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31 août 2006
Entretien avec Juan Asensio, 1: la condition du critique

Tableau reproduit avec l'aimable autorisation d'Olivier de Sagazan.
J’avais présenté, lors du mois de juillet dernier, un ouvrage singulier, dans lequel étaient recueillis un certain nombre d’articles de critique littéraire : La Critique meurt jeune, de Juan Asensio. L’auteur, bien connu des internautes grâce à son STALKER – Dissection du cadavre de la littérature, y proposait une longue réflexion sur la critique artistique, et plus particulièrement littéraire, ainsi que de passionnantes lectures d’auteurs contemporains. C'est sur ce très bel ouvrage, écrit dans une langue admirable, que j’ai tout d’abord interrogé Juan Asensio. Je dois exprimer ici à Juan mes plus chaleureux remerciements pour le temps consacré à ces réponses, pour la culture et la beauté qu’il a su leur insuffler, et bien sûr pour ce talent polémique qu’il n’a pas craint de mettre une fois encore à l’œuvre. Je souhaite à tous une excellente lecture de la première partie de cet entretien, consacrée à la condition du critique.
Bruno Gaultier
À lire les trois auteurs que vous citez en tête de votre essai, Thibaudet, Bainville et Sainte-Beuve, vous concevez la condition du critique comme existence toujours placée aux frontières de la mort, et en perpétuel cheminement. Puis j’ai cru comprendre, dans votre essai, que la critique pouvait permettre une sorte de psychagogie, au sens où l’âme, conduite par un étrange guide – le critique littéraire, représenté par le stalker – qui ne sait peut-être pas lui-même ce qu’il fait ni ce qu’est cette « Zone » (la littérature), accèderait à des territoires où elle rencontrera la vérité, mais aussi la mort. Pourquoi la littérature rencontre-t-elle, selon vous, d’une manière aussi essentielle, à la fois une forme de vérité et l’horizon de la mort ?
Juan Asensio
Tout simplement parce que la mort et la vérité sont absolument indissociables. Nous pourrions d’ailleurs établir la même correspondance entre la littérature et la vérité bien sûr, à condition d’entendre cette dernière comme la vérité de l’art telle que l’expose Mario Vargas Llosa en préambule d’un recueil de critiques intitulé La vérité par le mensonge. En somme, la vérité de la littérature est à la fois inférieure et supérieure à la vie : inférieure, car, nombre d’auteurs l’ont indiqué à l’instar de Hugo von Hofmannsthal, l’expérience concrète la plus minuscule est encore parfaitement intraduisible par et dans tous les livres du monde. L’Ulysse de Joyce ne couvre qu’une seule journée ; le romancier eût tout aussi bien pu tenter de rendre compte d’une seule heure de la vie de son héros. Supérieure ensuite car le monde qu’invente ou plutôt recrée l’œuvre littéraire est ordonné, dirigé vers une fin, qu’il constitue donc une espèce de réalité redoublée, infusée par la vision de l’auteur. Prenez la trame, réduite à ses éléments principaux, de n’importe quel roman de Faulkner : le plus souvent, un simple fait divers, quelque intrigue digne (ou indigne, c’est selon) d’un roman policier de gare et pourtant… Peut-on réduire Sanctuaire à ses quelques éléments sordides : une jeune femme pure, qui se révélera très vite être une petite vicieuse, ignoblement violée par un impuissant qui finira par s’attacher, à sa façon bizarre, à celle qu’il a outragée ? Et que dire de l’histoire, somme toute banale puisque nous y est contée l’ascension et la chute d’une famille du Sud profond des États-Unis, narrée dans Absalon, Absalon ! ou des faits relatés par Parabole ? Il y a donc, dans ces livres, autre chose que la simple addition d’histoires aussi plates que le sont les livres illisibles et ridiculement peu écrits d’une Angot ; cette chose, appelons-la le style, est inséparable d’une vision du monde, que le mauvais écrivain ou le mauvais artiste, a contrario, se soucient bien peu d’offrir à celles et ceux qui lisent leurs œuvres, les contemplent ou les écoutent. En ce sens, la fausse vérité de la littérature est toujours supérieure à celle, pourtant épaisse de toute son irrécusable matérialité, de n’importe quel fait divers grotesque ou abominable. En ce sens encore, Karen Blixen, dans ses Sept contes gothiques je crois, avait raison de rappeler que la vérité, « is for tailors and shoemakers », n’est bonne que pour les tailleurs et les cordonniers…
Permettez-moi tout de même de vous faire une remarque : je répugne quelque peu aux simplifications abusives, consistant par exemple à dire que la Zone serait la littérature. Non. C’est l’art tout entier que symbolise la Zone, et aussi bien d’autres réalités comme celle de la foi, que l’art peut conforter, approfondir voire révéler, bien rarement ignorer. Le stalker est et n’est pas, aussi, le critique littéraire, à notre époque bien trop prétentieux et sûr de son tout petit savoir alors que le guide de la Zone est et doit rester : un humble, un doux, un homme pauvre, un désespéré et d’abord parce que ceux qu’il conduit vers la Chambre des miracles, les hommes de science, les hommes de savoir, les hommes à femmes comme l’est l’Écrivain, refusent de voir la réalité admirablement simple qui les entoure de toutes parts, la beauté, la merveilleuse beauté de la nature, la toute simple certitude que le miracle se tient devant nous mais que nous refusons de le voir. Pour reprendre une des métaphores que j’ai utilisée dans ma Critique meurt jeune, et que je dois à Carlo Ossola, le critique est ou plutôt doit s’efforcer de redevenir ce « lanternarius » qui conduisait la nuit venue à leur demeure les convives qui n’étaient plus vraiment en état de retrouver, seuls, le chemin du retour. Quel est-il, ce chemin ? Tout chemin de retour implique l’errance d’Ulysse, le retour à la vie du foyer après avoir bravé mille dangers et, donc, le risque de la mort. Littérature et mort sont indéfectiblement liés, depuis Orphée plutôt que depuis Agamben : la littérature n’est absolument rien qu’un éjaculat de Florian Zeller si elle n’accepte pas le risque souverain de la mort et, à son tour, la critique littéraire n’est absolument rien qu’un papier de Pierre Assouline, une chose sans existence donc autre que labile, si elle refuse d’admettre la dimension sacrée de l’art, l’expérience de la catabase. Continuons.
