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27 août 2006
DeLillo: narrer les halètements du monde
Il était plus que temps de produire la suite de la longue présentation que j'ai voulu consacrer au roman de Don DeLillo: Les Noms. Après avoir présenté l'oscillation fondamentale entre l'Amérique et l'Arcadie que vivent les personnages du roman, c'est maintenant la manière dont le monde est raconté que je voudrais vous présenter. Bonne lecture!
L’Américain en quête d’une intelligence de l‘Europe saisira l’existence grecque comme temps et lieu de la parole gratuitement échangée. Le constat auquel il parvient est d’une douce beauté : tout avait commencé, il y a des milliers d’années, par un peuple de bavards, de gens qui ne redoutaient pas de laisser leur vie quotidienne, politique et religieuse être organiquement innervée par les trames visibles et secrètes que lui imposait le langage. Tout avait ainsi commencé, et peut-être tout s’est-il ainsi, malgré tout, maintenu, dans une sorte de passion de la langue, qui est à la fois passion de l’autre, passion d’aimer l’autre et de passer un temps de plaisir gratuit. Le sentiment grec fut un sentiment d’amour : passion de la parole proférée et écoutée.
Ainsi se poursuit l’immense dialogue d’une Amérique qui se cherche une origine et une destinée également romanesques, d’une Amérique qui a peur de sombrer dans le silence, et d’une Grèce que j’ai appelée nouvelle Arcadie, quelque part entre réalité et fiction, où la parole n’a jamais perdu sa puissance de partage, d’abandon de soi-même dans un immense « jeu » (au sens où l’entendrait Gadamer, par exemple) avec soi-même.
« Partout les gens sont absorbés dans des conversations. Assis sous des arbres, sous des auvents rayés sur les places, ils se penchent ensemble sur leur verre et leur nourriture, la voix lourdement enrobée de mélopées orientales qui jaillissent des radios des sous-sols et des cuisines. La conversation est la vie, le langage est ce qu’il y a de plus profond dans l’être. Nous voyons les motifs se répéter, les gestes accompagner les mots. C’est le son et l’image de la communication humaine. C’est la parole comme définition d’elle-même. La parole. Des voix qui sortent par les portes et les fenêtres, des voix sur les balcons de brique et de stuc, un conducteur qui ôte les deux mains de son volant pour gesticuler en parlant. Toute conversation est une narration partagée, une chose qui bondit en avant, trop dense pour laisser place au non-dit, au stérile. La parole est inconditionnelle, les participants y sont totalement absorbés.
C’est une façon de parler qui prend un tel plaisir à son ardeur, à sa liberté, que nous commençons à penser que ces gens discutent le langage lui-même. Quel plaisir dans la moindre salutation, comme si un ami disait à un autre :
- Comme c’est agréable de dire : Comment vas-tu ?
Et que l’autre répondait :
- Quand je réponds : je vais bien, et toi ? ce que je veux vraiment dire, c’est que je suis ravi d’avoir l’occasion de dire ces choses familières - elles réduisent les distances de solitude. » (p. 70-71)
Perdue dans le monde, et éperdue de ce monde qu’elle désire sans le connaître, l’Amérique de James Axton apprend, théorise, rencontre et retient. Son voyage peu à peu invente sa propre règle, sa propre origine et sa destination singulière. Le cheminement est infini, mais cette infinité de l’éternellement recommencé mène à l’approfondissement terminal de toute connaissance.
Ce perfectionnement du savoir américain de son autre par le voyage obéit à l’axiome suivant : entre le détail et l’infiniment grand, entre le minuscule et le macrocosme, dans cette circulation-là, toujours, se déploie la vision de Don DeLillo. De cette acrobatie littéraire de chaque instant entre les deux infinis naît une nouvelle science du cœur singulier des choses, par laquelle il est permis aux personnages de DeLillo de sentir que la terre inconnue qu’ils exploraient est, depuis toujours, leur berceau.
