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17 septembre 2006
Des-montages, de Harold Bernat-Winter: le poujadisme hédoniste de Michel Onfray

Quitte à lire un texte polémique ces temps-ci, quitte à retrouver, en guise de pré-rentrée universitaire (rien que cela, vous le verrez, indique ma soumission à l’administration platonicienne !), l’esprit de l’analyse philosophique de textes théoriques, j’ai choisi d’aller voir ce qu’avait pu dire le petit ouvrage de Harold Bernat-Winter, créateur du blog « Critique et critique de la critique », à propos des divagations étranges de Michel Onfray.
Que je ne me voile pas la face : j’ai une très vive antipathie intellectuelle pour Onfray, principalement motivée par ses écrits d’athéologie, discipline dont il assume la paternité et dont on lui laissera, je l’espère, le monopole, par ses façons sordides de ne voir dans le phénomène religieux que des nids historiques à mensonges, enfin par sa complaisance à écrire sur des thèmes vendeurs où il n’oubliera point de servir quelque vague pensée bien plus nunuche que subversive. Sa façon d’aborder la philosophie pour les terminales en prenant pour exemple l’opportunité éventuelle de se masturber dans une cour de lycée (pépite nichée au cœur de son fameux Anti-manuel de philosophie ), témoigne bien d’un exotisme de la pensée forcé, sonnant creux et faux, et d’une recherche de la provocation de type adolescent attardé. Sa pensée libertaire, et le livre de Harold Bernat-Winter ne me contredit en rien sur ce point, représente un événement bien particulier : l’intrusion d’un discours démagogique fasciné par la libération possible de sa paire de testicules, dans ce que l’on tente de nommer encore : la philosophie.
Que vous dire ? Moi si systariquement pacifique, ayant choisi de délaisser la voie de la polémique (allez, pour plus de sensations fortes en ce domaine, goûter la prose acidulée de mon collègue et ami le Gai Luron…), je déroge, momentanément, à ma règle de conduite. Mais comme vous le verrez, la lecture du petit essai de Bernat-Winter justifiait aisément ce petit écart.
Le texte de Bernat-Winter est une lecture patiente – mais qui ne cesse de perdre patience, justement, au fur et à mesure de sa progression ! – du livre d’Onfray paru voilà deux ans chez Galilée (Derrida, réveille-toi, ils sont devenus fous) : La communauté philosophique, suivie d’une analyse d’une autre perle onfrayenne : L’Europe des crétins. Si le livre était une sorte d’élaboration de l’hédonisme libertaire préconisé par Onfray et mis en action par l’Université Populaire, le texte est une sorte d’argumentation sans arguments en faveur du non au dernier référendum sur la Constitution Européenne.
Pour ce travail de « démontage » en règle de la pensée Onfray, Bernat-Winter adopte une écriture différente de celle qu’il utilise pour son blog. Les phrases y sont plus sèches, plus tranchantes, plus savoureuses aussi. J’ai ri pendant la majeure partie de la lecture, le jeune philosophe accumulant les analyses précises et les pics cinglants dans une sorte de texte elliptique, concis, où Onfray devenait promotteur de boxe pour concepts érigés en champions, où le discours onfrayen était suspecté d’empiéter à terme, parti comme il était, sur la mythologie du Seigneur des Anneaux… Des-montages regorge de pépites stylistiques qui lui donnent la puissance d’un petit pamphlet sans adopter la tonalité souvent ordurière de ce type de textes. Bernat-Winter écrit bien, écrit juste, ce qui signifie aussi que son propre travail de philosophe a déjà fait son chemin. L’écriture acérée vient souligner la précision du regard, et permet de donner peu à peu une belle ampleur à l’activité critique du professeur de philosophie.
