07 septembre 2006

Entretien avec Juan Asensio, 6: Le Stalker et Internet

                  

 

 

Voici la toute dernière partie de l'entretien mené avec Juan Asensio. Je ne pouvais pas ne pas évoquer avec Juan son incontournable Stalker...

Bruno Gaultier

Ma dernière question concernera les conditions concrètes de votre travail. Vous êtes le créateur du site Stalker: Dissection du cadavre de la littérature. Quelles furent les motivations qui prévalurent lors du choix du média Internet pour exercer votre profession de critique ?


Juan Asensio

Comme je l’ai déjà expliqué, l’idée de ce blog est née lorsqu’il s’est agi de trouver un moyen pour, très vite, disons même le plus rapidement possible, répondre coup pour coup aux imbéciles journaliers qui, à l’époque où j’écrivais dans la revue de Bruno Deniel-Laurent, Cancer !, reprochaient à Dantec d’avoir échangé rendez-vous compte deux ou trois courriels pourtant critiques avec le Bloc identitaire. Les larges naseaux de Pierre Marcelle, diariste du néant, sentirent dans cette tentative de dialogue rien de moins que légère l’odeur méphitique de la Bête, la très blonde Aude Lancelin, elle, crut y déchiffrer, certes péniblement puisqu’elle ne sait pas lire, les signes annonciateurs de Satan libéré de ses chaînes ; bref, nous avions là les prodromes puants d’une sordide et hélas banale « affaire » typiquement parisienne, tout comme le fut celle qui traîna dans la boue Renaud Camus, tout comme le furent celles qui, il y a quelques semaines seulement, considérèrent comme un devoir de la plus haute citoyenneté bien-pensante, avec les surnuméraires crétins bozonnés de tous genres que compte notre pays, de conspuer Finkielkraut ou de jeter au visage de Peter Handke l’insulte commune que nous servent sans faiblir ni rougir ces minables : comment osez-vous vous dresser, espèce de porc réactionnaire, contre les dogmes tout-puissants de la Gauche ? Je ne vous apprendrai rien en vous répondant que le blog et les outils de publication qu’il met à notre disposition sont le moyen rêvé pour tenter de concurrencer le sacro-saint reportage universel et ses constantes déformations, voire mensonges. Je mesure d’autant plus le progrès accompli par ces bolides de course (l’expression est de Dominique Autié) que sont les blogs que j’ai commencé, alors que je dirigeai les revues Dialectique et Les Brandes, par concevoir un site Internet d’une lourdeur préhistorique… Bien sûr, et j’ai également insisté sur ce point, le blog met ces mêmes outils à la disposition du premier imbécile venu qui nous entretiendra, dans une non-écriture indigne du vocabulaire utilisé par un singe savant, de l’apparition troublante d’un comédon sur l’aile gauche de son nez camus. Tel autre, sous couvert de haute réflexion, fulminera contre les méchants réactionnaires, c’est-à-dire contre tout criminel qui ne considérera pas comme une évidence l’intelligence de Michel Onfray…

Il est aussi très amusant, et parfaitement révélateur de leur prodigieuse inculture, de constater que bien des journalistes professionnels sont incapables d’écrire au jour le jour des propos capables de retenir notre attention plus de quelques secondes, et encore, il faut que cette dernière soit passablement distraite. Je crois savoir que le blog de Pierre Assouline, paraît-il critique littéraire antédiluvien, jouit d’une certaine popularité due à mon sens à la petite bande (toujours la même) des blogueurs qui s’y donnent rendez-vous pour commenter, de façon incroyablement passionnante, leur dernier lavage de pieds à l’huile de patchouli… Jetez donc un œil sur ce blog, deux yeux même si vous n’avez rien d’autre à faire et remarquez alors le nombre de fautes qu’Assouline ne semble pas même apercevoir dans ses propres notes, le style relâché dans lequel il les rédige, cet épanchement pseudo-verbal qui veut mimer la conversation de bistrot et le ton de la confidence entendue, les multiples approximations qu’il nous sert, qu’elles soient d’ordre littéraire ou historique, pour parvenir, en fin de compte, à des billets qui ne vous apprendront rien et qui sont à la critique littéraire véritable ce qu’un torchon de Florian Zeller est à une pièce de Shakespeare : c’est tout simplement sans aucun point de comparaison possible. Les initiatives des écrivains eux-mêmes, je songe par exemple au cas d’Alina Reyes qui semble avoir tiré un trait sur ses multiples blogs, ne me paraissent pas plus heureuses ; il est vrai que seuls écrivent pour la Toile, souvent pour ne strictement rien dire, celles et ceux qui sont incapables de supporter plus de quelques heures le silence et la solitude vitaux qu’exige l’écriture. Je ne me cache pas le fait que ce reproche, à bon compte, pourrait m’être retourné bien sûr, ce à quoi je répondrai : j’écris pour la Toile des textes qui sont destinés à une publication classique, obéissant de plus aux critères sévères ayant cours à l’Université, d’où la publication en livre, qui a pu étonner, de textes d’abord parus sur mon blog et puis… et puis je ne me prétends point écrivain, simplement critique. Je n’ai aucune œuvre à construire, pas de carrière universitaire en vue, je ne souffre absolument pas de ne point être un romancier et me moque comme d’une guigne de mes droits d’auteur et de l’hystérie qu’entretient l’obsession incurable du copyright, cette volonté que le premier nain scribouillard illustrera en vendant son âme de peu de poids de clamer haut et fort son appartenance au putanat des gens de lettres… Voyez quelle affreuse banalité est la mienne, puisque je suis dépourvu de l’unique qualité capable d’impressionner nos concitoyens que plus rien n’impressionne : l’ambition.

