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06 septembre 2006
Entretien avec Juan Asensio, 4: chair et esprit dans l'oeuvre d'art

Peinture reproduite avec l'aimable autorisation d'Olivier de Sagazan.
Après avoir évoqué l'oeuvre de Maurice G. Dantec, j'eus envie d'interroger Juan Asensio sur un aspect de la toute première réponse qu'il m'avait adressée. Il s'agissait de la visibilité de l'esprit à même la matière, dans le domaine de l'art.
Bruno Gaultier
L'art en général, et la littérature en particulier nous rappellent, vous l'avez dit, que la Terre est ce lieu singulier où l'homme est à la fois chair et esprit, l'une et l'autre étant indissociables, puisque la présence de l'esprit est lisible, visible, décelable à même la chair et à même la terre. Quelles sont pour vous les œuvres où cette réalité terrestre s'est faite la plus évidente, et la plus forte? Pouvez-vous nous faire part de quelques-unes de vos expériences de lecture où la spiritualité de la chair et l'incarnation de l'esprit vous sont apparues dans la plus éclatante lumière ?
Juan Asensio
Je ne suis pas bien sûr de comprendre votre question, surtout si la réponse que vous attendez de moi est d’ordre purement littéraire… Il me serait bien plus facile de vous répondre en choisissant un exemple pictural, telle toile de Rembrandt, un de ses nombreux autoportraits, qui de loin attira mon regard, au MET et, à plusieurs salles de l’endroit où il était sommairement accroché (je me souviens très bien que la configuration de l’espace muséal se présentait sous forme d’une série de salles s’étendant devant moi, comme si deux miroirs avaient été disposés face à face), parut m’aspirer vers lui, sans que je puisse le quitter des yeux. Littéralement, j’avais l’impression, bien peu rationnelle je vous le concède, que le visage de ce vieillard alerte et ironique allait sortir de son cadre, plutôt étroit puisque le tableau en question ne frappait assurément pas l’esprit par ses dimensions, afin de venir, doucement, me chuchoter quelque confession débonnaire et inestimable, comme seules les personnes qui ont beaucoup vécu savent les faire à l’oreille des enfants. Je suis resté ainsi plusieurs longues minutes à contempler, à me perdre dans cet extraordinaire tableau, plus humain, je veux dire offrant de l’humanité une vision plus vraie que la photographie la plus réussie. Justement, je me souviens que se tenait à la même époque et dans la même ville colossale une exposition consacrée au remarquable travail du célèbre Richard Avedon. Passionné de photographie, je me souviens également, pour la plus grande consternation de l’amie qui m’accompagnait, avoir traversé la multitude des salles de l’exposition sans accorder presque un regard aux immenses photographies d’Avedon : j’étais tout simplement obsédé par l’humanité miraculeuse du tableau de Rembrandt, je ne voyais rien d’autre. Certains tableaux de Georges de La Tour, je vous l’avoue, me plongent presque immédiatement dans une rêverie obsédante, peut-être parce que les plus réussis me paraissent saisir quelque parcelle très précieuse de l’essence poétique des êtres et des choses, cette universelle tristesse de la nature évoquée par Walter Benjamin. En somme, et peut-être puis-je ainsi répondre à votre interrogation, le grand art me semble fluidifier la lourde matière, spiritualiser la chair, y compris même lorsqu’elle est agonisante, comme l’a représentée Grünewald ou, plus récemment, un Music ou même un Olivier de Sagazan dont j’ai reproduit quelques toiles dans la Zone. Inversement, les tableaux du Greco, qui souvent sont analysés sous ce regard essentiellement spiritualiste, m’ont paru poussifs, les personnages paraissant étirés à la mesure d’un besoin de verticalité exagéré, faux, criard si je puis dire, peu crédible, comme si l’idée, de toutes ses forces, avait voulu forcer la chair… J’allais oublier, enfin, de mentionner le génie de l’art tel qu’il s’est déployé dans les grottes de Lascaux, d’Altamira, de Chauvet et de bien d’autres. Évidemment, la lecture de L’Œil et l’esprit de Merleau-Ponty demeure essentielle, en plus des classiques que sont les ouvrages de Leroi-Gourhan ou de Jean Clottes. Vous savez peut-être que, selon les travaux décriés, on s’en serait douté, d’un Emmanuel Anati, ces fresques rupestres constitueraient autant de signes complexes d’une religion dont nous ne savons strictement rien. La question des origines est fascinante, probablement parce que l’on se doute que, bien des siècles ou même des millénaires avant que notre époque ne virtualise absolument tout y compris l’art, cette relation entre l’esprit et la chair devait se poser en des termes dont nous avons perdu aujourd’hui la formidable transparence.