La thèse du livre, pour qui ne connaît d’Onfray que les exactions médiatiques puissamment christianophobes, est originale. Harold Bernat-Winter m’en avait déjà fait part lors d’un passage sur Systar, il restait à en proposer la démonstration en bonne et due forme. La thèse est celle-ci : Onfray, sous ses airs de philosophe prônant une quête de la joie hédoniste et l’avènement d’une philosophie enfin débarrassée de ses scléroses sémantiques et institutionnelles, ne représente pour la pensée politique rien d’autre qu’une résurgence nauséabonde (l’épithète est mien, Bernat-Winter ne l’emploie pas, puisque le travail critique en philosophie n’est pas un art de l’insulte, mais un examen des thèses, fût-il passagèrement caustique) du poujadisme tel que défini il y a quelques dizaines d’années maintenant par Roland Barthes. La charge, bien comprise, est forte : Onfray, à écrire ce qu’il écrit, perdrait jusqu’à la dignité de philosophe, n’étant plus qu’un mélange de sensibilité anti-intellectualiste moisie, de populisme boueux, et de goût pour la supplantation du discours argumenté par un discours de type mythique. Le geste de la pensée poujadiste est toujours le même : on déchire un voile, on révèle une réalité que des puissances asservissantes, « castratrices » (puisque Onfray tient à rappeler qu’un hédoniste libertaire, c'est d’abord une bonne grosse paire de…) cherchaient à cacher au bon peuple doté de son fameux « bon sens ». Politiquement, nul n’ignore quel monstre le poujadisme eut pour enfant et successeur, mais dès l’époque de Poujade, ardent défenseur des petits commerçants et des provinciaux contre les élites, forcément parisiennes, forcément sorbonnardes (la bonne blague !), l’idée de forces et de mouvements ésotériques voulant le malheur du peuple, ou plutôt ne s’employant qu’à favoriser les puissants, était déjà présente. De cette idée aux fameuses thèses du « complot »…
Or, que dit Onfray dans sa Communauté philosophique ? Il rappelle, et Bernat-Winter insiste clairement sur la revisitation à la hache de toute l’histoire de la philosophie par Onfray, que la philosophie a été « émasculée » (ah oui, ce bas-ventre, toujours et encore lui, origine de la vie et symbole de la vitalité de la pensée chez le libertaire, grand amateur d’éjaculations de sens, de joie sans doute, parvenu dans le jardin d’Epicure qu’il s’agirait de retrouver enfin, mais on ne sait trop où ni comment…) par un certain Platon, un type vraiment méchant qui initia un formidable mouvement d’institutionnalisation de la philosophie. Platon nous empêche depuis toujours d’être libre, la thèse est bien connue. Dès lors, les Pascal, les Kant, les Hegel, ne sont que de nouvelles formes de philosophie privée de la virilité jouisseuse qui devrait en être le cœur et le principe, toujours selon notre poujadiste normand.
Bernat-Winter pointe les faiblesses méthodologiques du travail d’Onfray, et ce dernier n’en ressort pas indemne. Prenons un exemple :
« Entrer en résistance contre le « monde trivial ». Ce mot d’ordre est à lui seul une petite merveille. Au lieu de nous souffler « détruisez les idées fausses, les contes pour enfants qui vous font marcher ; donnez-vous enfin les conditions matérielles pour entrer en résistance contre des idées qui confortent en tout point l’ordre des choses », Onfray nous souffle : entrez en résistance contre le monde trivial depuis votre jardin nomade ! Ce mot d’ordre mérite, avec d’autres, d’entrer dans le panthéon des erreurs politiques. L’urgence serait de rappeler à Onfray que nous n’avons dans le crâne ni « monde trivial », ni « jardin d’Epicure », ni « machine de guerre » - rajoutons « nomades » si l’on tient au concept de Deleuze recyclé par Onfray.
