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21 juillet 2006

"Mon corps est mon pays": Lebanon Blues 2006

Lebanon Blues 2006

 

Mon corps est mon pays

 

 

1

 

 

« Dans mes veines dans mes cendres vient l’éveil,

 

je me lève, le monde est une maison autour de mon visage,

 

chaque fleur est poème.

 

L’histoire vacille comme une proie

 

l’ histoire se fait plus vive –

 

quel feu as-tu éteint,

 

lequel as-tu ravivé, ô Mihyar ? »

 

 

Deux ans déjà que mon ami Philippe m’avait offert ces vers d’Adonis, une façon de me faire partager son Liban, de m’introduire à un monde qui m’était et m’est encore étranger, en entrant en Orient par la Mémoire du vent. Philippe avait écrit sur la première page : «  « Il est important d’avoir de l’Adonis dans sa bibliothèque » (phrase du jour) ». Tu ne croyais pas si bien dire !

Depuis le début de l’attaque israélienne en territoire libanais, j’ai une pensée continûment  inquiète, pour le mal qui pourrait arriver à ces amis de Beyrouth que nous avons, et pour ce mal qu’ils retiendront et emporteront avec eux de leur retour au pays.

 

Le Hezbollah d’un côté, ramifié, partout infiltré, dont Philippe me parlait parfois en me rappelant que le Liban continuerait de connaître tous les soucis diplomatiques possibles pour avoir permis (ou subi, qui serait sans doute le mot juste… et subi la Syrie, et mille autres plaies…) l’avènement et l’implantation du Hezbollah… Et l’Etat d’Israël de l’autre côté, dont l’armée est l’une des plus puissantes au monde, et qui, pour des raisons qui peut-être ne sont pas toutes absolument condamnables (permettez-moi de ne pas aller plus loin, dans un tel débat, que cette simple supposition, et de ne pas chercher ici à poser la question d’une quelconque justification des événements, ou de la plus ou moins grande valeur de l’une des deux causes), tente par la guerre aérienne, de détruire une organisation qui se retrouverait, en cas de guérilla urbaine, comme un poisson dans l’eau et parviendrait à tenir en échec Tsahal. S’il n’y avait que ces deux géants, se livrant un duel de titans, à coups de roquettes, de tonnes de bombes, d’enlèvements troubles de soldats et d’exécutions rapides, on déplorerait une guerre, simplement.

 

Mais tout va plus loin, et plus gravement, et bien plus mal, qu’une simple guerre où un Etat tente de neutraliser l’un de ses pires adversaires stratégiques dans la région. On sait que le Hezbollah a grandi au Liban en utilisant en permanence la population libanaise pour se cacher, pour empêcher une agression frontale par les forces internationales. Le Hezbollah a choisi le Liban, alors que l’inverse n’est pas vrai. Le peuple libanais paye depuis des décennies pour ce que jamais il n’a eu la possibilité de choisir, toujours mis devant le fait accompli il ne pouvait que tenter de protéger ses enfants et son humanité.

 

Beyrouth transformée en « pute de l’Orient », en immense bordelodrome par les princes d’un Orient plus lointain encore, ces dernières années, et Beyrouth déjà saignée, en ces années qui virent naître tous mes amis libanais, « on jouait en entendant les soldats se battre en bas », « des snipers étaient postés sur les toits dans ma rue », mille souvenirs qui vous firent, chers amis, aimer le Liban comme on aime plus encore un être cher qui a connu une maladie mortelle et en est miraculeusement revenu… Je nous revois depuis deux ans, converser en nos quartiers de Paris où nulle ombre de guerre ne plane plus depuis bien longtemps, je vous revois m’expliquant d’où réellement vous veniez et d’où, de cœur, vous ne partiriez jamais vraiment, je revois aussi les déceptions passagères, et peut-être aussi Malek – permets-moi de te citer ici, Malek – me disant se sentir « Libanais à Paris et Français à Beyrouth »…

J’aimais me demander, quand Philippe, parfois, n’était pas là, quand il parviendrait à entonner, guitare en main, chapeau et bretelles au corps, le Lebanon Blues que j’appelais silencieusement de mes vœux après l’avoir vu et écouté tant et tant de fois se placer modestement, humblement, sous le patronnage des géants du Blues, dans quelque salle de café ou de bar parisien, le temps d’un concert…

 

J’avais lu deux ou trois fois Catharsis de Zeina, toujours frappé de l’expressivité d’un dessin si épuré, d’un graphisme aussi sobre, stupéfait de voir qu’un ballon passant au-dessus d’un mur de sacs de sable entassés pouvait tant dire sur une enfance en guerre, sur une enfance qui sans doute ne comprenait pas tout mais sentait obscurément les maladies mortelles de sa Beyrouth natale.

