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06 août 2006

De L'Amérique à l'Arcadie: le cheminement infini

Dès les premières pages de cet ouvrage, les beautés bleues et blanches des maisons des îles grecques (pensez à Santorin !) placent le narrateur américain face à une beauté inhabituellement simple, dépouillée. Axton adopte tout d'abord un style télégraphique, par phrases nominales brèves, où ne cesse de s'accomplir un passage du détail au paysage, du fragment à la totalité, de la texture même des choses dans leur matérialité à la description de la lumière même qui permet de voir ces choses mieux que nulle part ailleurs au monde. Conjonction permanente de l'intime et de l'épique, la perception américaine qui se développe dans les premières pages, par la narration d'Axton, s'affinera avec le temps, inventant de manière douloureuse la langue d'une nouvelle existence dans le monde grec. Ce n'est rien de moins qu' une odyssée qui se prépare pour James Axton, dont l'exploration du monde est à la fois rendue nécessaire et douloureuse par sa famille, et son fils : Axton ne supportera jamais de voir son fils s'éloigner de lui à cause des déménagements capricieusement décidés par Kathryn. Tout voyage ailleurs qu'en Amérique sera pour Axton école de modestie, élucidation toujours plus humble des nerfs secrets de son existence, et quête, assoiffée d'amour, d'une terre qui sera la sienne sans qu'il y ait jamais habité.

« A mon arrivée, la maison était vide. Rien ne bougeait dans les rues. Quarante degrés à l'ombre, une lumière impitoyable, quatre heures de l'après-midi. Je m'accroupis sur le toit, en m'abritant les yeux de mes mains. Le village était un modèle de géométrie irrégulière, avec ses grappes de cubes blancs chaulés étagées sur les coteaux, ses entrelacs de ruelles et de voûtes, ses petites églises aux coupoles de mica bleu. Des lessives séchaient dans les jardins clos, toujours cette sensation d'espace concret, d'objets usuels, de vie domestique se déroulant dans ce silence sculpté. Des escaliers s'enroulaient autour des maisons, disparaissant.

C'était une construction sous-marine haussée au grand jour, à la minutie de la lumière, un pigment de texture dense sur les collines. Il y avait quelque chose de confiant, dépourvu d'artifice en dépit de l'étroitesse sinueuse des rues, de leurs bifurcations et leur enchevêtrement. Des mâts rayés et des tapis sortis à l'air, des maisons reliées par des balcons fermés en bois, des plantes dans des boîtes cabossées, un désir de partager les bribes d'une récupération. Des ruelles vous tiraient l'œil pour un détail, une porte vert de mer, une rampe vernie comme sur un bateau. Le cœur battant à peine dans la chaleur de l'été, et toujours ces montées, ces petits oiseaux en cage, cette approche spectaculaire, et puis rien. Les voûtes étaient pavées de mosaïques en galets, les pierres des terrasses bordées de blanc.

La porte était ouverte. J'allai attendre à l'intérieur. Elle avait ajouté une natte en jonc. Le bureau de Tap était couvert de feuillets rayés. C'était ma seconde visite, et je me surpris à examiner les lieux, comme je l'avais déjà fait la première fois. Etait-il possible de trouver dans ce simple ameublement, dans l'espace entre les murs pâlis, quelque chose sur ma femme et mon fils qui m'avait été caché pendant notre vie ensemble en Californie, dans le Vermont, et dans l'Ontario ? » (p. 15).

 

Cette terre à la fois nouvelle et où, peut-être James aurait voulu naître, c'est le personnage d’Owen, directeur des fouilles archéologiques auxquelles participe bénévolement Kathryn, qui va en dessiner les contours. Il m’a semblé que James et Owen, en effet, ne rêvaient ni à l’Amérique, ni non plus à cette Grèce brûlée de soleil qu’ils découvrent dans sa beauté millénaire, qui va provoquer chez la plus radicale mutation qui puisse s’imaginer, mais à ce qui pourrait se décrire (l’expression n’est pas de DeLillo) comme une Arcadie nouvelle. Voici comment on pourrait comprendre cette Arcadie.

