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01 septembre 2006
La Porte du Soleil, Elias Khoury, 1

« Je préfère mille fois plus ta compagnie à celle de tous les autres. Je les vois circuler et parler comme des morts, tandis que nous, non, nous ne mourrons pas parce que nous cherchons la saveur de la vie et nous attendons. Je sais bien que tu attends la fin, mais je te promets, comme je l’ai déjà fait dans le passé, que cette fin n’aura d’autre forme que celle d’un homme disparaissant dans la caverne de Bâb el-Châms. » (p. 299)
Vous voici d’emblée plongé(e) au cœur de Bab el-Châms, de cette Porte du Soleil qu’Elias Khoury fit paraître en 1998. Khalil, ancien fedayin reconverti, suite à une approximative formation dans un camp maoïste, dans la médecine, entreprend depuis quelque trois cents pages de ressusciter par la seule vigueur de sa voix son ami, « père » spirituel et héros, Younès, héros de la cause palestinienne, jadis connu comme le « Loup de Galilée ». Younès, victime d’une attaque cérébrale, est plongé dans le coma. Khalil, infirmier de l’hôpital Galilée, au camp de Chatila, veille sur le corps et l’esprit de son ami. Il promet à Younès que la mort sera un beau départ dans les profondeurs obscures de la grotte baptisée « Porte du Soleil ». Du début à la fin de l’œuvre, on ne fait jamais que rester dans la chambre catastrophique de l’hôpital qui n’en est plus un. Et Khalil profère, chante les combats du peuple palestinien, entre en guerre avec son propre peuple, dans la simple remémoration, dans l’invention, dans le mensonge parfois. La thérapie de mots que prodigue le médecin rétrogradé infirmier deviendra la chronique d’une quarantaine d’années perdues pour la Palestine, le Liban et Israël.
Dans la bouche de Khalil l’onomathérapeute, Israël et la Palestine ne sont peut-être rien de plus que les deux parts fractionnées d’un pain, qu’une mère tente de recoudre entre elles pour ne pas attrister son enfant. Mais l’enfant, lucide, ne reconnaît jamais dans la suture maladroite et insensée le pain uni (p. 264). Toujours il reste la déchirure de la Nakba, de cette « catastrophe » de 1948 qui vit la défaite palestinienne et la constitution de l’Etat d’Israël. Elias Khoury voyait alors se dresser devant lui l’histoire d’un peuple que la littérature n’avait pas encore considérée. Ecrire le roman des Palestiniens, voilà quel était le défi de Khoury, et l’unique défi. Il ne s’agissait pas d’écrire quelque ordure haineusement anti-israélienne. Il s’agissait de faire parvenir la mémoire d’un peuple à sa propre lumière, s’il est vrai que toute lumière, un jour répandue dans le monde, doit trouver, par quelque alchimie, son expression littéraire. Khalil, voix imparfaite et partiale, bouleversante aussi, est ici l’homme chargé de l’anamnèse du peuple palestinien. En cinquante ans, en effet, des formes anarchiques de mémoire, désincarnées, s’étaient constituées, mais toutes s’avéraient insuffisantes, et certaines même mentaient délibérément. Khalil dessine, dans les arabesques et les retours de souffle de son récit, les linéaments d’une mémoire réincarnée et purifiée du peuple pour lequel il endura blessures, humiliations, tortures et séparations.
C'est d’abord l’origine qu’il faut sonder, à l’aveugle, et pour cela Khalil pénètre avec Younès endormi dans des obscurités abyssales. Au commencement, en effet, il y a le noir, le manque, l’absence, la mort. Tout commencement était déjà asphyxié dans un achèvement :
« Je t’ai dit que j’ai détesté mon père, que j’ai vécu seul avec ma grand-mère. Sais-tu ce que signifie la vie d’un homme dans le néant ? Sais-tu pourquoi ma mère m’a abandonnée et où elle est partie ?
Tu veux le commencement !