Dans le crâne, nous n’avons que des idées. Et l’idée qu’il existe un « monde trivial » contre lequel nous aurions à entrer en résistance est une idée fausse. Nous ne vivons pas plus dans un « monde trivial » que nous ne restaurerons, pour nous sauver, « le jardin d’Epicure ». Non pas qu’il existe des forces souterraines et obscures qui repoussent sans cesse les jardins nomades à la périphérie des grandes villes, comme nous le professe Onfray, mais pour la simple raison que nous ne vivons pas au milieu des idées. » (Des-montages, p. 18-19)
Les idées, justement : une bien singulière réalité qu’Onfray escamote, tout en gardant néanmoins dans son discours des présupposés quant à la permanence d’un monde caché (arrière-monde ? la question se pose d’autant plus qu’Onfray aime dire qu’avec Platon a commencé l’administration asservissante, qu’elle soit scolaire, étatique, économique…). Ajoutons à cela qu’Onfray procède par fictions, qu’il dote rétroactivement d’une sorte de permanence immuable : le « sorbonagre », le « prof de philosophie »… sous-entendu : celui de terminale qui ne cesse de répéter ce qu’il a bossé en maîtrise ou bien l’année des concours qu’il a présentés…eh oui, ça vole bas, très bas, avec Onfray… qui confond sans la moindre honte la subversion d’une institution parfois amollie par le temps et l’inertie qu’adoptent les grosses machines – après tout, pourquoi pas, de temps en temps, à l’heure du thé ? – et la pure et simple mise en danger de la profession philosophique dans sa totalité, y compris des gens valables.
Des concepts, voilà ce qui manque et que d’approximatives images tout justes bonnes à pasticher des (bu)coliques ne sauront nullement remplacer. La philosophie, que l’on soit platonicien ou non, subversif ou non, travaille avec des concepts, c'est-à-dire des unités de sens rendant compte d’une réalité tout en sachant se hisser à un niveau d’abstraction suffisant pour que le discours et la pensée puissent se développer par eux. Onfray n’emprunte pas la voie du concept quand il écrit :
« J’aspire à un genre de nouveau Jardin d’Epicure, mais hors les murs, non plus sédentaire, géographiquement clos, localisé, mais un Jardin nomade, portatif, mobile, emporté avec soi partout où l’on se trouve. » (La Communauté philosophique, p. 17)
Parvenu à ce moment de la présentation du livre de Bernat-Winter (on n’en a alors lu qu’une dizaine de pages, sur les 120 de l’ouvrage), il nous est donc apparu clair qu’une pensée qui n’emprunte pas la voie du concept, et qui se déploie en images fantasmées, voire parfaitement fictives, n’est pas réellement de nature philosophique. Les efforts d’Onfray pour se prétendre le défenseur d’une philosophie de la jouissance seront alors vains : la pensée d’Onfray n’est certes pas castrée, on finit par le comprendre, tant le péril, surmonté bien sûr, de l’émasculation intellectuelle plane incessamment sur les institutions dans le merveilleux monde de Michel, mais comme Bernat-Winter le montre, elle est encastrée, complètement prise dans des oppositions surannées et dans des remarques stupides. Ainsi seraient ridicules les profs de philosophie qui, contrairement à Epicure, partiraient en week-end et ne vivraient pas à 100% la philosophie qu’ils enseignent… ah bon ? Peut-on vous demander, cher Michel, au nom de quelle curiosité et au nom de quel dirigisme des plus malsains vous vous permettez d’être dogmatique et prescriptif en ce domaine ? Ne suffit-il pas que le professeur ait satisfait aux concours de recrutement seuls à même d’évaluer une compétence effective, et qu’il fasse honnêtement le travail qu’on lui demande ? Par ailleurs, qui vous dit qu’Epicure ne serait pas allé à Center Park un week-end ou deux dans l’année s’il avait pu le faire ?
