« "Mon corps est mon pays": Lebanon Blues 2006 | Page d'accueil | Nouvelle présentation du Systar »

24 juillet 2006

Paris, Beyrouth: quelques stations de sports d'été

Quelques stations de sports d’été

 

 

 

 

Comme aux jours d’hiver je me prenais soudain d’envie de promenades de froidure nocturnes, marchant le long de Paris endormi, revenant ensuite, lorsque j’étais assuré d’avoir oublié l’heure et d’avoir laissé planer le cœur autant qu’il le désirait en effleurements de lieux (incomparable qualité de quelques prières sur l’île de la Cité, je me rappelle… et vous aussi peut-être, si vous me lisiez à l’époque), ce sont, ces dernières semaines, de longues stations, et non plus de purs passages, que le temps me permet de faire.

 

Station initiale : bienvenue à bord du Montparnasse Starship ; me voici, cinq jours par semaine, embarqué dans les hauteurs de la tour, me voici au-dessus de Paris, dans les hauteurs de verre, je discerne mille et mille fourmis humaines, le petit train électrique qu’au sol on baptise « métro », et je vois presque la couverture du Rendez-vous à Paris d’Enki Bilal : chaque jour, depuis le quarantième étage, je rivalise de hauteur avec la tour Eiffel, puis le regard pousse toujours jusque vers les lointains de la Défense. Dans la démesure, la France conserve un certain sens de la mesure, a-t-on pu dire. C'est un peu cela, effectivement, comme si même en cas de flagrant délit de gigantisme et de tentation babélienne, nous, esprit français, voulions conserver l’alibi étonnant du goût, du bon goût.

 

 

Prendre de la hauteur, s’élever au-dessus de la mêlée, voir dans les brumes aux confins de la terre l’événement que l’homme du pur aujourd'hui ne parvient pas à discerner, en un mot prédire l’avenir, c'est un peu aussi le rôle de la structure où j’aurai travaillé pendant un mois ; il était amusant de voir comme l’emplacement géographique se faisait la concrète et quotidienne métaphore de l’activité des hommes qui y travaillent. Prévoyance, vigie, réduire à presque rien les dommages subis… il s’agit d’enserrer tout événement imprévisible dans un maillage tellement fin de structures de clairvoyance, il s’agit d’anticiper l’inattendu : ultime chef d’œuvre, sans doute, d’une économie sociale désireuse de maintenir l’homme à l’écart de l’immense combat métaphysique qui, depuis les commencements de l’histoire, oppose l’événement et la structure, l’impossible et le possible, l’étoile et le système enfin, s’il est ici permis de reprendre le couple d’images qui donna son nom à ce blog.

 

Tout est fraîcheur, calme, travail sans souci, accompli avec sérénité, j’oubliais la chaleur au matin pour la redécouvrir, toujours un peu surpris, par les vents chauds du soir, tandis que j’arpentais le boulevard de Montparnasse. Au matin, les subsistances des rafraîchissements de la nuit achevaient de s’éteindre dans les premiers vents chauds de la journée, il s’établissait sur le boulevard, si ce n’est une pâle rumeur continuelle de voitures, un trésor de silence qui me donnait envie, pour une fois, de connaître ces matins heureux et ces avènements de lumière… Les premiers clients dans les cafés, un Finkielkraut mal réveillé, canino-promenant, en traversant Raspail, l’arrêt obligé au kiosque à journaux au pied de la tour en temps de Coupe du Monde jusqu’au pétard mouillé qui clôtura l’aventure, et le bitume des trottoirs de Montparnasse, qui m’est maintenant si familier…

Des horizontales perspectives du quartier latin, en bordure duquel je vivais, je passais alors en quelques instants, à la grandeur élancée, aérienne, désireuse de tous les bleus du ciel et de toutes les lumières nocturnes, du Montparnasse Starship. J’en étais ravi, je décollais du sol, presque obligé d’avaler ma salive dans l’ascenseur pour rééquilibrer la pression des oreilles, comme dans l’avion !

 

Les heures passaient, selon des lignes de temps continues, homogènes, où rien ne passe mais où tout finit toujours par s’accomplir. Ce fut un mois d’agrément, là-haut perché.