Bien des remarques pourraient être faites, bien sûr, concernant l’art musical mais je crains d’avoir déjà donné trop d’exemples…Pourtant, si un art plus qu’un autre peut immédiatement prétendre à la réelle présence, c’est à l’évidence la musique ; Schopenhauer, Nietzsche, Adorno et à présent Steiner ont écrit sur cette question des pages essentielles.
Dans le domaine littéraire, voyons…Voilà qui est finalement beaucoup plus difficile, tant la littérature, mais aussi la lecture des grandes œuvres n’évoquent pas immédiatement une expérience sensible. En fait, l’abstraction me semble première, y compris même pour des auteurs réputés écrire avec leur sang, selon le commandement de ce même Nietzsche, comme Céline ou Artaud. Ce n’est que bien des mois ou années après une lecture essentielle, bouleversante, que s’accomplit en moi une espèce de lent travail intérieur, comme si l’œuvre, pour infuser dans un organisme ses cordiaux ou ses venins, avait besoin de quelque événement déclencheur. Il y a quelques années, alors que je sombrai lentement dans une grave dépression, je ne pouvais surtout pas lire de livres, encore moins d’ouvrages censés m’aider, comme le ridicule Dans les ténèbres de William Styron, justement le récit de la propre dépression de l’auteur. Alors, durant ces mois pénibles, seuls quelques rares ouvrages m’accompagnèrent, un des tomes du Journal de Gadenne, intitulé, significativement, La Rupture, quelques livres de Kierkegaard, dont La Reprise et son Journal, tout simplement prodigieux, tant s’y donne à lire la certitude d’une des intelligences les plus hautes de l’humanité. Je cherchais alors, frénétiquement, des réponses à des questions qui demeuraient douloureuses dans mon esprit, déchirantes. Je ne sais si ces livres m’ont donné ce que j’attendais… Non, bien sûr, sans doute pas, mais j’y trouvais une sincérité amère et lumineuse, celle-là même que confère à l’écriture celui qui sait de quoi il parle et ne louvoie pas, ne feinte ni ne ruse. Ces deux auteurs, assurément, ont écrit avec leur propre sang, qu’importe même si, au plus profond du désespoir de Kierkegaard, le philosophe paraît ne guère pouvoir se passer de ses propres références… littéraires. Ces circonstances toutefois demeurèrent exceptionnelles car le temps, comme le dit la rengaine, finit par atténuer la souffrance, adoucir cette impossible « permanence du désespoir » qu’évoquait l’auteur de La plage de Scheveningen. J’avoue, à présent, être incapable de relire les ouvrages que je lus à cette époque comme s’ils étaient des livres parmi tant d’autres, sans qu’ils ne soient riches d’un lourd secret qui, bien sûr, se refuse rigoureusement à toute tentative d’analyse purement universitaire. D’autres auteurs peuvent évidemment prétendre à ce titre de romancier véritable, je crois fort envié de l’immense armée des nains désincarnés. Ainsi, ce cher Bernanos, parce que chaque ligne de ses meilleurs écrits polémiques, comme La grande peur des bien-pensants ou Les grands cimetières sous la lune, chaque ligne de ses meilleurs romans paraît avoir été arrachée au forceps, comme si l’écrivain avait dû lutter contre lui-même, contre ses propres et terribles crises d’angoisse. Dostoïevski, aussi, celui des Carnets du sous-sol et de l’immense Journal d’un écrivain. Faulkner, surtout celui, polyphonique, d’Absalon, Absalon !. Sebald, Herling ou encore Kertész et Améry. Conrad bien sûr, certains des meilleurs textes de Lowry, d’Hawthorne ou de Melville. Les romans bizarres de Raymond Abellio ne me paraissent pas suffisamment incarnés et ne sont trop souvent que le prétexte, certes passionnant, pour que l’auteur nous livre telle ou telle de ses analyses sur le monde contemporain. Sous cet angle, les remarquables mémoires de ce même écrivain me paraissent beaucoup plus convaincants si je puis dire, dans lesquels le penseur aride du Nouveau prophétisme avoue sans fard les peines, les erreurs mais aussi les joies de l’homme.
