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01 septembre 2006
La Porte du Soleil, Elias Khoury, 2

De la parole d’un seul personnage, il serait bien sûr hasardeux de prétendre passer par induction à la pensée de l’auteur, et, comme les herméneutes le savent bien, de prétendre comprendre le sens du livre en spéculant sur les « intentions » qu’aurait eues l’auteur. Mise à part la reconstitution conjecturale d’une opinion sur une époque et un état de fait politique et militaire, une telle approche de La Porte du Soleil dessècherait l’œuvre. Khoury donne plutôt à lire la polyphonies des voix qui vécurent quarante années de troubles permanents, d’incessante mort et de deuils toujours recommencés. Et les voix qui se distinguent finalement de la myriade de récits que Khalil propose à Younès pour stimuler son cerveau plongé dans le coma, sont les voix d’une fierté et d’un amour absolument stupéfiants.
Disons nettement la grande idée, le grand leitmotiv de Khalil et avant lui de Younès : il faut refuser la pitié. Refuser la pitié suscitée par la victime que l’on devient, et détester ressentir de la pitié face à la douleur d’un autre. Car la pitié absolue mène uniquement à l’impuissance et aux pleurs. Elle ne répare rien, ne soulage personne. A la pitié, Khalil oppose avec justesse la médecine, son propre métier : le médecin ne peut prendre en pitié les gens qu’il soigne s’il veut avoir les idées claires, tout comme l’apitoyé ne peut en rien soigner le pitoyable.
Le refus de la pitié porte d’abord sur son instrumentalisation quasi-commerciale, mise en scène par la pratique du fund-raising, de ces conférences données par les victimes pour émouvoir de généreux donateurs, où faits véridiques se mêlent aux exagérations mensongères qui calomnient finalement autant les victimes que leurs bourreaux. Ce refus de la pitié est cohérent avec l’horreur éprouvée devant la célébration de la mort comme signe le plus sûr d’héroïsme :
« Je lui ai dit que j’avais horreur de moi-même, horreur d’avoir été fasciné par cette affiche jaune créée par un artiste italien, dont j’ai oublié le nom, pour rendre hommage aux martyrs de Tall el-Za’tar. J’ai horreur de ces trois mille lignes verticales qui striaient sa toile. J’ai horreur de notre façon de célébrer la mort, le nombre de nos morts était notre signe distinctif : à mesure que notre mort augmentait, notre nombre et notre signification augmentaient aussi. » (p. 341).
On le sent, il est une posture que Khalil déteste par-dessus tout, dans l’évocation des séances médiatiques de fund-raising : le sentiment, proprement obscène, de jouir de la pitié que l’on ressent face au malheur d’autrui, cette jouissance que recherche la bonne conscience s’achetant à peu de frais une innocence qu’elle n’a jamais eue et n’aura en réalité jamais.Face à cette aberration, Khalil préfèrera reconnaître que le crime fut aussi une arme des victimes. Le crime était partout, bien des victimes n’étaient pas innocentes.
Khoury n’est alors pas tendre avec ces « belles âmes », venues s’apitoyer sur le sort des Palestiniens, venues « comprendre » le contexte de la pièce de Jean Genet sur Chatila. Khalil rencontre une jeune comédienne censée jouer la pièce de l’auteur français. A la fierté et à la pudeur naturelle de Khalil s’opposera le tempérament extraverti et bien trop sensible de la jeune femme, qui, soi-dit en passant, commet l’erreur de penser qu’elle doit « vivre » la pièce au plus profond d’elle-même pour pouvoir la jouer comme elle pense devoir le faire. Je succombe à la tentation de citer longuement les passages du roman qui relatent cette rencontre :
« « C'est une pièce avec une seule comédienne, a-t-il dit en montrant Catherine. Elle raconte l’histoire, toute seule sur scène. »
« Une pièce sans acteurs ! » me suis-je exclamé.
« Il n’y a qu’une seule personne. Nous tenons à sauvegarder l’esprit du texte. Nous ne voulons pas faire violence à Jean Genet. Vous le connaissez, bien sûr. »
J’ai dit que je le connaissais, bien que ce fût la première fois que j’entendais son nom.
« C'est l’écrivain français qui a vécu avec les fedayins en Jordanie. Il en a parlé dans un beau livre, Le captif amoureux. L’avez-vous rencontré ? »
« Non, je ne l’ai jamais rencontré, mais j’en ai souvent entendu parler. » » (p. 300-301)
« Le metteur en scène s’est excusé et m’a demandé s’il était possible que je les accompagne pour faire un tour. Il a dit : « Catherine préfère voir de ses propres yeux avant d’entendre quoi que ce soit. »
« Mais je ne peux pas quitter l’hôpital. »
« S’il vous plaît. »
Il a dit « s‘il vous plaît » en sachant que j’allais accepter. Ces étrangers estiment que le f ait même de vous rendre visite constitue un assez grand sacrifice de leur part pour que nous souscrivions à toutes leurs demandes. » (p. 302)
Le roman, par la bouche de l’un des personnages, se demandera par la suite si le rapport de Genet à la cause des fedayin n’était pas uniquement motivé par quelque fascination malsaine pour la violence… La Nakba et les cinquante années qui l’ont suivie ne peuvent en aucune manière servir d’objet d’apitoiement, et encore moins d’assouvissement de pulsions de violence : tel est le sens politique du récit de Khalil.