Disant cela, je ne vous ai point encore conduit au-delà de la première partie, intitulée « L’île ». C'est en cette petite portion de l’univers, préservée des grands flux et des tourments d’un monde mutant, que les immensités sont senties et vécues avec la plus heureuse intensité : l’île est le point où s’opère la conjonction du ciel de l’Orient et du ciel de l’Occident, l’île met aussi en scène le mystère de la rencontre des sources immémoriales de la vie et des achèvements destinaux d’une Amérique qui prend parfois peur de n’être que la conclusion de tous les devenirs dénués de sens, de n’être plus que les « marées et les usures de l’habitude », et entreprend alors de narrer, c'est-à-dire de chanter, d’invoquer aussi, sa propre existence :
« Aux premières heures du jour, le ciel semble planer au ras des rues. La rue s’étend du ciel de l’orient jusqu’à celui de l’occident. C’est toujours une surprise, de déboucher sur le boulevard aux premières lueurs, quand il n’y a encore aucune circulation, et de pouvoir contempler les choses séparément, les vastes bâtiments d’ambassades avec leur précision d’une autre époque, les objets qui sortent de la pénombre, les mûriers, les kiosques, et de distinguer les contours de la rue elle-même, un endroit aux limites bien définies, pouvons-nous voir, avec sa forme et sa signification propres, qui dans la lumière marine et l’immobilité absolue ressemble presque à un champ vallonné, un large chemin menant aux montagnes. La circulation doit être un flot qui lie les choses à une perspective plus ample.
Le boulevard n’était vide que momentanément. Un autobus passa, des visages noyés se pressèrent aux vitres, puis arrivèrent les petites voitures. Quatre de front, elles arrivaient, surgissant des trous de béton à l’Ouest, formant la première vague anxieuse de la journée.
La route de chez moi grimpait vers des rues plus étroites, fortement échelonnées vers les bois de pins et la roche grise de Lycabette. Je m’attardai un moment près du lit, en pyjama, avec le vague sentiment d’être disponible, mes habitudes n’étant désormais plus liées à celles de Kathryn. Les marées et les usures de l’habitude. Notre livre de jours. Les canaris chantaient sur les balcons de derrière, déjà des femmes battaient leurs tapis, et l’eau d’innombrables rangées de plantes en pots coulait dans la cour, résonnant sur la pierre éclatante.
C’était mon jour. » (p. 94)
Le monde est un grand corps que la littérature ne cesse de prendre en charge, avec une réussite éminemment variable et inégale. Par la bouche d’Owen Brademas, DeLillo réinvestit sa technique du microlocal mis au service de l’immensité : le lecteur est alors invité à épouser le regard quotidien porté sur la matérialité presque corpusculaire des événements et des êtres. Telle lumière d’aube grecque, tel pot de fleurs, sont les véritables noms du monde, c'est-à-dire des entités dont l’énonciation suffit à rendre présente la chose qu’elles suggèrent. L’aube grecque semble suggérer l’avènement du langage et du monde d’Occident ; la séparation de James et de Kathryn, sans que le divorce soit entre eux possible, est la scission que reproduit, à une tout autre échelle, ce sentiment d’exil choisi, et pourtant outrageusement insupportable, que ressentira l’Américain dans le monde. Dans l’île, le regard vers le ciel est encore permis, grâce aux relations de renvois, d’intentionnalité ou de transcendance que le langage peut instaurer entre lui-même et le monde. DeLillo prépare mille promesses de feux d’artifices qu’il reviendra au lecteur de mettre à feu ; des poussières de fragments s’agglomèrent, par la magie d’une parole quasi incantatoire, dans ses retours, dans ses effets de marée et dans ses syncopes aussi, et ces poussières ne justifient leur présence dans le récit qu’en communiquant avec le monde.
La scène, somme toute banale du coucher et de la lecture, avant l’endormissement, accède, par la redécouverte des densités cachées de l’existence européenne, grecque (arcadienne ?), au mystère. Les dimensions du temps se confondent, se superposent, présent de l’acte et passé de la mémoire : de là surgit le mystère. James est cet Américain, cet errant chargé de s’assurer du maintien de la puissance économique de l’Amérique à l’étranger. Il est l’émissaire de cette Amérique qui tente de se démultiplier aux quatre coins du monde pour asseoir toujours plus son emprise sur un monde qui pourtant la fascine. Mais paradoxalement, la secrète opération que James finit par vivre, c'est non pas l’occupation de tout l’espace, mais l’occupation de toutes les dimensions du temps. En effet, chargé de prévoir le proche avenir, James ne cesse de replonger, en vivant le présent grec, indien, oriental, dans ses propres souvenirs, et même plus loin encore, en retournant jusqu’aux sources de tout langage, avec la découverte des alphabets et de la puissance des noms. Le drame intérieur est palpable, dans les lignes de DeLillo : « l’environnement changeait trop souvent. » vient clore le chapitre, dans une sorte de constat presque dépité. Le mouvement perpétuel est, l’espace d’un instant, suspendu, les vertiges du monde sont momentanément conjurés par la présence silencieuse mais extraordinairement magnétique et intense de la femme aimée, et James redécouvre alors que la vie elle-même est tout sauf une course effrénée au profit, au pur mouvement, au pur assouvissement des désirs de pouvoir, à la domination.