Recensons, mais sans nous appesantir, quelques joyaux onfrayistes : on rejouera bien volontiers le mythe de l’enfant génie, de l’enfant pure innocence, de l’enfant jouisseur… Face à lui, nous apprenons qu’Onfray imagine les pères de famille impatients avec leurs enfants, refusant de répondre sérieusement à leurs questions pour pouvoir satisfaire à leurs sauvages pulsions (barbecue (sic !), sieste sur le canapé l’après-midi, sacro-saint bricolage…). Un bénéfice toutefois : j’ai enfin compris pourquoi la famille Gaultier ne pourra jamais être hédoniste libertaire. Dans notre cas précis, je n’étais pas un enfant innocent, mais seulement sensible, ce qui n’est pas la même chose, mon père ne bricolait pas le samedi après-midi, et quand j’étais petit les samedis après-midi étaient consacrés aux matchs de Michael Jordan, au tournoi des V nations, et à l’achat de livres ou de cassettes vidéo. J’étais en-dessous d’un vrai potentiel enfantin libertaire, et mes parents ne jouaient pas assez le jeu des institutions élitistes émasculantes. Il nous manquait l’aura des grands libertaires, et je crois bien que, quelque part, nous nous en foutions complètement.
Plus intelligent que tout le monde pour détecter les drames cornelliens nichés au cœur de nos vies, Onfray s’engage sur la voie du ninisme, concept de Roland Barthes, c'est-à-dire qu’il nous dénonce les monstres (l’université type Sorbonne, ET le café philosophie !) toujours par couples d’opposés. Comment s’en tirer ? par l’oymore permanent, pardi ! Et Onfray de nous donner du « compliqué simplifié », du « cérébral incarné », du « travail enrichissant » (ce qui me gêne, c'est que cette dernière association soit pour lui un oxymore, enfin passons), et les deux meilleurs pour la fin : de l’ « élitisme pour tous », et de la « philosophie abordable », ce qui traduit au fond un hyper-égalitarisme catastrophique (à quand une joute verbale Dantec/Onfray ?), et surtout un anti-intellectualisme consistant à dire que ce n’est pas à un néophyte de progresser, mais à sa nouvelle discipline de s’abaisser en sacrifiant sa langue, son étrangeté, sa technicité sémantique et donc sa précision. J’imagine volontiers cette « philosophie abordable », elle dirait, en substance : « Epicure : très bien ; Platon, méchant, vilain, pas gentil ; Aristote : on comprend rien laissez tomber et pis c'est chiant à lire; Kant : une petite b… avec sa morale, Descartes un mec qu’avait peur de pas exister et qu’arrêtait pas d’y penser, Nietzsche c'est le contraire de Platon y a des trucs bien dedans mais pas tout des fois c'est facho comme chez Platon, Derrida c'est snob. »
C'est un régal de rencontrer une pensée aussi intense, fût-elle parfaitement dépourvue de précision et de profondeur… Bernat-Winter vous le redit avec un humour absolument exquis, transformant Onfray en Monsieur Propre :
« Pour qui doute encore de la puissance de « l’aura du vouloir hédoniste », démonstration est faite : liquider le langage de toute idéologie, blanchir le vocable hédoniste de toute compromission avec la fumée des jargons, javelliser la langue. A côté de cette purge, les critiques de la collusion entre langage et idéologie feront figure de petits détergents. Dans le meilleur des cas, ils orneront une des pages du manifeste.
Au programme de la machine à laver la critique, contre les taches de jardinage, de bricolage et de barbecue de l’adulte avachi : révolution moléculaire, université populaire et enfant philosophe. Avec la grande lessive hédoniste, plus de fumée, lavez plus blanc que blanc ! Quelques cautions philosophiques viendront garantir le produit. Du côté des idées simples mettons Bergson et Sartre, le Nietzsche d’Onfray et Onfray. Le bruit des chaises fera le reste.