 L’Arcadie légendaire était une campagne chantée par Virgile, connue et aimée pour sa beauté, sa richesse, le calme, l’apaisement, et les délices sentimentales et érotiques qui se jouaient entre les hommes, les femmes et les divinités champêtres, bien loin des hurlements et des dévastations du monde de la ville. Monde de couleurs, de fruits gorgés d’eau, terre de verdoyances et de rutilances de la chair, cette Arcadie virgilienne était toute exubérance, toute chaleur et toute luxuriance, havre de paix où les bergers passaient leur vie à batifoler. C'est aussi le lieu, si l’on se rappelle l’une des plus belles Bucoliques, où naît la promesse d’un enfant quasi divin appelé à redresser le destin de Rome. L’Arcadie est l’un des lieux littéraires où se noue la promesse messianique de l’avènement, ou de la restauration, d’un pays de joie où l’homme pourra se réconcilier avec la terre du monde, avec le divin et donc, in fine, avec lui-même. Par quelque ironie, l’Arcadie devient, bien plus tard, le symbole de la passivité politique, puisque Kant, dans son Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, évoque les moutons d’Aradie comme parfaits représentants bêlants des hommes qui aiment que l’on décide à leur place de leur destin…

Plus prosaïquement, la véritable Arcadie est une terre désertique, aride, marquée par quelques reliefs. De la conjonction physique des deux, Owen semble redécouvrir la Grèce comme berceau de la mesure, de la médiété, de l’équilibre. Le mouvement de conscience décrit par Owen Brademas n’est rien de moins que la réminiscence, que ce mouvement de l’âme vers un passé infini qui ne disparaît jamais vraiment, mais qui est occulté lors de chaque nouvelle naissance au monde physique. Owen redécouvre peut-être ici la raison spirituelle pour laquelle Platon choisit de résoudre le problème philosophique de l’origine de la connaissance par le recours à la théorie mythique, Owen dit ici : « mystérieuse ». La Grèce, telle semble être l’idée dont Owen et DeLillo s’approchent tangentiellement, était la terre, unique au monde, où la qualité de la lumière et le sentiment humain de la rencontre du même, du commun au cœur de l’autre, étaient à même de dicter à la philosophie le primat de la vue, de la lumière, de l’équilibre et du bien commun qui serait le sien pour des millénaires.

Il est capital de noter que la première partie du roman se nomme « l’île » : c'est en Grèce que Brademas et Axton trouvent l’îlot de sérénité que le monde leur avait jusqu’à présent refusé et caché. C'est une terre platonicienne que décrira Brademas, comme si la géographie grecque, la lumière, les sensations, le chant des animaux, cette « Arcadie » littéraire, hésitant entre la purification désertique de l’ascèse et l’exubérance d’une terre féconde et propice à l’assouvissement de tous les désirs, comme si tout cela était la matrice physique qui seule pouvait donner naissance à la pensée de Platon. Les paroles d’Owen soutiennent implicitement cette thèse : c'est en Grèce que l’on peut accéder à la réminiscence, par les impressions de déjà-vu, par la densification de chaque expérience de l’aujourd'hui que permet le séjour dans l’île à l’occasion des fouilles ; on s’approchera même, du moins en esprit, de la forme intelligible par la perception sensible de ses occurrences physiques, comme le montre l’exemple de la figue. La terre grecque de l’île est le sanctuaire et le berceau idéal de la pensée platonicienne que retrouvent les deux personnages centraux du roman. James parle alors de « qualité générique » des choses, c'est-à-dire d’une réalité dont la densité de présence semble être l’impérissable modèle des choses de ce monde.