Le voilà, mon ami. C'est la mort. Au commencement, mon père est mort. Au commencement, ma mère a disparu. Ma grand-mère connaissait la raison de sa disparition. Je suis sûr qu’elle l’avait encouragée à fuir, et même qu’elle l’y avait poussée. Après la mort de ma petite sœur, ma mère a passé cinq ans à pleurer, puis elle a disparu. Je ne me souviens pas de ce jour-là, car je n’ai pas remarqué immédiatement son absence. Par la suite, j’avais l’impression que les choses étaient ainsi depuis le début. » (p. 382-383)
La mémoire ne peut pas être l’enregistrement d’images ni de sons sur un support vidéo. Khalil dit bien que les Palestiniens sont devenus le « peuple de la vidéo » : on se passe en boucle des vidéos de l’ancien temps, de la terre dont on fut dépossédé, mais en aucune manière cela ne suffit à constituer une mémoire. Les images manquent de vérité, elles ne disent rien. La mémoire n’est rien d’autre que l’agencement de l’oubli, la mise en ordre de certains oublis (p. 199), et aucun procédé, si perfectionné soit-il sur le plan technologique, ne peut enregistrer ce qui doit être constitué, c'est-à-dire ramené du néant et de nulle part. C'est pourquoi seul prévaudra, dans cette anamnèse, l’étrange procédé littéraire du conte, qui entremêle vérité et mensonge, existence et absence. Le souvenir parvient à la conscience quand a été proférée cette ambivalence :
« Au commencement, pour commencer une histoire, on ne disait pas « Il était ou il n’était pas », mais « Au commencement, il était ou il n’était pas ». Sais-tu pourquoi ? J’ai été vraiment épaté en lisant cette expression dans un livre sur la littérature arabe classique. Au commencement, on ne mentait pas, on laissait les choses dans le vague, préférant recourir à ce « commencement » qui rendait ce qui « était » comme s’il « n’était pas » et ce qui « n’était pas » comme s’il « était ». Ainsi le conte devenait l’équivalent de la vie. L’histoire, c'est la vie qui « n’était pas » et la vie, c'est l’histoire qui n’a pas été contée. » (p. 42)
C'est alors que se déploient, par la bouche de Khalil, les convictions de Younès, ancien chef fedayin, sur l’histoire : la vie de l’homme n’est jamais qu’un passage entre deux morts, commencement et achèvement sont des gouffres inévitables qui ne permettent jamais de léguer le moindre héritage aux hommes de l’avenir. La cause de Younès se passait d’espoir, et c'est peut-être ce qui la rendait, d’un certain point de vue, invincible. Comment lutter contre le combattant qui ne craint pas la mort, qui ne craint peut-être que le néant révolu de sa propre origine, et ne verra jamais dans l’histoire à venir l’accomplissement d’on ne sait quel formidable destin promis à sa patrie ?
Les paroles les plus critiques de Khalil et des autres personnages à l’encontre d’Israël, outre l’évocation des massacres, des exécutions sommaires qui furent perpétrés en Palestine et au Liban (Chatila, où est situé l’hôpital, revient de manière lancinante dans le récit), et du « sectarisme » de la société israélienne, concernent la croyance de la nation juive en une éternité qui puisse s’incarner dans le passage historique, donc par définition éphémère, des jours. Khalil semble sourd à toutes les pensées de rédemption politique, à tous les messianismes, à toutes les philosophies de l’histoire, à toutes les idéologies.
Khalil tourne en dérision la pratique de l’ « auto-critique », c'est-à-dire tout simplement de l’auto-accusation, grande spécialité des régimes liberticides de Chine et d’URSS, mais plus qu’y voir une occultation de certains liens entre les fedayin et le régime maoïste, il faut y lire le complet refus de toute autre réalité que celle de la terre et du peuple de Palestine. Ce sont les années de lutte qui rendent aujourd'hui Khalil sourd à toutes les sirènes de grands lendemains :
« Tu nous a emmenés à l’histoire.
C'est ça, l’histoire.
