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07 septembre 2006

Entretien avec Juan Asensio, 5: la littérature et le Mal

                      

 

 

Visuel reproduit avec l'aimable autorisation d'Olivier de Sagazan.


Bruno Gaultier

Vous vous êtes approché au plus près, mais sans la nommer encore dans notre entretien, d'une réalité à laquelle vous avez consacré un ouvrage : le Mal. Que ce soit sous la forme du désespoir, de la souffrance intime, ou de l'avènement des « nouveaux monstres » que porte en elle l'époque, que ce soit aussi dans les tableaux stupéfiants d'Olivier de Sagazan que vous me faites découvrir, c'est du Mal, de son efficace et de ses avatars que vous avez parlé jusqu'à présent. La philosophie a souvent abordé la question du Mal en définissant celui-ci tantôt comme principe d'action œuvrant dans le monde, tantôt comme néant au cœur du monde, et amour nourri par l'homme, pour un tel néant. Auschwitz a rendu impossibles des réponses simples et définitives à propos du Mal. Qu'attendre, encore aujourd'hui, de la littérature face au Mal ? Si l'on ne peut escompter d'un livre nulle consolation en bonne et due forme, si la littérature ne peut non plus suffire à empêcher l'intrusion de la mort violente et scandaleuse jusque dans le cœur le plus vivant de notre existence, que représente la littérature aujourd'hui face à la souffrance ? La littérature permet-elle une forme de connaissance du Mal, ou de compréhension de celui-ci, que l'approche philosophique conceptuelle ne saurait nous prodiguer ?


Juan Asensio


Cher Bruno, il y a là plusieurs questions qui, évoquant le Mal, appellent toutefois des réponses sensiblement différentes. Tout d’abord, sans méconnaître les réponses que la philosophie et bien évidemment la théologie ont tenté d’apporter au mystère (et non point question ou problème, selon la précision indispensable de Gabriel Marcel) du Mal, celles-ci ne recoupent qu’en partie la sphère littéraire qui, permettez-moi de vous le dire au cas où demeurerait dans votre esprit quelque ultime doute dont je devine le présupposé religieux, n’apporte pour sa part aucune réponse au Mal. Enfin, n’allons point trop vite. Je préciserai plus loin ma réponse quelque peu péremptoire tout comme, d’emblée, je me dois de vous dire que seules m’attirent les œuvres philosophiques que nous pourrions appeler, au sens le plus large de cet adjectif, existentialistes : celles de Pascal, Kierkegaard bien sûr, dont la réflexion demeure à mon sens inégalée sur cette question du Mal (je songe ainsi à ses longues analyses consacrées à l’hermétisme démoniaque), mais aussi Nietzsche, Lequier, Marcel, Chestov, Fondane et quelques autres comme Bataille, avec modération toutefois. Demeurent, au ciel des fixes selon la belle expression de Charles Du Bos, les cas d’écrivains qui, comme Broch, Jünger, Musil ou encore Canetti, paraissent à la fois être écrivains de plein droit mais aussi esprits philosophiques, sans que la démarcation entre les deux univers puisse être trop rapidement définie en quelques maigres lignes. Toutefois, la connaissance du Mal que manifestent ces auteurs, en ceci qu’elle est d’abord, à l’évidence, d’ordre littéraire, évite certaine tendance à une systématisation abusive qui, à propos du Mal, me paraît extraordinairement dangereuse. Vous connaissez l’exclamation douloureuse de Dostoïevski : si, face à la souffrance d’un enfant, face à sa mort, l’art n’est d’aucune consolation, que dire, alors, de celle que la philosophie a toujours été tentée de nous prodiguer ? Irez-vous consoler des parents qui viennent de perdre leur enfant en leur exposant les vertus pacifiantes de la théodicée de Leibniz, celles, pas moins lénitives, de la résorption de nos petits malheurs individuels dans la fresque inhumaine peinte par l’Esprit absolu de Hegel ? La littérature, pour sa part, livre-t-elle comme vous avez parfaitement raison d’en douter, une réponse qui pourrait nous être utile ? Comment le pourrait-elle à vrai dire, comment l’art pourrait-il apporter quelque réponse que ce soit à ce qui n’en a point, comment pourrait-il interroger, exiger un face à face avec le sans-visage absolu ou bien celui qui se recouvre de tous les masques, comme nous le voyons dans Les Veilles de Bonaventura ? Non : le fait d’arracher un masque, en tout cas dans ce roman, ne nous conduit qu’à la nouvelle révélation, déçue, d’un masque et ainsi de suite. Je vous l’ai dit dans ma précédente réponse : face à la souffrance, la séparation, la solitude, la mort, la tentation du suicide, l’art ne sert à rien, si ce n’est à nous faire comprendre une seule et unique réalité, mais infiniment précieuse, qui par sa fragilité même place le domaine de la littérature à des coudées au-dessus de la sphère glacée des philosophes, tout du moins de certains d’entre eux. Laquelle ? D’autres que nous ont été la proie des démons, d’autres, comme le disait avec émotion Faulkner de l’une de ses nourrices je crois, ont enduré l’épreuve du Mal et chacun, suivant ses forces et son génie, a tenté de lutter contre l’ami, comme Bernanos le nomme, qui ne reste jamais jusqu’à la fin.