« Jean-Paul Sartre effectuant sa conférence « L’existentialisme est un humanisme » dans une salle ravagée par les fans : guichet d’entrée soufflé, bousculades, chaises cassées, coups et blessures, femmes en syncope, évanouissement, police secours etc. »1
« Légitimations populaires » ! De l’autre, « des philosophes pour philosophes » : Hans Gadamer, Hannah Arendt, Karl Jaspers, Hans Jonas, Max Horkheimer… Dans la balance poujadiste, le bruit du tambour l’emporte sur l’esprit. L’analyse du contexte historique, social, politique attendra. L’histoire évacuée ne reste que le mythe. Sartre en Elvis Presley et Bergson en Nouréiev. Au guichet, de la mise en scène, Michel Onfray. Le professeur de philosophie commence alors à rêver de « légitimations populaires », de chaises qui volent et de femmes en syncopes devant la puissance de son « aura ». Quant au « populaire », ainsi nommé par le promoteur des combats de catch philosophique, il n’attendra que ça : voir enfin la bête. » (p. 93)
D’éléments de démonstration en citations-chocs commentées avec bien de l’à propos, Bernat-Winter progresse dans le démontage en règle qu’il nous annonçait initialement : le système Onfray, s’il y en a un, exploite la haine de l’idée (p. 120), déguise l’affect en pensée (p.119), transforme l’écriture philosophique en texte incantatoire, tendance Façon Sex du groupe de l’été Tribal King (« J’veux qu’tout le monde bouge ses fesses/ Qu’les femmes oublient leurs complexes/ Fa-çon-sex…/ Oh Ouais »), en mêlant à tout cela une haine auto-créée des « élites », comme le montre l’analyse du texte L’Europe des crétins, où Onfray, comme Bernat-Winter le souligne, ne parle à aucun moment de l’Europe quant au fond, mais crée littéralement une sociologie mensongère des électorats du oui et du non, en utilisant à tort et à travers l’ironie antiphrastique.
Ce qu’Onfray met en péril par ses écrits, ce n’est pas réellement la philosophie issue de Platon, c'est bien plutôt l’esprit critique, la possibilité de s’attacher aux mots pour en dégager le sens conceptuel et réfléchir. Tout se dilue en parole mythique, en absence de concepts, et ce n’est pas la notion bizarre de « Révolution libertaire », qu’il convient de distinguer de la révolution prolétarienne (comment, vous ne savez pas que Marx c'est plus très subversif, et que le prolétaire ferait un bien mauvais libertaire ???) :
« « Révolution libertaire » : slogan du double profit d’un ordre hybride cherchant à la fois à conserver les acquis de la bourgeoisie et à jouir de sa transgression symbolique par le libéralisme marchand. Révolution d’opérette qui peut aussi bien convoquer « la misère sale » que le « jardin d’Epicure ». Le poujadisme hédoniste scelle le succès historique de la culture petite-bourgeoise, son triomphe politique et économique : marginalisation de l’intellectuel, déni de « l’ésotérique » au profit de « l’exotérique », de la cérébralité pure au nom de la « cérébralité incarnée ». Le dogme d’une « fin des idéologies », relayé aussi bien à droite qu’à gauche, justifie tout et en particulier la liquidation de toute critique du sens. Michel Onfray ou le triomphe français du modèle petit-bourgeois dans la forme raffinée du poujadisme hédoniste. »(p. 104)
Je finirai cette présentation par une remarque de… je n’ose plus dire « bon sens », tant l’on sait que ce « bon sens » s’est vu confisqué par des formes de pensée populistes et réactionnaires, comme celle de Michel Onfray, finalement. Mais voici : le livre de Bernat-Winter nous renseigne parfois autant sur son objet (sa « victime » ?) que sur son auteur lui-même. Le livre témoigne en effet, comme sur le blog de Critique de la Critique, d’une pensée rigoureuse, instruite, et amoureuse de l’intelligence et de la pensée philosophiques. Dénoncer une forme de destruction des signes philosophiques, pointer les dangers d’une résurgence du mythique au cœur du théorique, voilà qui relève, bien au-delà du débat sur l’individu Michel Onfray, d’une très grande salubrité intellectuelle et qui, naturellement, ne peut qu’emporter l’adhésion.
1 Onfray, La Communauté Philosophique, p. 42.
12:15 Publié dans Laboratoire de proto-pensée | Lien permanent | Commentaires (44) | Envoyer cette note | Tags : Philosophie, polémique, critique, politique
Commentaires
Bravo, cher Bruno, pour cette déconstruction commentée de l'insipide Onfray. Il m'est difficile de parler d'Onfray que je n'ai jamais lu mais que j'ai abondamment subi dans les émissions dites intellectuelles. France Culture elle-même diffuse régulièrement ses cours de l'université populaire.