Je dois vous dire que la Zone, qui me demande un effort pour le moins conséquent en termes de lectures, prises de notes, rédaction, relecture, correction, mise en page, choix des publications (puisque je n’hésite jamais à faire écrire d’autres que moi, s’ils savent écrire cela va de soi…), que la Zone dont grandit le labyrinthe rhizomique me fatigue réellement et que cette fatigue est de plus en plus lourde mais… Voyez donc l’état des revues dans notre pays : à qui donc proposer des textes sur Faulkner, Calasso, Sebald et bien d’autres, tout en orientant leur problématique vers des questions qui me paraissent essentielles, nous en avons évoqué quelques-unes au cours de cet entretien ? Qui cela intéresse-t-il encore ? Le Magazine littéraire ? Le Matricule des Anges ? Europe peut-être ? Et puis, au risque de vous paraître prétentieux, j’ai quelque peu passé l’âge pour qu’un rédacteur en chef, quel qu’il soit, surtout s’il n’a même pas lu une seule ligne de ces auteurs qui me sont familiers, vienne me demander de réduire ici, de réécrire là, pis, de simplifier le tout, de mettre mon texte à la portée du lecteur lambda selon la formule consacrée, tout en me faisant attendre des mois avant une hypothétique parution… Bien sûr, je ne me voile aucun des dangers et Dieu sait qu’ils sont nombreux (verbiage inconsistant, rébus anaximembraniens qui ne mènent nulle part, petits clubs privés où ne sont admis que les habitués qui s’entrelèchent1, ce que l’on pourrait nommer, encore, le « syndrome Meetic » ou le fait de confondre un blog avec un boudoir de gourgandine, etc.) qui guettent celle ou celui qui consacre des heures entières à tenter d’alimenter la Toile de textes intelligents, à tout le moins qui forcent les lecteurs à prendre position. Je me flatte ainsi, puisqu’il s’agit d’un réel plaisir éminemment peu consensuel, de ne point, à tout prix, quémander les suffrages de mes lecteurs : j’écris ce que je veux, que cela plaise ou pas à tous les petits consanguins anonymes (pléonasme bien sûr, puisque ce sont des lâches, plus précisément : des femmelins) de l’univers. Comble du mauvais goût réactionnaire et de la fatuité mal-pensante, je n’autorise pas les commentaires puisque, a priori, je me contrefiche de connaître l’avis de Vanessa et celui de Raoul même si j’ai toujours répondu à ceux qui avaient le courage élémentaire de m’écrire, qu’ils soient ou pas en accord avec celui de mes textes qui les a fait réagir, provoqué leur stupéfaction ou leur colère. La polémique ! Si vous saviez comme sa simple évocation effraie les prudes, qui ne savent strictement rien de la très longue tradition française de l’imprécation… J’adore prendre les armes et vous savez que je n’hésite jamais à me lancer dans un exercice de démolition mais le petit éjaculat servi dans les dés à coudre du Café du Commerce, cela, décidément : non.

1 Voyez, par exemple, toute cette prétention de la stupidité la plus consommée qu’érigent en parangon public les bouffons bavards qui tentent de monétariser, d’une façon ou d’une autre, leur célébrité d’une heure, Loïc Le Meur, Christophe Ginisty et toute la cohorte de ces nains nétizéniens qui tueraient chien et chat virtuels pour être invités à un cocktail de blogueurs…

Commentaires

ouarf ouarf ouarf ! "la très blonde aude lancelin" !! formule à retenir. C'est vrai qu'elle ne sait pas lire ; enfin, soyons indulgents, elle ne sait pas encore parler non plus la pauvre...

Salutations lyonnaises camarade,

Gai Luron

Ecrit par : Gai Luron | 12 septembre 2006

Salut à toi, cher Gai Luron! Aude Lancelin... hum, voilà, quoi.
Pour la proposition sur Derrida: volontiers, j'avais justement une idée ou deux d'articles sur Jacquot. Je t'en reparle par mail, en te joignant tu sais quoi!
Systar a la crève, en ce moment, l'articlogenèse est quelque peu enrayée depuis deux ou trois jours, mais la forme va revenir, j'ai avancé mes lectures, pendant ma semaine parisienne... Je passe tout de suite voir l'avancement de ton blog, et j'envoie un mail dans la foulée.

Bien à toi,

Bruno

Ecrit par : Bruno Gaultier | 14 septembre 2006

D'accord, merci, bien reçu...
Peux-tu m'éclairer sur le sens de "nétizéniens" ? C'est un néologisme de mister asensio ?

Ecrit par : Gai Luron | 16 septembre 2006

netizeniens: un des innombrables chevaux de bataille de Juan...
http://stalker.hautetfort.com/archive/2006/03/14/netizen-portrait-du-blogueur-en-jeune-con.html
pour plus d'infos, n'hésite pas à lui écrire pour lui poser tes questions, il répondra sans doute, surtout s'il voit ce que tu écris sur ton blog. En bonne logique, il vaut toujours mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, et préférer le texte lui-même à une foison de commentaires (ça c'est notre pratique d'étudiants de philo qui refait surface...)
chapeau, ton texte sur Ratzinger. Je ne me console pas que tu ne veuilles pas faire une thèse de philo médiévale pure.
A plus,

Bruno

Ecrit par : Bruno | 16 septembre 2006

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