La vie, dans le détail secret des choses, redevient miracle.
« Debout près du lit en pyjama. Kathryn lisant. Combien de nuits, dans notre peau languide, sans désir aucun de parler ni de faire l’amour, une fois passées les heures intenses, avons-nous partagé ce moment sans savoir que c’était une chose à partager. Cela semblait n’être rien, l’heure du coucher, une fois de plus, la tête sur l’oreiller avec cinquante watts sur la page, sauf que ces détails, l’homme debout, les pages qui tournent, ces détails répétés presque chaque nuit, commençaient à prendre une force mystérieuse. M’y voici encore, debout près du lit en pyjama, reproduisant un souvenir. C’était un souvenir qui n’existait pas tout seul. Je ne me le rappelais qu’en le répétant. Le mystère se construisait autour de ce fait, me semble-t-il, que l’acte et le souvenir ne faisaient qu’un. Un moment d’autobiographie, une frise minimale. Le moment se référait à son passé en même temps qu’il s’avançait. Me voici. Curieux rappel de ma mort à venir. C’était le seul moment de ma vie conjugale où je me sentais vieux, spécimen de vieillesse, point de repère, debout dans ce pyjama un peu trop grand, légèrement ridicule, revivant le même moment que la nuit précédente, et Kathryn lisant au lit, avec un doigt d’alcool grec sur sa table de nuit, autre référence pointée vers l’avant. Je mourrai seul. Vieux, géologiquement. Le relief le plus bas des formes terrestres. Olduvai.
Qui sait ce que cela signifie ? La force du moment résidait dans le fait que je n’en savais rien, debout là, le retour des marées nocturnes, les glanures mortelles qui emplissaient l’espace entre nous, indiciblement, nos corps revêtus de vêtements amples pour rêver.
A vivre seul je ne l’ai jamais ressenti. La référence dépendait apparemment de la femme dans le lit. Ou peut-être est-ce simplement que mes jours et mes nuits sont devenus moins routiniers. Voyages, hôtels. L’environnement changeait trop souvent. »(107-108)
L’écriture de James deviendra l’égale d’une prière. James ne fait que raconter, évoquer des expériences passagères d’élargissement de sa perception du monde à la naissance permanente des choses, mais dans cette narration, la voix elle-même devient de plus en plus ténue, elle se purifie, James dira qu’elle « décroît ».
James, comme tout homme soumis un jour à la « dépossession de sa propre parole », pour reprendre la formule de Juan Asensio, tout analyste de risques qu’il était prosaïquement, deviendra écrivain en proposant le grand récit de l’aventure des Noms. Et quand bien même James semble échouer dans ce périlleux exercice, ce sera son fils Tap, qui griffonne, griffonne, qui se chargera de restituer le mystère des Noms. Tap rédigera un texte mêlant maladresses enfantines de rédaction et intuitions fulgurantes sur la nature du langage, dans une dernière partie, intitulée « La prairie », qui veut peut-être, telle une transformation du désert en jardin, signifier que le grand récit de tout Américain peut bel et bien un jour s’écrire, et que toute gorge asséchée peut un jour à nouveau faire retentir noms ou mots de miel et d’azur, fût-ce par la voix encore gauche et manquant d’expertise d’un enfant surdoué.
James est la voix d’intimité du récit, mais il s’en faut parfois de peu que le récit ne tende à prendre des accents épiques, quand les villes se succèdent, quand l’évocation des terroristes, et des foules de La Mecque où de l’Inde vient s’enter sur le récit pour lui conférer la puissance d’une symphonie pour un monde de démesure.
DeLillo, par l’alliance des deux démesures, microscopique et macroscopique, empêche néanmoins tout déploiement de la narration en un vent continu et parfait. Bien plutôt, les phrases courtes, hâtives, nominales, restitueront des écoulements rapides de flux et de dépenses d’énergies. DeLillo nous le dit clairement: le monde est mutation, il est soumis aux mutations en son cœur le plus secret et le plus essentiel. Derrière la surface apparemment ferme et continue des choses se trouvera toujours l’ « événement quantique ». De ce mouvement de mutation, s’entendent, dans tout le roman, les halètements du monde.
« - Je suis dans le monde, d’accord. J’ai toujours été dans le monde. Mais je ne suis pas sûr d’aimer encore cela.