Les fins de journée avaient d’autres charmes, plus terrestres, je perdais en sublime, je gagnais en sensations charnelles. Toujours ces vents chauds, les signes les plus sûrs de la canicule, je les retrouvais, forts et chargés d’odeurs de verdures, toute la végétation des jardins parisiens venait affleurer aux abords de mon propre corps. Les soirs où je ne retrouvais pas d’amis, j’allais avancer quelques lectures au Luxembourg, y recueillir les derniers feux solaires de la journée. En ces lieux encore, le temps ne passait pas non plus, juillet serait un mois, cette année, qui refuserait de passer. Je me rappelais le temps suspendu de l’année passée, de ces jours gris doux où je lisais Villa Vortex, où j’allongeais les heures, médusé de recommencer à prendre tant de plaisir à lire, et l’intérêt passionné que j’ai porté à Dantec par la suite s’enracine profondément dans ces instants de grisaille, lorsqu’une pluie fine, silencieuse, se pulvérisait doucement autour de moi, sous les arbres du Luxembourg. La mémoire peut encore retrouver, pour peu que je revienne en ces lieux, les curieuses sensations d’entre-deux mondes, le questionnement curieux qui venait clore trois années intenses ( « Et maintenant ? »), et surtout le rafraîchissement que finit par apporter, avec le temps, la solitude à tous ceux à qui, sciemment ou non, le sentiment d’amour ne convenait guère… le tout finissait aspiré dans le vortex, justement, et le Luxembourg était une formidable Dantec station, c'était là que j’eus des émotions de lecture suffisamment fortes pour permettre de recommencer quelque chose, en ces jours qui avaient une ambiance de fin de fête (mais était-ce une fête, sinon de l’esprit, ces trois années ?), ou du moins de fin de campagne.

 

Cette année, ce furent Les noms de Don DeLillo, ce fut l’enquête sur la force presque magique de l’évocation ou de l’invocation, c'est-à-dire ce moment curieux où le fait de nommer les choses, de les appeler par un nom qui était déjà ou sera désormais le leur, les fait soit exister, soit apparaître et s’épanouir comme présence. La puissance créatrice du langage, voilà l’idée que j’explorais cette année, que l’on me permettait d’explorer au gré de mes (trop rares) lectures… campé au fond d’une de ces chaises « Sénat Jardin du Luxembourg » d’un vert si étonnamment laid, entendant courir et chanter les petits Parisiens avides d’espace et de caisses de résonance pour leurs exercices vocaux (le cri hystérique des infects petits bambins que je vois, à chacune de mes séances de Luxembourg,  tyranniser leurs parents lors des promenades dominicales au Lucos, courir partout en cherchant le meilleur moyen de tomber et de se faire mal, et évidemment, agacer leurs frères et sœurs quand ils en ont, ce cri, donc, sera rebaptisé dans ce texte, pour des impératifs de poéticité du texte, « chant », voire « chant de la vie », pour reprendre et détourner le titre de certain essai d’une lecture phénoménologique de Faulkner…). 

 

 

 

Toujours le même rituel, en fin de compte : arriver par la rue Auguste Comte, voir les pelouses occupées par une petite foule composée de groupes d’amis, de jongleurs, de buveurs de bières, longer ces pelouses jusqu’à arriver dans le coin souvent calme qui mène aux balançoires, aux terrains de tennis, et enfin au terrain de basket, fameux terrain qui ne possède qu’un seul panier, où les règles du jeu ne sont homologuées par aucune instance fédérale (ni la FFB, ni la FIBA, ni la NBA ne sont au courant des usages étonnants qui ont cours en ces lieux). Sous les arbres, on trouve plus de quiétude, parfois même le silence, comme si les gens calmes se donnaient le mot pour y passer leur temps, à l’exclusion des bruyantes familles que l’on croise ailleurs dans le jardin.

 

 

 Au sol, une douce poussière, et à hauteur d’homme règne toujours une lumière premièrement filtrée par les feuillages, une lumière à la fois blanche et parcheminée, belle en réalité, que je ne trouve qu’en ce lieu, une sorte de conjonction du scintillement d’étincelles et des apaisements luminaux de l’aube, qui donne souvent aux pages que je lis des reflets de singularité orangée, d’un brun de douceur, très clair, une couleur de chaleur, que je perdrai toujours sitôt revenu à la maison, trois heures plus tard. Sur le terrain de basket, tout n’est qu’instable équilibre entre le talent, indéniable, de certains éléments, et ce qui se nomme, pour parler clair, « mauvais foi ». Je m’étonne toujours de voir certains joueurs prendre leur partie tellement à cœur qu’ils en viennent parfois à nier le simple plaisir de jouer, celui des autres mais d’abord le leur. On retrouve le jeu, finalement ! Peut-être faut-il croire que les années d’étude octroient le privilège d’être encore dans un monde et une existence du jeu, où il est encore permis d’essayer des choses avant d’être contraint de réussir coûte que coûte, de découvrir des univers multiples et incompatibles avant de choisir l’un d’entre eux et un seul pour y réussir quelque chose… Les années d’étude, comme en témoigne ce blog, permettent de développer un talent, ou à défaut de talent une compétence acquise par le travail (la philosophie, pour peu que l’on m’accorde que j’y ai maintenant une sorte de mini connaissance de ce domaine des lettres), mais aussi de s’essayer à mille autres disciplines : le sport, la littérature et la production de discours sur celle-ci, à un bien modeste niveau à chaque fois… Et toujours, ce temps qui ne passe pas mais où l’on finit toujours par accomplir quelque chose : c'est le temps, peut-être aussi, de la maturation, où les changements sont rarement radicaux et totalement imprévisibles, c'est le temps où l’on peut encore prendre le temps, c'est le temps des poètes qui ont le temps de faire attention à la qualité de la lumière là où ils vont et vivent, c'est le temps des auteurs qui entendent dans le bruit des hommes de quoi s’élever à la dignité du « chant », à une sorte de grande rumeur du monde…