Il est dans ce roman une lumière dont l’absence obsède les personnages. La Porte du Soleil veut dire que le peuple de Palestine et de Galilée est encore vivant, qu’il peut encore aimer et connaître le soleil. Mais tout commence bel et bien dans la contradiction : ce soleil promis sur le seuil, avant de franchir la porte, ne vient pas, Younès n’en finit pas d’être silencieux, son corps rajeunit, rétrécit, redevenant celui d’un enfant, passant par ce que Khalil appelle « l’utérus de la mort ». En cette étonnante expression se trouve énoncée la nervure secrète de tout le roman : dès le matriciel, dès l’origine, le néant était là, il manquait l’essentielle présence. La porte du soleil est en réalité une caverne où se réfugie Younès entre deux combats et où l’attend Nahîla, femme à la patience infinie. L’olivier, arbre de la lumière sacrée, disparaît au profit des pins et des palmiers que préfèrent les Israéliens conquérants. Dans les oliveraies du « peuple de l’huile » ont lieu les combats, et l’oliveraie devient le motif de la mort, de la nuit d’agonie d’un peuple.
Après le constat de la mort de toutes les transcendances (politique, religieuse, morale), il sera douloureux de sentir en soi-même que l’une d’entre elles a survécu, et continue de marquer sa présence enfuie dans le cœur des personnages. L’amour est cette transcendance qui viendra excéder le sens accordé à la cause palestinienne, qui viendra faire oublier la haine de l’adversaire, mais suscitera aussi la tristesse de voir en la femme l’être infiniment distant qu’aucune impuissance à vivre ne saurait toucher. Châms, aimée de Khalil, a été assassinée lors d’un règlement de comptes, et Khalil tente de se persuader qu’elle lui était fidèle et qu’elle n’aimait que lui. Mais la femme magique du roman, c'est Nahîla, épouse de Younès. Apparaissant dans les nombreuses boucles de récits qui inlassablement ramènent le lecteur au chevet de Younès où veille Khalil, Nahîla incarne la promesse inaccessible d’une vie selon un ordre autre que celui de la violence. Elle est aussi la preuve vivante que l’humanité ne s’est pas précipitée dans le désir animal en oubliant l’amour, que l’assouvissement de quelques pulsions ne sature en rien le sens de l’amour qui peut exister entre deux êtres. Mais ce n’est pas une opposition triviale entre corps et âme, entre matière et esprit qui est à l’œuvre ici : c'est au contraire à même la chair de la femme aimée que se découvre la possibilité d’un « autre organe » de l’amour, de quelque chose qui concilierait la chair et la lumière de l’esprit et emmènerait l’homme vers le soleil dont il n’a pas su encore franchir la porte (p. 183). Khalil raconte aussi que Nahîla « habitait les os » de Younès… (p. 556)
Cette présence désirée d’un nouvel amour, d’une nouvelle manière d’exister pour le dire avec moins de sentimentalité, est le cœur du récit : c'est aussi la chair inanimée (au sens propre) de Younès qui ne revient pas à la conscience, c'est Khalil ne trouvant pas en une nuit d’amour avec la comédienne française l’oubli de Châms, c'est, enfin, la force d’hommes qui ne croyaient en aucune immortalité, qui savaient que toute récompense et toute joie nous sont avant tout données sur terre, et qui ne voulaient plus croire en rien d’autre, pour avoir trop connu, dès les commencements, l’insupportable présence du mal. L’amour est toujours une consomption, un sacrifice par le feu, en l’absence de l’aimée véritable, et tout comme son commencement était infecté de néant, son achèvement signifiera l’avènement du silence et la fin du récit de Khalil.
Pour clore la lecture de ce roman, peut-être convient-il de citer l’une des plus belles pages du livre, l’une des plus poignantes, où depuis bien longtemps l’absence des femmes aimées et celle d’une terre de paix, cette « Galilée rêvée » se font sentir, dans un temps suspendu où Khalil attend, sans le savoir, la fin de son propre récit :
« Tu es en train de t’éteindre et il n’y a personne autour de toi. Tu t’éteins dans le calme et le silence. Je te compose à ma guise et je me compose en toi je vois ce que tu as vu et que je n’ai pas vu moi-même, je parle d’un pays que je n’ai pas visité. J’y ai pénétré quelquefois de nuit avec les fedayins, mais je n’ai rien vu. Tu as dit que le pays était comme le Sud-Liban : plat, avec quelques petites collines, que c'était une terre chaleureuse et tendre et c'est pourquoi elle convenait si bien au Christ. Nous ne pouvons pas imaginer Jésus-Christ sans la Galilée, cette terre lui ressemblait et ne convenait qu’aux étrangers, c'est pourquoi on l’avait appelée la « Galilée des nations ». Les juifs s’y étaient réfugiés après la destruction de leur royaume, et nous y sommes restés après la destruction de notre histoire.
Tu m’as raconté ses cavernes, ses cactées, ses animaux sauvages et ses oliviers qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. Tu as dit que la Galilée ressemblait à une île entre deux mers : à l’ouest, il y a la Méditerranée et à l’est il y a la mer bleue des oliviers. Le Christ avait appris la pêche dans les deux mers et il y a choisi ses disciples. C'est le pays du poisson, des oliviers et de l’huile.
Tu m’avais promis de m’y emmener et tu ne l’as pas fait. Pourtant j’ai tout vu depuis l’oliveraie de Khraybeh sur la frontière palestinienne. J’ai vu des oliviers à perte de vue, et des jeunes gens qui n’étaient jamais las de mourir pour ce pays devenu notre cimetière et notre espérance à la fois.
Aujourd'hui, nous sommes ici, nous finissons tous les deux dans un hôpital qui s’appelle « l’hôpital Galilée » et qui n’est pas à proprement parler un hôpital, je te l’ai déjà dit mille fois. L’hôpital est fini et ta maladie n’en finit pas. » (p. 498-499)
NB : la pagination indiquée correspond à l’édition française du roman, éditée par Actes Sud/ Sindbad/ Le Monde Diplomatique, traduction de Rania Samara, 2002.
20:00 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, Liban, Palestine, Israël
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