Owen précise que l’âme retrouve sa propre origine conceptuelle, qui est aussi l’une des deux dimensions majeures de l’apocalypse : respiration.  « Perception de soi » : l’âme est emmenée dans un voyage intérieur où il lui est donné d’assister à sa propre naissance et à sa propre mise en action : l’âme se voit inspirer le monde, les saveurs de la terre et de l’air grec, elle se voit alors animer un corps. Telle est, pour le plaisir de la redire enfin, si évidente et si convaincante, l’hypothèse que DeLillo place dans la bouche de ses personnages : c'est peut-être parce que cette terre était si belle, et invitait à retrouver les plus simples et plus essentiels processus corporels, que la pensée grecque et que tout l’héritage intellectuel légué par Platon virent dans la pensée une forme de réflexivité, sous ses multiples formes : savoir qu’on ne sait rien, définir la pensée comme dialogue de l’âme avec elle-même… « - Je comprends enfin ce qu’est le secret. Depuis des mois je m’interroge sur ce qui m’échappe dans mes sentiments à l’égard de cet endroit. La qualité profonde des choses. Les formes des rochers, le vent. Des choses se découpant sur le ciel. La clarté qui précède le coucher du soleil, et qui me déchire le cœur. Rire. Et puis je me suis rendu compte. Ce sont toutes les choses qu’il semble me rappeler. Mais d’où puis-je m’en souvenir ainsi ? J’étais déjà venu en Grèce, oui, mais jamais ici, jamais en un lieu aussi isolé, jamais dans ces paysages, ces couleurs, ces silences si particuliers. Depuis le premier jour où j’ai mis le pied sur cette île, je ne fais que me souvenir. L’expérience est familière, bien que ce ne soit pas la façon juste de l’exprimer. Il arrive que l’on fasse la chose la plus simple, et que cela vous atteigne plus profondément qu’on n’aurait cru possible, d’une certaine manière qu’on avait déjà connue et oubliée depuis longtemps. On mange une figue, et il y a quelque chose de plus élevé en cette figue. La première figue. Le prototype. L’aube des figues. Grand rire. J’ai l’impression d’avoir déjà connu la clarté particulière de cette eau et de cet air, d’avoir déjà escaladé ces sentiers empierrés qui grimpent dans les collines. C’est très étrange, cette impression. La métempsycose. Voilà ce que j’éprouve depuis le début. Mais jusqu’à cet instant, je ne le savais pas. - On rencontre ici une qualité générique, répondis-je. Les collines nues, une silhouette au loin.

- Oui, et l’on dirait une expérience déjà vécue. Si l’on joue assez longtemps avec le mot « métempsycose », je pense que non seulement on y trouve transfert-d’âme, mais encore qu’on parvient à la racine indo-européenne respirer. Cela me paraît correct. Nous le respirons à nouveau. Il réside dans cette expérience une qualité plus profonde que ne peut nous le révéler notre appareil sensoriel. L’esprit, l’âme. L’expérience est liée, d’une manière ou d’une autre, à la perception de soi. Je crois qu’on ne le ressent qu’en de certains endroits. Peut-être est-ce mon endroit, cette île. La Grèce contient ce mystérieux absolu, oui. Mais peut-être faut-il errer pour s’y retrouver. » (p. 146-147).

 

