne fait concevoir le social que comme contraignant, conception selon laquelle un sujet libre serait un sujet monadique. La partie de basket ou le jeu n’est ainsi pas un système ou un processus dans lequel s’insère un individu qui serait ainsi contraint par un processus, processus qui ne le laisserait pas totalement maître de ses actions. Ce sujet n’existe pas, le sujet est toujours dans une situation sociale. Dès lors il n’y a pas advenir du jeu, comme un mode d’être particulier, puisqu’il y a toujours une situation sociale que tu peux regarder de haut, comme un public regarde un match de basket, l’advenir du jeu ne se trouve ainsi pas dans un mode d’être particulier mais dans une configuration ou une re-configuration particulière de l’être social de l’homme, donc des interactions.

Un sujet qui serait un être joué ne me semble donc pas exister, un sujet a toujours une autonomie, une liberté qu’il utilise pour construire et transformer la situation dans laquelle il se trouve, mais il est toujours « dès le départ » dans une situation sociale, situation qui ne détermine pas un comportement comme le fait un système mais qui dans sa logique d’ensemble laisse une part d’indétermination que le sujet manipule. Le jeu n’est alors qu’une configuration particulière que prend le social, c’est à dire le sujet en interaction. Cette conception permet d’assurer, il me semble, la légitimité de la sociologie. Les faits sociaux, les interactions expliquent ainsi autant les actions que la psychologie des individus, sans former une réalité au-dessus des individus. Ceci permet d’éviter une forme de dualisme ontologique, un fait social qui adviendrait sans aucun rapport avec la subjectivité des individus. Je crois que cette nature sociale de l’homme a beaucoup de conséquence, mais je ne suis qu’un humble étudiant en sociologie qui s’est déjà aventuré bien loin de son domaine de compétence, puisse les philosophes pardonner cette incursion et ses limites…

Ecrit par : Cyril Jayet | 09 juillet 2006

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