-Nous tous. Nous voilà importants, brusquement. Est-ce que tu ne le ressens pas ? Nous sommes en plein cœur des choses. Nous manipulons des sommes colossales d’argent délicat. Recycleurs de pétrodollars. Constructeurs de raffineries. Analystes de risques. Tu dis que tu es dans le monde. C’est profond, Charles. Il y a encore un an, je n’aurais pas réagi à cela. J’aurais hoché la tête sans y penser. Mais maintenant, cela signifie quelque chose pour moi. Je suis venu ici pour être prêt de ma famille, et j’y découvre quelque chose de plus. Je les vois. Mais c’est aussi d’être ici, tout simplement. Le monde est ici. Ne le sens-tu pas ? A certains de ces endroits, les choses ont une puissance énorme. Elles ont de l’impact, elles sont mystérieuses. Les événements ont du poids. Tout cela se rassemble. C’est ce que j’ai expliqué à Kathryn. Des hommes qui courent dans les rues. Des gens. Je ne veux pas dire que je voudrais voir cela exploser. C’est exaltant, voilà tout. Quand la Mainland Bank fait une offre à l’un de ces pays, quand David va à Zurich pour discuter avec le ministre des Finances de la Turquie, il ressent quelque chose, il devient un peu plus rouge qu’il n’est au naturel, sa respiration s’accélère. L’action, le risque. Ce n’est pas un prêt pour un quelconque promoteur de l’Arizona. C’est beaucoup plus vaste, le cadre est autrement plus sérieux. Ici, tout est sérieux. Et nous sommes en plein milieu. » (p. 127-128).
La folle hypothèse du roman de DeLillo est d’affirmer que les Noms, forces de sens et de son, ne sont rien d’autre que ces innombrables événements quantiques qui tissent la texture mouvante et néanmoins perceptible du monde. Le charme, l’envoûtement des Noms et de leur pure matérialité feront de ceux-ci les seigneurs régnant sur toute vie et toute mort.
Nommer, c'est invoquer, convoquer à la présence la plus concrète ce qui n’était pas là. Nommer, c'est encore et toujours faire exister. A chaque lieu correspondra une phrase, unique, suffisant à elle-même, et suffisant à faire exister dynamiquement le lieu en question. Le nom est source et témoin de l’existence de ce qu’il nomme.
Que l’homme approche d’une telle vérité des Noms, et plus qu’un simple familier des paysages du monde, il deviendra seigneur de toute chose. Cette parole qui nomme est seigneurie, appropriation. C'est par la parole que l’homme errant partout finira par se trouver quelque part chez lui.
Mais cette parole qui tente ici de dire le monde n’est pas pour autant impérialiste, et ne réussit pas à réduire les inquiétudes. Elle ne peut enclore le cœur réel des choses : « nous ne pouvions enregistrer que les lisières de quelque secret compliqué » (p. 123).
La parole que peut produire l’homme romanesque, l’homme américain en quête de soi-même dans le monde, et du monde en soi-même, ne peut en réalité que signaler, devenir un signe, qu’il y a un mystère, sans enserrer celui-ci dans les mailles de quelque filet de discours. Tout est une lente préparation vers une apocalypse finale du roman, lorsque tout à la fois s’inspire et expire, lorsque tout se révèle et se consume dans le même mouvement. (j’emprunte à Sylvie Germain la mise en évidence de la double dimension d’inspiration et d’expiration que présente l’ « apocalypse »)
Les Noms se révèleront en effet bien plus que les simples alliés des personnages de DeLillo, menant à l’écoute des « halètements du monde ». Ils représenteront une terrible menace, rien moins que le risque pour la vie de se voir enclore et anéantir par la force magique irrationnelle que peut receler le langage.
04:11 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman, critique littéraire, Amérique
Commentaires
Très bel article, cher M. B ! Je te reconnais là.
Ne serait ce pas un peu une version "occidentale" (j'avoue que le mot est aussi imprécis que "véhicule" pour désigner une voiture, mais je n'ai pas trouvé mieux) du rapport de l'homme au logos (quelques restes de la philo ressortent attention !) ?
Ecrit par : Timothee Le Moing | 28 août 2006
"occidental", ça veut dire quoi chez toi? Si tu as lu ce qui précédait cette note, je rappelais que DeLillo a privilégié la Grèce dans son approche des origines du langage, et la tradition juive, par exemple, n'est pas évoquée dans le roman. C'est donc plus ou moins de ce sacré "logos" qu'il est, effectivement, question.
Pour plus de précisions, tu pourras lire la suite et fin de cette présentation de DeLillo, que je mettrai en ligne très bientôt. Le dernier article de la série concernera la puissance quasi magique des noms et l'impact que ceux-ci ont sur les personnages et le monde lui-même.