Il me semble que cet apprenti philosophe a développé une haine inouïe de l'idéalisme, qui l'a amené à commettre un nombre important de contre-sens en philosophie ; d'une part, il a confondu fort connement l'idéalisme et le idées. Pour lui, toute pensée s'appuyant sur des idées de la raison est à bannir, ce qui revient à en finir avec la pensée, de Platon à Derrida. Même Nietzsche et Marx sont ainsi taxés d'idéalistes puisque pour eux le rapport au réel demeure médiatisé par quelque chose comme une idée. Notre idole Jacob Schmutz avouait lui-même que toute pensée ne pouvait être qu'idéaliste, au sens où une pensée qui ne forgerait pas d'idées ne serait qu'une vague fumisterie. Cela va de soi, mais notre ami Onfray, qui témoigne en effet d'une pensée de bistrot a du mal à le saisir. Evidemment que l'histoire de la pensée que l'on apprend est idéaliste, (Onfray a raison sur ce plan) mais c'est peut-être parce que justement, la vraie pensée ne peut être qu'idéaliste, au sens large.
Il se réclame ainsi, dans ce mouvement anti-idéel ou anti-intellectualiste vague, d'une espèce d'épicurisme hédoniste, terme navrant s'il en est, tant à ma connaissance Epicure n'était pas un hédoniste forcené. Ainsi cette maxime 51 d'Epicure : "les plaisirs de l’amour ne nous ont jamais servi ; il faut s’estimer heureux s’ils ne nous nuisent pas." (2-2 pour les citations...) La passion et la jouissance chez Epicure ne mènent qu'au malheur et à la destruction. Cette espèce d'exhibition hédoniste d'une jouissance assumée, hypostasiée abusivement en pensée subversive que présente Onfray ne renvoie à personne, elle ne renvoie qu'à la médiocrité d'Onfray.
Enfin, petite touche polémique : est-ce un hasard si, lors d'une émission mémorable de Culture et dépendances, Onfray et Villiers avaient communié dans un même élan de populisme éhonté, s'en prenant à la méchante Europe des élites, contre le bon peuple ? Pris d'un élan érotique, Villiers avait empoigné le bras d'Onfray et avait déclaré, ému, qu'ils pensaient la même chose. Et oui, Onfray, c'est de la philosophie pour la "France des bistrots", une philosophie de comptoir, une bonne paire de c... comme tu dis si bien, qui se masturbe en public, et qui croit avoir atteint le sommet de la pensée.
Mais allons, soyons aimable : Onfray veut que son petit jardin soit "mobile, portatif" ? Et bien n'hésitons plus : proposons à je ne sais quel opérateur téléphonique de télécharger une sonnerie de mobile qui aurait comme sonorité un cours d'Onfray de l'université populaire... Après tout, Onfray vaut bien Lorie, non ?
Ecrit par : Gai Luron | 17 septembre 2006
Euh, encore moi ; juste une précision.
Onfray n'a évidemment pas la "paternité" de l'athéologie. C'est originellement un terme de Bataille pour désigner la possibilité d'une expérience intérieure par laquelle on se ressaisirait en totalité sans que ne soit nécessaire la médiation du divin. En somme, une connaissance de soi qui ne ferait pas le détour par le divin.
Onfay a honteusement détourné le sens de Bataille.
Ecrit par : Gai Luron | 17 septembre 2006
Merci Thibaut de toutes ces infos et précisions.
J'ajouterai que la tradition idéaliste est aussi une tradition du jugement, de la thèse et de la question. Il y a une passion de la parole qui aime dire quelque chose sur le monde. Or, des thèses réelles chez Onfray, mis à part son "poujadisme" foutral...