Owen, comme vous allez le lire, conclura l’une de ses tirades sur une pirouette qui l’étonne lui-même, c'est-à-dire sur le constat déceptif (et assez contre-intuitif pour l’étudiant en philosophie qu’est votre serviteur !) d’un pourrissement de l’intelligence et de la volonté en terre grecque. C'est qu’Owen, comme tous les personnages du roman, est un Américain qui cherche à connaître le monde pour pouvoir comprendre l’origine de l’Amérique, de cette terre qui incarne depuis sa naissance il y a deux siècles et demi l’apothéose de l’intelligence volontaire, de l’intelligence technicienne au service de l’accomplissement de desseins gigantesques. Revenir à la pauvreté, à l’humilité, et à la chaleur asphyxiante des lieux où naquit la pensée provoque donc un choc. DeLillo, entre autres récits, raconte dans Les Noms le moment où l’Amérique semble faire retour sur son propre destin, et donc sur son propre passé. La prévision de l’avenir s’adossera nécessairement à l’élucidation des origines secrètes de la civilisation. Il se trouve que James, officiellement analyste de risques pour une grande compagnie d’assurances internationale (je résume…), pour prévoir et évaluer les risques courus par les Américains au Moyen-Orient et en Orient, établit, dans les premières centaines de pages du roman, une sorte d’observatoire spirituel, intime, de la civilisation méditerranéenne depuis Athènes et les îles grecques. C'est pourquoi Les Noms raconte une pérégrination perpétuelle, un cheminement infini entre une Arcadie rêvée, redécouverte, relue, en un mot : écrite (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas, au moins en esprit, et cette dimension spirituelle est capitale, qu’elle n’est pas réelle), et l’Amérique de la démesure inquiète, du gigantisme en quête de sa propre essence. Ce chemin est une longue oscillation où chaque passage de l’Amérique à l’Arcadie nouvelle, et de l’Arcadie philosophique et littéraire à l’esprit de l’accomplissement matériel américain, apporte aux personnages du roman une richesse spirituelle nouvelle. Kathryn consume son propre corps sous le soleil de Grèce à sonder le territoire des îles, se livrant à un éreintant travail d’archéologie : elle sonde la terre où l’Amérique, comme toute la civilisation occidentale, est née (il faudrait bien entendu mentionner Jérusalem, mais DeLillo ayant préféré, pour ce roman, une exploration du langage par l’étude de la Grèce, je resterai, le temps de cette lecture, dans sa problématique). James, homme de l’éternel voyage, anxieux de voir un jour son fils éloigné de lui par les caprices de Kathryn, dont James est séparé, évalue pour l’Amérique les risques de terrorisme que représentent les territoires du Moyen-Orient, mais sa véritable quête dans le roman sera – il est le narrateur du livre de DeLillo – celle d’une langue capable de dire le monde, et surtout de dire l’errance de l’homme américain dans le monde.

« Owen sombra dans ses réflexions, comme il le faisait souvent, les jambes étirées devant lui, et sa chaise reculée jusqu’au mur. Il avait le visage effilé, avec de grands yeux effarés. Ses cheveux se clairsemaient. Le sourcil pâle, une plaque de calvitie. Parfois, les épaules paraissaient coincées dans la longue silhouette étroite. - Mais nous sommes toujours en Europe, non ? dit-il, et j’y perçus une référence à quelque chose d’antérieur. Il sortait de ces méditations en disant des choses qu’il n’était pas facile de faire cadrer avec ce qui précédait. Si loin qu’on s’en aille, dans les montagnes ou dans les îles, si loin qu’on veuille disparaître, il reste toujours un élément de culture partagée, le sentiment de connaître ces gens, de venir d’eux. Quelque chose derrière tout cela est familier aussi, une sorte de mystère. Souvent, j’ai l’impression d’être sur le point de savoir ce que c’est. C’est presque à ma portée, mais hors d’atteinte, quelque chose qui me touche profondément. Je n’arrive pas vraiment à le saisir. Quelqu’un sait-il ce que je veux dire ? Personne ne savait.             - Mais pour revenir à l’équilibre, Kathryn, nous le voyons ici tous les jours, même si ce n’est pas exactement comme vous l’avez décrit. C’est un de ces lieux grecs qui opposent le sensuel au fondamental. Le soleil, les couleurs, l’éclat de la mer, les grosses abeilles noires, quel plaisir physique, quelle jouissance lente et fertile. Et puis les troupeaux de chèvres sur les collines désertiques, le vent terrible. Les gens doivent trouver des moyens de retenir l’eau de pluie, arc-bouter leurs maisons contre les tremblements de terre, cultiver des pentes arides et rocailleuses. Survivre. Dans le silence profond. Il n’y a rien ici pour adoucir ou rafraîchir le paysage, pas de forêts ni de fleuves ni de lacs. Mais il y a la lumière et la mer et les oiseaux de mer, il y a la chaleur qui pourrit l’ambition, mine l’intelligence et la volonté. L’extravagance de cette remarque le surprit lui-même. Il éclata d’un rire brusque, d’une manière qui nous invitait à entrer dans une plaisanterie contre lui-même. Lorsqu’il eut terminé son vin, il se redressa et ramena ses jambes sous son siège.

- La correction du détail. Voilà ce qu’apporte la lumière. Cherchez les petites choses pour votre vérité, votre joie. Voilà la caractéristique des Grecs. » (p. 37-38)

   

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