Aujourd'hui, je me dis que c'était un sentiment de sauvagerie, mais jadis la révolution nous avait tourné la tête. Imagine un milliard d’hommes, de femmes et d’enfants faisant chaque matin leur gymnastique dans les rues. Imagine les tunnels, les grains de soja et les pensées de Mao Zedong.
J’ai été convaincu, j’ai été ébloui.
Non. Je ne peux pas dire que j’étais convaincu à cent pour cent, mais je me suis mis à répéter en mon for intérieur leurs paroles, comme s’il s’agissait d’une prière : « Vive le président Mao mille ans encore ! »
Mao est mort depuis belle lurette, la révolution culturelle est finie, les crimes ont été dévoilés. Tout cela ne nous touche plus guère. » (p. 190-191)
Sur Khalil, le temps des idéologies n’a plus de prise : la pratique du martyre, l’héroïsation des morts du Fatah ne sont plus liés au moindre espoir religieux extrémiste, la séduction communiste, décevante comme les autres, n’exerce plus aucun charme, et le personnage de Younès, dont Khalil rapporte les paroles, n’hésite pas à soutenir que l’héroïsme est une illusion, et que le combat n’autorise pas le guerrier à s’ériger en héros. La porte qui devait ouvrir vers tous les soleils de liberté ne s’est ouverte que sur un immense gouffre de violence et de mort. Younès représente le combattant qui entre en guerre non pas seulement avec l’ennemi, mais avec lui-même, et avec les pratiques de son propre camp. Ses motivations se font toujours plus ténues à mesure qu’on découvre le personnage : sa plus grande histoire personnelle sera toujours l’amour qu’il vouait à Nahîla, qu’il rejoignait en secret dans la caverne secrète de Bab-el Châms. Le combat militaire et politique est nécessaire, mais il est second. Elias Khoury, voulant constituer la mémoire des victimes de la Nakba, n’écrit pas un martyrologue sans fin, où la mort deviendrait quelque suspect objet de vénération, mais un chant vivant, un hymne aux richesses les plus profondes de l’existence. L’idée artificiellement imposée aux consciences, de l’extérieur, tend à disparaître pour céder la place à des sensations purement immanentes. Le grand roman palestinien et libanais, puisque le Liban aussi est évoqué dans le livre, doit réaffirmer la capacité inentamée d’un peuple à jouir de la vie, à connaître, bien qu’encadré dans le temps et l’espace par des formes de néant, la beauté de vivre : c'est finalement le seul discours qu’Elias Khoury soutient dans son œuvre.
Younès pense qu’il est impossible de prendre conscience que l’on meurt, ce qui rend en fin de compte toute peur de la mort vaine. Après la mort, il n’est aucun néant qu’il faille craindre, et la mort n’a rien de noble, le sacrifice peut finir par être dénué de sens. Ce qui est digne qu’on meure pour lui est tout aussi digne qu’on vive pour lui, dit Younès dans les propos que lui prête Khalil dans le huis-clos de la chambre crasseuse de l’hôpital Galilée.Plus encore : ce n’est pas par amour transcendant de la « patrie » que Younès luttait. Un tel amour aurait mené à considérer comme nécessaire tout sacrifice en faveur de la cause palestinienne.
C'est ce qui mène Younès à désapprouver la tactique terroriste adoptée à partir des années 1970 (p. 220). S’il s’agit de ne pas de trembler au moment du combat, Younès prétend pourtant que l’on ne doit pas être dévoré par sa propre patrie, mais être capable de la « manger ». L’un des épisodes les plus significatifs de cette conception opposée au sacrifice absolu de soi est la découverte par Younès d’oranges pourries chez Khalil. Celui-ci n’y avait pas touché pour suivre l’ordre d’Oum Hassan, l’accoucheuse, et sorte de mère de tous les enfants de Palestine, qui s’était exclamée : « Non ! Il ne faut pas la manger, c'est la Palestine ! ». Younès, furieux, rétorque à Khalil : « La patrie, il vaut mieux la manger, plutôt que de se laisser manger par elle. Il faut manger les oranges de Palestine, manger la Palestine et la Galilée aussi. »(p.38)
19:50 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, Liban, Palestine, Israël
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