 

 Je n’aurai sans doute pas avant longtemps l’outrecuidance de réclamer à Philippe un hommage musical à sa ville, et je ne sais pas ce que Zeina choisira de dessiner, si elle choisira la voie de l’onirique et de l’enfance ou bien si elle dessinera Beyrouth 2006, à la faveur de détails vécus…

 

Adonis, Philippe, écrit également ces vers (tu les consulteras sans doute en arabe, de ton côté) :

 

« je me suis mis dans une guitare

 

où chaque corde saignait sa blessure ouverte »,

 

 

 dans ce poème intitulé « Mon corps est mon pays » que je citais plus haut… Chacun pourra maintenant y lire quelque chose de vrai, dit en des termes insolites, mais vrais.

 

On aurait aimé pour vous tous, amis si lointains mais si proches, un autre été, une autre jeunesse, un Beyrouth moins incendié, pour qu’il vous soit laissé un véritable choix de paix au moment où vous aurez à décider de faire votre vie là-bas ou bien de vous tracer un chemin en France. Philippe avait tout récemment choisi d’étudier le problème des communautarismes au Liban, et s’attendait à un été de travail studieux, de compulsation studieuse de documents, et à une préparation d’étude de terrain. Depuis le Val de Grâce, j’arrive presque à te voir, du moins je t’imagine, « irrité », avec une forte envie de les « battre », presque aussi bien que je voyais il y a quelques jours Malek peiner à contenir une colère froide contre le Hezbollah et Israël… Et puisque lors de ces moments-là, toute la parole et tout le silence possibles vous appartiennent, chers amis, j’écoute, je retiens ce que vous dites ou direz, et je ne peux m’empêcher de remarquer que vous auriez bien des raisons de devenir haineux et que, tout comme vous n’étiez pas devenus tels hier, vous ne l’êtes toujours pas aujourd’hui.

 

Je pense bien à vous, chers amis, et j’attends avec une bien étrange impatience, anxieuse, de vous revoir quand les feux de Tsahal auront triomphé ou faibli devant les tentacules du Hezbollah, et quand on aura cessé d’oublier qu’entre les deux, il y avait un peuple, ce Liban condamné à subsister entre les cendres et le cèdre, entre les champs de poussière et les chants de lumière. Je dois, ayant pareil texte sous les yeux, laisser les derniers mots de ce court message à Adonis, toujours dans ce long poème : « Mon corps est mon pays » :

 

« Après les cendres de l’univers,

 

le rêve est la couleur et l’arc de la couleur,

 

il secoue ce temps qui dort dans l’épaisseur du givre,

 

muet comme un clou,

 

et le verse comme une urne

 

et l’abandonne au feu, à l’instant bondissant

 

du germe des âges et de l’avancée des enfants –

 

des enfants qui sèment le grain pur

 

et portent l’étincelle, la lumière.

 

 

Je me suis lavé les mains de ma vie

 

fragile comme un papillon,

 

j’ai réconcilié l’éternité et l’éphémère

 

pour déserter les jours, pour accueillir les jours,

 

les pétrir comme du pain, les purifier des rouilles

 

de l’histoire et de la parole,

 

pour me glisser dans leurs châles

 

comme une chaleur ou un symbole,

 

car il est dans mon sang une éternité de captive,

 

une éternité d’expiation colportée par ma mort

 

et autour de ma face une civilisation en agonie.