Relisant ma réponse, je songe à ce nouvel éclairage auquel me fait penser l’exemple de Carlo Michelstaedter qui évoquait le règne, prochain, des paroles, des mots et des phrases dénués de poids, ni esprit ni chair mais inconstant bavardage : « Avant d’atteindre le règne du silence chaque mot sera un [ici, l’auteur emploie un terme grec que nous pourrions traduire par : « ornement de l’obscurité », cf. Gorgias, 492c] : apparence absolue, efficacité immédiate d’un mot qui n’aura pour tout contenu que le plus infime et obscur instinct de vie. Tous les mots seront des termes techniques lorsque l’obscurité sera voilée pour tous de la même façon, les hommes étant tous dressés de la même façon. Les mots se référeront à des relations déterminées pour tous selon un même mode. »
00:15 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, peinture
Commentaires
Le Stalker dépourvu d'ambition ? Quelle douce plaisanterie ! Pourquoi alors s'étendre ainsi en entrevues interminables, VERBEUSES et complaisantes - qui pour être un peu plus élaborées n'en relèvent pas moins du léchage de cul le plus caractérisé - et encore avons-nous échappé aux photos "moi face à la mer", "moi de profil à la mer, le front plissé par le sel et le désespoir", "moi ébloui par la contrenuit"...
Et pourquoi, également aller jusqu'à publier les lettres de refus des éditeurs lorsque l'on pas d'ambition et que l'on tient le monde des lettres pour un putanat ? Serait-ce à dire qu'on aurait aimé en être, du putanat en question ? Serait-on soi-même une catin déboutée de l'Eros Center germanopratin ? La réponse est dans la question.
Et encore, pourquoi être allé chouiner auprès de la race inférieure des journalistes du magazine littéraire qui avaient omis de citer le travail notre humble critique ? Mais nien sûr, c'est de l'imbécilité de poser ces questions ! Cela ne rien voir ! Aucun rapport ! Rien ne sera précisé sur ce qui différencie le petit arrivisme d'un besogneux provincial, le soi-disant critique n'avançant finalement, fidèle à lui-même, que très peu d'arguments dignes de ce nom, mais se contentant de l'électricité du verbe pour nous prodiguer sa petite prestidigitation... Tradition de l'imprécation française, mais dont on n'a là qu'une parodie bouffe... Creusez bien, derrière la pose et les affirmations, les procurations, il n'y a que très peu de vraie critique chez le petit inquisiteur, petites fesses, grande chignole...
Pourquoi enfin, alors, arpenter comme un damné la toile à la recherche de la moindre trace d'escargot concernant le Stalquère, pourquoi passer le plus obscur de son temps à gougueuliser son nom ?
Pauvre mythomane. Et ne viens pas pleurer sur l'anonymat, il est de notoriété blogosphérique que tu viens faire le troll toi-même (mais assez abruti pour le faire avec ta vraie adresse IP).
Ecrit par : Saûl | 08 septembre 2006
Saûl parle de "l'électricité du verbe pour nous prodiguer sa petite prestidigitation"
Et c'est vrai qu'il est électrique ce verbe, j'aime cet encrier ou se mèle le sang, la rage et l'amour des mots, comme j'aime les envolées de sa plume.