Plutôt, donc, que la question pour le moins délicate de l’utilité de l’art face au Mal, je crois que c’est là le point essentiel, sur lequel, si vous me le permettez, je vais quelque peu m’attarder. C’est ainsi que Jean-Luc Marion, s’inspirant d’ailleurs de l’œuvre bernanosienne, a pu écrire, dans un article remarquable recueilli je crois dans Prolégomènes à la charité, que le Mal n’avait point de fond et que la plus belle ruse du diable, bien évidemment soulignée par ce démon de l’intelligence qu’était Baudelaire, consistait à laisser le désespéré en face de son désespoir. Considérez l’un des romans les plus impressionnants qu’il m’a été donné de lire ces dernières années : Le Démon de Hubert Selby Jr. Eh bien, ce n’est que lors des ultimes lignes de ce livre que l’auteur, presque à regret (peut-être est-ce là, d’ailleurs, l’unique faiblesse de cette œuvre désespérée), nous donne à contempler, ainsi qu’à son démoniaque héros tout proche de mourir, la figure ricanante qui l’aura conduit, lentement mais avec une logique de fer, vers la plus noire débauche, puis donné le goût du Mal pour le Mal. Le même processus d’épuisement ontologique est à l’œuvre dans Là-bas de Huysmans : Gilles de Rais, à court d’imagination si je puis dire, comprend que, sans l’aide du démon qu’il tente d’invoquer sans guère de succès, ne pourra plus vraiment raffiner son art monstrueux. Le meurtrier, en somme, épuise par ses diverses tentatives le Mal et est contraint à s’avancer, comme Macbeth, plus avant dans la carrière du Mal puisque, selon les termes du sombre héros, revenir en arrière lui coûterait infiniment plus d’efforts que descendre vers les profondeurs… Et tant d’autres romans pourraient être cités qui mettent en œuvre, avec plus ou moins de talent et de vraisemblance, un unique phénomène : la disparition du diable en tant que figure romanesque identifiable, trop évidemment visible, comme dans les contes de Gautier. Le diable, peut-être sous l’influence de son génial traducteur en langue française, disparaît dans les contes de Poe, de même que dans les romans de Barbey : le démon n’est plus scéniquement visible dans Les Diaboliques ou encore dans le superbe Une histoire sans nom. De même, s’il faut se garder de trop rapides conclusions quant à cette première occurrence, qu’en aucun cas on ne peut réduire à l’intrusion d’un jovial maquignon, il faut toutefois constater que Satan tel qu’il apparaît dans Sous le soleil de Satan n’a pas beaucoup de points communs avec l’ultime manifestation du génie du Mal que l’on trouve à l’œuvre dans Monsieur Ouine, le dernier roman de Georges Bernanos.

Quel enseignement tirer de cette subtilisation du démon, je le disais, de son évaporation ? C’est ce que j’ai tenté de montrer dans ce livre que vous n’avez pas encore lu grâce à la métaphore, longuement filée, du trou noir : les œuvres romanesques les plus imposantes, toutes ou presque, disposent, en leur centre, ce que Mario Vargas Llosa nomme un « cratère » narratif et que j’ai préféré rapproché de cette zone d’effondrement des repères spatio-temporels que les scientifiques nous apprennent être un astre occlus (selon son ancienne appellation, que je trouve poétiquement juste) ou, selon sa dénomination moderne et évidemment anglo-saxonne, un trou noir. Je ne puis m’étendre sur cette question et vous renvoie non seulement à mon deuxième ouvrage qui explore, dans un long texte, les liens complexes qui unissent la littérature au démoniaque, mais également à un long article sur Monsieur Ouine paru dans le n°23 des Études bernanosiennes.

C’est par cette métaphore que je tente d’expliquer par quelle voie, détournée voire apophatique, la littérature peut nous apporter quelque connaissance du royaume des ténèbres. Dernier point, peut-être implicite dans les lignes qui précèdent et comme tel, sujet à imprécisions : il me semble parfaitement évident qu’un roman contemporain qui n’évoque pas cette question du Mal est absolument tout ce que l’on voudra, par exemple un livre de Paulo Coelho, donc absolument rien d’autre qu’un torchon inutile. C’est face au Mal que l’art, singulièrement la littérature, se fige, se précipite comme disent les chimistes et, sauf erreur de ma part, je ne vois pas un seul écrivain, de quelque importance reconnue, ne pas avoir été confronté, dans l’un ou l’autre de ses romans, au mystère d’iniquité.

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