 

 

Me voilà pareil au fleuve

 

et je ne sais comment en tenir les rivages

 

moi qui ne sais rien excepté la source

 

l’errance où vient le soleil comme magique herbe noire

 

où se cabre le soleil comme une jument rouge

 

voyante du bonheur du malheur, devin ou lion

 

ou aigle qui dort comme un collier

 

au front de l’éternité. »

 

 

(je souligne)

11:31 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Liban

Commentaires

Merci Bruno pour ces lignes. Adresse nos amitiés et notre soutien à tes amis libanais. Ces vers d'Adonis sont magnifiques. Ils expriment si bien cette tragédie (sans fin ?) qui martyrise ce pays ami. Tes mots créent un pont de solidarité, d'intelligence et d'amitié avec les victimes de ces affrontements. Ils ne soulagent peut-être pas autant que les corridors humanitaires mais ils sont indispensables. Affectueusement à tous !

Ecrit par : Systar father | 21 juillet 2006

Oui, c'est un beau texte, je reconnais certains poèmes d'Adonis, et j'en découvre d'autres... Je me demande comment s'en sortent nos amis, s'ils sont toujours là-bas ou bien s'ils sont parvenus à quitter le Liban. As-tu des nouvelles ?

Ecrit par : George | 23 juillet 2006

Ils ne sont pas parvenus à quitter le Liban du tout, les mesures d'évacuation ne les concernent pas, George! Je ne suis même pas sûr qu'ils auraient envie de partir, malgré la situation délicate, mais justement à cause d'elle aussi.
Ils vont tous très bien, d'après mes infos qui datent d'hier soir et que je dois à Rami. J'essaierai d'appeler Philippe ou Zeina très prochainement. Bientôt, un nouveau texte sur Systar parlera à nouveau de tout ceci.

Ecrit par : Bruno | 24 juillet 2006

Merci, Bruno, pour ces belles lignes intelligentes et sensibles. C'est très agréable de te lire, je t'admire de t'intéresser à tant de choses importantes, de prendre le tps d'y réfléchir vraiment.
A propos d'Adonis, une anecdote. Il me semble me souvenir que tu aimais bien les trains ... Cet été, je rejoignais ma belle Ardèche par le TGV de Valence, j'étais encore égoïstement repliée sur mes petits soucis, je lisais sans y penser un dossier de Courrier international sur la situation au Liban, lorsque mon voisin, qui lisait par dessus mon épaule, s'est présenté. Il était journaliste, canadien anglophone, et revenait tt juste de Beyrouth où il avait passé 4 ans. Il m'a parlé de ce pays, de la vie qu'il avait aimé vivre là-bas, des artistes, et il m'a recopié un poème d'Adonis en m'engageant à aller en lire plus. Il l'a traduit en anglais, lui-m^me n'avait que de vagues notions d'arabe, en revanche il parlait un merveilleux français oriental qu'il avait appris là-bas...
C'est beau Adonis, tu vois c'est précisément l'illustration de ce que je te disais : ça me dit quelque chose du monde. Reparlons en !
Merci !

Cha

Ecrit par : Charlotte | 22 octobre 2006

Ah, malgré le bicatage, tu as le temps de passer me voir ici, c'est formidable, Charlotte!
Même si non, non et non: la littérature n'est pas là pour dire quelque chose du monde. Cela c'est le rôle de la philo, de la socio, de toutes les disciplines discursives, mais pas de la littérature. A la rigueur, je t'autorise un : la littérature "transforme" le monde...! Mais, comme tu le dis fort bien: reparlons-en dès que possible, de préférence ailleurs qu'en sortant de l'affreux amphi Champollion le vendredi après-midi!
Le site de Juan Asensio dont je te parlais: http://stalker.hautetfort.com
Juan a d'ailleurs publié tout récemment un texte que j'avais écrit sur son dernier ouvrage!

Elle est très belle, cette anecdote SNCF que tu confies aux lecteurs du Systar. Une très belle rencontre, si elle s'est soldée par la découverte d'Adonis.

Tiens, encore un exemple que la littérature n'a rien à voir avec une thèse sur le monde: Mahmoud Darwich c'est vraiment démentiel, c'est incroyable la puissance qui émane de certains de ses poèmes, mais on ne peut pas vraiment dire que je tienne compte des thèses qu'il y expose... Il faudrait que je retrouve l'un de ses textes qui m'avait tant ému...

Espérant te recroiser très bientôt ici-même ou à Paris, pendant que tu es en vacances de Toussaint, reçois, ma chère Charlotte, toutes mes amitiés les plus khâgnoïdales,

Bruno

Ecrit par : Bruno | 28 octobre 2006

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