Ecrit par : Bruno | 28 août 2006
Ce que j'appelle occidental serait tout un ensemble de données culturelles et sociales issues de la pensée grecque. Pour toi, le logos est il vraiment au coeur de la pensée ?
Pour ce qui est de la deuxième partie, je l'attens avec impatience.
Ecrit par : Timothee Le Moing | 29 août 2006
pour moi, le logos est-il vraiment au coeur de la pensée...? Que voilà une bonne question. S'il s'agissait de mon avis propre, il faudrait convoquer quelques textes de mon cher Rosenzweig, entre autres...
Tout dépend, tu te doutais à l'avance de ce début de réponse, de ce que l'on entend par "logos". Tu me poses la question dans un contexte "grec": tu sais aussi bien que moi que la pensée est définie par Platon comme un dialogue de l'âme avec elle-même. Au commencement, donc, ça bavarde, pour pouvoir penser. Il ya quelque chose de langagier dans toute notre façon de penser.
Rosenzweig irait plus loin: le langage "organise" au sens le plus fort, informe (met en forme) non plus seulement la pensée (il y a de toute façon une dimension métalogique du monde - désolé pour le mot barbare donc je définis sommairement: aucun discours clos, se voulant exhaustif, ne suffira jamais à rendre compte du monde. Le monde est infiniment plus riche que ce qu'en pourra jamais dire un "logos", un discours théorique.), mais l'existence elle-même, soit chacun des instants où tu existes, où tu vis, est secrètement habité par une parole.
Pour te répondre en allant plus loin, prenons l'hypothèse que la pensée pourrait se passer du discours théorique: qu'obtiendrions-nous? Des formes sans doute splendides de mysticisme, une seigneurie de l'image peut-être (les grands mystiques voient, au moins autant qu'ils entendent, sinon plus) sur l'âme (je traduis pour toi en langage athée: des perceptions visuelles non provoqué par un quelconque stimulus externe au corps et traversant sous forme de messages électriques le cerveau... je passe sur l'hypothèse d'expériences mystiques atteintes suite à des insuffisances provisoires d'irrigation sanguine de certaines zones du cerveau, assez à la mode ces temps-ci), mais au détriment de l'exigence la plus minimale d'intellection du monde et de lucidité devant le monde. Tout cela pour dire que l'expérience mystique en elle-même ne suffirait pas à nourrir la pensée si elle devait rester muette; elle ne devient féconde sur le plan pratique que réinvestie/explicitée par un discours, ou par ce que j'aime appeler une parole.
d'où ma réponse la plus nette: le "logos", le moment théorique, le moment de la verbalisation aussi, est tout simplement indispensable non seulement à la pensée, mais à tout le rapport que l'homme a avec les choses du monde.
Maintenant, dans le contexte du livre de DeLillo: j'ai regretté que DeLillo n'ait pas connu Le Chat du Rabbin de Sfar, tu t'en doutes. Il manque Jérusalem, dans le livre, mais c'est aussi dû au fait que DeLillo ne présente pas de thèse historique ou métaphysique lourde sur le langage tel que conçu et employé dans l'Occident, mais montre simplement jusqu'où peut emmener l'exploration d'une chose apparemment aussi banale que nommer une chose et écrire un nom. Le seul mot grec que DeLillo donne dans le roman, ce n'est pas logos, c'est ta onomata (les hellénistes me pardonneront les éventuelles fautes d'accents): les Noms, avec la majuscule. Je crois pour l'avoir lu dans des articles consacrés à l'auteur que son dada, c'est aussi le moment où les choses perdent de leur logique, de leur rationalité. C'est le moment aussi de l' "événement quantique", de la force imprévue qui surgit au coeur d'un ensemble. Dans Les Noms, ce qui excède cette rationalité, c'est la secte d'allumés qui vouent un véritable culte aux Noms (cf mon intro, ou, mieux, le livre lui-même). Mais DeLillo conclut aussi sa troisième partie (j'expliquerai le rôle de la dernière partie, un peu à part dans le récit) au Parthénon, symbole apparent de l'équilibre et de la rationalité (au moins technicienne) grecs, ce qui suffit à rappeler que notre auteur n'est ni "rationaliste", ni "irrationaliste" ou spiritualiste ou je ne sais quoi.
J'espère avoir réussi à répondre à ta question sans faire de contresens sur ce que tu me demandais... N'hésite pas à en redemander, même si tout sera exposé, avec mon manque de clarté habituel je le crains hélas, dans un dernier article qui promet d'être assez long, surtout si je sais à l'avance qu'il intéressera au moins un lecteur et ami!
Bruno
Ecrit par : Bruno | 29 août 2006
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