Je dois préciser un point, à toutes fins utiles et, peut-être ainsi, dissiper quelque malentendu nourri par mes propres phrases. La littérature, l’art ne sont rien s’ils ne nous permettent pas de comprendre que la réalité qui nous entoure, notre monde, est le seul qui nous a été donné. Pourtant, je suis certain que nous quitterons notre berceau, comme le disait l’un des pionniers russes de l’astronautique, Konstantin Tsiolkovsky, c’est une simple question de volonté politique. Toutefois, cette certitude s’accompagne de l’évidence développée génialement par Husserl dans sa Terre ne se meut pas : nous sommes les enfants et les habitants, à jamais, d’une seule et unique planète, la Terre, quelles que soient nos velléités d’exploration, nos échecs et nos réussites futurs. Faisons sur ce point confiance aux Américains qui, dans leurs veines, ont un beau sang bien frais, qu’ils n’hésiteront pas à faire couler s’ils estiment que le prix de leur sacrifice est la conquête de nouveaux territoires inconnus. À la différence de notre vieux pays obsédé de jouissances et d’organisations festives, l’Amérique, sans doute bien d’autre pays jeunes n’ont pas peur de s’élancer dans le vide, quel que soit le prix à payer et il sera élevé. Peu importe donc que, dans quelques dizaines d’années, de petites colonies de professionnels soient une réalité à la surface de la Lune et de Mars : restera l’assurance, pour nos descendants, que la Terre est une merveille et que l’art est un chant devant exalter sa beauté unique. Et, si les hommes ont oublié l’art, s’ils se contentent, comme le rappelle Frank Herbert dans l’un des tout derniers volumes du cycle de Dune, de contempler un tableau de Van Gogh protégé par une épaisse paroi de verre à l’épreuve des millénaires, nul doute qu’ils se prépareront alors de cruels lendemains, ces destinées vides décrites par Dick dans son Glissement de temps sur Mars. À moins qu’ils ne disparaissent tout doucement, comique inversion des rôles, comme ont disparu ces Martiens mélancoliques décrits par Bradbury…
Je veux donc dire, une fois pour toutes avec Pierre Boutang, que le critique a pour mission, à la mesure de ses forces bien sûr, d’assurer la garde du langage de plus en plus abîmé. Cette garde est, assurément, vocation religieuse qui cependant doit bien éviter de mettre en seul relief les arrières-mondes de pacotille. Ainsi, dans un sens quelque peu similaire à celui qu’exposait Paulhan dans ses célèbres Fleurs de Tarbes, je ne voudrais pas donner à croire que le critique est une sorte de terroriste, qu’il érige en vérité absolue ce qui n’est qu’un leurre, l’orangeraie propre aux conceptualisations suspectes contre lesquelles bien des poèmes d’Yves Bonnefoy nous mettent en garde. Du reste, Antoine Compagnon, dans son très utile ouvrage intitulé Le Démon de la théorie, a suffisamment insisté quant aux dangers de l’abstraction, cette culture monstrueuse qui oublie, justement, qu’elle vient d’un sol, d’une terre. Tenter de préserver le langage, tenter de répéter, inlassablement, que l’art vise la transcendance ou alors, dans le cas contraire, qu’elle ne vise rien d’autre que les fesses (fort peu tentantes au demeurant) de Catherine Millet ou le nombril démesuré de Philippe Sollers, c’est surtout ne point oublier que la réalité qui nous entoure, notre monde, jusqu’à preuve du contraire les seuls qui nous aient été donnés, ne sauraient être une espèce de prison charnelle de laquelle il faudrait à tout prix tenter de s’évader pour se réfugier vers le ciel immatériel de trompeuses idoles. Visible et invisible sont un, chair et esprit tout autant, selon la magnifique leçon de Merleau-Ponty dans son lumineux L’Œil et l’esprit. Le critique, donc, n’est point un fumeux et comique esprit de glace ni même quelque pur monsieur Teste cherchant à se défaire des liens charnels : l’invisible, c’est encore et toujours le visible de l’art, sa plus rugueuse et humble matière, qui nous le donne, dans son essence iconique. D’où, j’insiste sur ce point, la nécessité pour le créateur tout autant que le critique d’être d’abord des êtres incarnés, des humbles (l’humilité véritable, jamais, n’exclut la force) qui ont connu les grandes et les petites joies que le monde sait nous offrir génialement, en toute discrétion, mais aussi la souffrance, le Mal, la tentation du désespoir.
Pardonnez-moi d’avoir été quelque peu disert mais je me devais de préciser, d’emblée, plusieurs points prêtant à simplification.
NB: la deuxième partie de cet entretien paraîtra sur le site de Juan Asensio: http://stalker.hautetfort.com .
16:30 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Critique littéraire, littérature
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