 

Bien vite je ne peux m’empêcher de penser à des lieux où ces expériences du temps ne sont pas permises, et bien sûr regards et pensées, à nouveau, se portent vers le Liban et Beyrouth, vers ces lieux en proie à la guerre aérienne, vers cette région du monde dévorée par sa propre exubérance militaire, politique, économique et, évidemment, spirituelle. Arrivée à Beyrouth Station, terminus de toutes les joies, terminal des spatioports de la joie…

Tout ce que j’écrivais était vrai, mais tout entier adossé à l’inquiétude permanente devant les attaques, devant les bombardements aériens et les tirs de roquettes, devant cet immense théâtre de poussières qui se dresse sur le Liban et Gaza depuis quelque deux semaines, ces poussières qui envahissent les images de journaux télévisés, et qui laissent place, une fois dissipées, à des chairs souillées de leur propre sang. Depuis Paris, si mes chers amis libanais trouvent le temps et la patience de nous lire par Internet depuis là-bas, sachez que nous avons connu l’inquiétude, que nous avons ressenti, comme vous sans doute, une immense déception qu’Israël ait pu croire nécessaire, à tort ou à raison, de procéder à des attaques militaires au Liban, et que nous avons la sympathie la plus aiguë face au déchirement de cette ville, Beyrouth, que l’histoire n’a pas épargnée.

 

Je voulais parler encore de notre Paris de fête d’été, de toutes ces douceurs, des quais le soir où vivent en harmonie quantité de pacifiques tandis qu’à la tombée de la nuit il n’y avait plus que les aveuglants projecteurs des bateaux-mouches pour éclairer les pages que j’achevais de lire ce soir en bord de Seine.

Je voulais vous dire que sur le parvis de Notre-Dame, ce soir, j’ai vu des jongleurs de feu, l’un d’eux a déclenché un feu d’artifice autour de lui, maniant de ses mains expertes des lanières du bout desquelles ont fusé pendant une minute d’exception des centaines d’étoiles, son corps est devenu pour un soir une galaxie, c'était beau, tout simplement, cela faisait sourire de plaisir et de joie, une nuit d’été cosmopolite parisienne comme la ville en connaît depuis si longtemps, mais cette fois-là j’y étais, et dans les anonymats et les torpeurs caniculaires de Paris, je n’ignore pas qu’on peut vivre des moments qui ont la beauté d’événements, des éclairs de lumière, voués ou appelés à se transmuer parfois en œuvres (sur l’amour à Paris, l’été, j’avais lu Doux oiseaux de Galilée de Muriel Cerf et bien sûr Lumière de Claude Romano…).

 

Je voulais dire mille autres choses qui auraient signifié que j’étais parfaitement heureux. Mais des confins de cette Méditerranée que depuis l’enfance mes parents m’ont permis de découvrir, de ces confins nous viennent des sueurs d’inquiétude vague, vague, diffuse, car nous savons que la vie de nos amis n’est pas réellement menacée, mais nous savons tout autant leur malheur, leur détresse de voir un pays et une population payer si cher l’affrontement de deux monstres militaires dont le Liban n’a jamais désiré la présence.

Plutôt que de vous assommer par la répétition des mêmes mots, déjà écrits, puisque le malheur et la peur n’ont pas « l’élégance » d’être des sujets particulièrement aisés à décrire et même à avouer d’une manière esthétique, sans doute vaudra-t-il mieux ici encore en appeler aux mots pleins de mystère, de lucidité étrange sur l’époque et l’espace, d’Adonis, cher depuis longtemps au cœur de Philippe, et laisser parler l’homme de l’Orient, dont l’expérience existentielle la plus forte n’est peut-être rien d’autre que l’errance :

 

« Géographiquement, j’appartiens à un pays situé dans la moitié orientale du monde. Mais si je suis natif de cet Orient, c'est d’abord parce que je crée mon propre Orient. Je ne lui appartiens que dans la mesure où lui-même m’appartient. Cet Orient est tout à la fois mémoire et oubli, présence et absence. Il affirme le chaos dont on ne sait s’il est l’argile ou la main, la lumière ou la nuit, le rien ou le tout. L’Orient, pour moi, est l’indéfinissable, l’étendue vacante, l’homme en son errance originelle. Lorsque je pense à lui, je m’interroge : la poésie, dans ses multiples façons, peut-elle ne pas signifier cet Orient ? »

 

 

(sixième « note du côté du vent », traduite par Claude Esteban, postface au recueil Mémoire du vent – Poèmes 1957-1990, Poésie Gallimard NRF).

Ecrire un commentaire