Pour ma part, je pense que l'oscillation conceptuelle sur laquelle j'ai bâti mon blog, entre le système et l'événement-étoile, grosso modo, demeure intégralement enclose dans le schéma de cet idéalisme producteur de jugements, tout simplement parce que je ne connais pas d'autre manière de réfléchir avec mes moyens intellectuels disponibles.
Il ne faudrait pas que l'originalité de ce démontage d'Onfray me soit intégralement attribuée, loin de là: c'est surtout Bernat-Winter qu'il faut louer, je te recommande la lecture de son site, impressionnant de rigueur et d'intelligence philosophiques. Je sais par avance que tu apprécieras!
Enfin, pour conclure cette réponse: je savais que le terme "athéologie" n'était pas inventé par Onfray, mais aussi qu'avec ce terme (qu'Onfray a parfaitement le droit de réemployer, en réalité, en en modifiant le sens... un peu comme on n'ira pas faire de mauvais procès à Spinoza d'employer le mot substance dans un sens totalement différent de celui de Descartes, pour prendre un exemple canonique de ces variations sémantiques propres à notre chère histoire de la pensée philosophique!), c'était une... allez, lâchons la formule: une matrice idéologique de combat anti-chrétien qu'Onfray mettait en place. Rien à voir avec ce que Bataille avait tenté de proposer, et qui ne manque pas d'intérêt, y compris pour un chrétien, et le chrétien que je suis.
Onfray sur téléphone portable: oui, avec des sonneries préenregistrées: "Georges Palante, c'est moi que je le connais", "Platon, c'est un catcheur, c'est vous dire le sérieux de cette philosophie qui naît avec lui...", "tout le monde sait que Saint Paul a menti, et Jésus Christ aussi"...
Une dernière nuance enfin, mais je pense que tu as fait la distinction sans la rappeler explicitement: Onfray c'est une philo de bistro, certes, mais qui se veut haineuse des cafés philo. En somme, nous dit Onfray: mieux vaut être un gros con parvenu à un degré entéléchique de sa connerie de zinc de comptoir, qu'une personne modeste, avide de culture, qui vient au café philo essayer de confronter ce qu'elle pense avoir compris avec d'autres personnes. Les cafés philo ne sont sans doute pas parfaits, mais la démarche en est louable. Au lieu de cela, Onfray dit en substance: mieux vaut être un con parfait qu'un intelligent imparfait...
Ecrit par : Bruno | 17 septembre 2006
Oui, je partage évidemment ta nuance finale.
Je suis très emmerdé avec le gars du FNJ car c'est un mec avec qui j'étais au lycée, et qui n'est pas foncièrement méchant. Il a juste connu de gros problèmes personnels (décès de la mère, entre autres) et j'espère juste qu'il ne m'a pas reconnu. D'où ma façon plus que polie de lui répondre...
Ecrit par : Gai Luron | 17 septembre 2006
Tu as bien répondu, d'ailleurs il n'a rien dit ensuite. Il confond le ton (qui lui plaît) et le fond (qui ne lui plairait pas s'il comprenait tout, je crois) de tes textes.
Sur ton blog: je viens de commenter à ma manière ton travail avec Raoul Moati.
J'espère n'avoir pas trop fermé les débats par avance, et que d'autres personnes que toi ou moi pourront intervenir, y compris des gens qui, politiquement, penseraient d'une manière distincte de toi et de moi, qui partageons nombre de vues en la matière...
Ecrit par : Bruno | 17 septembre 2006
Vraiment, je vais de (bonne) surprise en (excellente) surprise, de Gai Luron à Systar, il y a comme une bouffée d'air frais qui entre dans mon esprit. Vraiment, je rends grâce à la divine Providence de lire, enfin, des choses si sensées! Puissiez vous savoir à quel point je me trouve soulagée de cet excellence de la pensée qui se déploie dans vos discours! Combien de fois ai-je dû essuyer les regards torves de mes collègues de fac de philo lorsque j'affirmais en place publique que, décidément, la philosophie selon Onfray, est réduite à une glauque et infamante pratique de la branlette? Combien de fois n'a-t-on voulu écouter mes arguments que d'une oreille, y voyant la réaction défensive d'une catholique obscurantiste qui s'accroche à son aliénation avec conviction? Alors, ouf, MERCI! Et régalez nous ENCORE!