Je ne partage pas sa passion pour la mythologie chrétienne, qu'importe. Plus qu'un critique, juan Asensio est le témoin d'un monde qui nous dévore. Et il a du style !
Je puis comprendre qu'il déplaise et ne suis pas certain d'aimer ceux qu'il séduit par le versant religieux de sa prose (quand bien même suis-je également persuadé que le mystique est au coeur de l'art), mais il va au combat pour cet idéal de l'art qui élève l'homme, et cela se respecte.
Enragé? Il l'est !
Et dans un monde ou tout le monde se doit d'être vacciné pour rester bien docile, pour tout dire, celà m'enchante.
Affamé de reconnaissance ? Ou serait le mal ?
Qui reprocherait à un guerrier de réver d'armée et de conquète ?...
Bref, je ne suis expert que de moi même, mais j'avais envie de faire un contre point au commentaire de Saûl. Le goût des symétries humaines, sans doute...
Ecrit par : fatalis | 13 septembre 2006
Saûl, je vous demanderai d'aller passer vos nerfs ailleurs, dorénavant. Je vous conseille certains forums où votre verve et vos phrases étranges feront merveille, je crois.
Si j'ai réalisé cet entretien "léchage de cul" (vous êtes d'ailleurs si peu clair dans vos propos que l'on peine à savoir si c'est du présent entretien que vous parlez, ou bien d'autres travaux que Juan Asensio aurait réalisés précédemment, mais passons), ce n'est certainement pas pour attirer ici les énervements que Juan Asensio suscite ici et là sur la Toile.
Vous vous dites comme soulagé d'avoir échappé aux photos: écoutez, personne ne vous oblige à aller les regarder sur le site du Stalker. On recensait cet été 3 millions de blogs français, voilà qui vous laissera quelque choix pour pouvoir surfer en évitant le Stalker.
Je vous remercie ensuite de nous rejouer la ritournelle de Saint Germain des Prés, Huge sexodrome, mais elle n'intéressera personne sur ce blog, et Juan n'en parle pas dans cet entretien, le thème n'a donc aucune raison d'être évoqué.
Je passe sans insister sur la qualité de l'expression "race inférieure", dont je vous laisse l'entière responsabilité. Il y a une terminologie, sans doute ironiquement utilisée, qui me semble des plus malsaines.
Vous pensez que Juan Asensio passe son temps à taper son nom sur Google... je vous laisse spéculer à l'infini sur ce genre de pratiques, qui ont de plus en plus cours, il est vrai... Pourriez-vous me donner votre vrai nom, ou votre nom complet, afin qu'à mon tour je vous gougueulise? En réalité, ne prenez pas cette peine, puisqu'il va de soi que les prochains commentaires que vous pourriez laisser sur ce blog seront systématiquement supprimés. Que je sache, je ne viens pas écrire des insanités comparables aux vôtres sur votre site ou blog (si vous en avez un).
Encore une fois, mon voeu le plus sincère est que vous puissiez trouver à vous défouler, mais de grâce: faites-le ailleurs que sur le blog de gens qui ne vous ont rien demandé.
A Fatalis: merci monsieur, c'était une bonne façon de répondre, patiente, honnête...
Bruno
Ecrit par : Bruno Gaultier | 14 septembre 2006
Je tiens à signaler que Saûl n'est pas moi. "Je est un autre" parfois sauf qu'en l'occurence ce Saûl là n'est même pas "Je"...à peine un troll...
Qui plus est en règle générale je linke mes origines...
Bien à vous.
Ecrit par : Saûl | 01 octobre 2006
Ok Saûl, n'ayez crainte. Le "troll" qui avait posté sa saleté avait indiqué comme mail: saûl@free.fr, si vous voulez tout savoir. J'ignore si vous le connaissez, en tout cas les agissements de ce personnage ne m'intéressent pas. Tant qu'il ne revient pas dans les commentaires de mon site, je me moque de l'existence de ce type. Juan aussi, d'ailleurs, d'après ce qu'il m'a dit.
Bonne continuation,
bien à vous,
Bruno
Ecrit par : Bruno Gaultier | 01 octobre 2006
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