Ecrit par : Agathe | 19 septembre 2006
"excellence de la pensée", Agathe, restons modeste! Thibaut et moi-même n'avons même pas fini nos cursus de philosophie... Mais c'est gentil à vous de nous encourager!
ah, les "cathos obscurantistes", vaste question! Y compris parce que j'aurai toujours avec la communauté des croyants catholiques un rapport complexe... mais quelques mots, tout récents, à ce sujet, prononcés hier soir par Dantec à la télévision: "Dans ce pays, on ne peut plus rien critiquer, sauf les cathos. Alors eux, les cathos, on peut leur balancer des wagons de merde entiers à la tête..." Sur ce point, je suis très proche de Dantec...
Je ne sais pas si je vous régalerai encore, puisque mon Systar préfère, en général, expliquer ce qu'il aime qu'attaquer ce qu'il n'aime pas, mais... rien n'est d'avance arrêté, de toute manière.
Bien à vous,
Bruno
Ecrit par : Bruno | 19 septembre 2006
Très beau démontage en règle, Mr B. ! je suis d'accord avec vous (Bruno, Gai Luron et Agathe), il ne faut pas obligatoirement voir dans la religion le mal absolu. De plus, la volonté absurde de vouloir scinder le monde entre bas de l'échelle culturelle et haut de l'échelle culturelle est assez symptomatique du moment que nous vivons : a t on vraiment une polarisation culturelle de notre société, au point que désormais culture "populaire" et culture des "élites" fonctionnent comme deux mondes clos et imperméables ? Je ne pense pas, enfin ce n'est que moi, que ce soit le cas, ces deux sphères, si l'on tient absolument à réduire le monde culturel à un ensemble binaire (bien loin de la réalité), communiquent, se nourrissent et se toisent l'une l'autre. En clair, à mes yeux la distinction de Onfray est non fondée et donc d'autant plus inepte.
Ecrit par : Timothee Le Moing | 23 septembre 2006
Oui, mon cher Timothée, je suis d'ailleurs ravi que tu écrives cela, car cela confirmera à Nathalie, si elle tombe sur ton message, ce que je lui indiquais ces jours derniers, à savoir que toi et moi n'étions guère du même bord politique, mais que nous avions néanmoins parfois des points d'accords assez nets.
Le vrai danger avec Onfray, c'est tout de même cette tendance politique au populisme le plus crasse. Enfin, danger, je dis cela, mais au fond c'est plutôt le traité d'athéologie que les gens ont le plus retenu... Le travail d'Harold Bernat-Winter n'en était que plus utile: ne pas négliger certains aspects du phénomène Onfray uniquement parce qu'ils sont masqués par l'énormité médiatique du traité d'athéologie.
Ecrit par : Bruno | 23 septembre 2006
La définition d'une culture populaire n'est-elle pas le fait essentiellement d'une certaine pseudo-élite culturelle qui tente de se convaincre de sa propre existence en posant ladite culture populaire comme une entité adverse et inférieure? Considérer qu'il existe deux mondes culturels étrangers l'un à l'autre est aussi anhistorique que stupide, et transposer l'ouvriérisme dans le domaine culturel me semble éminemment ridicule et dangereux (tout comme l'ouvriérisme lui-même d'ailleurs). C'est de plus dénier au terme populaire la noblesse qu'avait voulu lui donner un homme comme Jean Vilar dans son TNP. L'expérience de l'université populaire (mais je ne connais de cela rien de plus que le nom d'une salle municipale de ma ville natale, d'ailleurs aujourd'hui débaptisée) ne devrait-elle pas avoir comme seul objectif de permettre un accès parmi d'autres à la culture sans préjuger à l'avance de la capacité ou de l'incapacité de ses auditeurs à en percevoir et en apprécier la richesse et la nécessaire complexité?
Ecrit par : Nathalie