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19 septembre 2006

Rodmoor, de John Cowper Powys, 1

            

 

 

Voyageons jusqu’aux côtes de l’East Anglia, en des territoires rongés par les marées, où les hommes semblent subir l’enténébrante influence de la mer. Voyageons, en compagnie de quelques personnages, pour nous rendre en des lieux propices à la découverte des formes innombrables qu’a toujours su prendre le Néant, tapi dans les moindres replis du monde. Lisons Rodmoor, de John Cowper Powys.

Le roman raconte l’existence de deux sœurs, Nance et Linda Herrick, venues, en compagnie d’Adrian Sorio, fiancé de Nance et philosophe effleurant à chaque pensée les éclats dévastateurs du Néant, et de Rachel Doorm, vieille peau acariâtre, depuis Londres jusqu’aux rivages de Rodmoor. En ce paysage favorable à toutes les terreurs, à toutes les démences, mais aussi à l’explosion de l’amour, les londoniens d’origine vont découvrir les puissances de la terre et de la mer incarnées dans les figures de la famille Renshaw : la mère, femme sensible et grande amatrice de poésie, le fils Brand, héritier de la famille de grands brasseurs et d’une noblesse terrienne entrée en décadence, se complaisant à scandaliser les jeunes filles, et Philippa, passionnée, adepte d’adorations païennes , aimant bientôt Sorio d’une passion dévorante.

Autour de ces deux familles entre lesquelles se tissent les liens du plus brûlant désir, mais aussi de la haine la plus dévastatrice, gravitent, pour symboliser les deux grandes forces à l’œuvre dans le récit, le prêtre Hamish Traherne, étendard de l’amour divin et humain, et le jeune dandy cynique ami de Sorio, Baltazar Stork.


La présence de la mer, dotée d’une vie et d’une influence sur les corps parfaitement inarrêtable, confère au livre une tonalité fantastique, puisque le personnage marin est rendu responsable d’étranges agissements des habitants de Rodmoor, puisque c'est ce personnage aussi qui entraîne la permanente mutation du village, obligeant les hommes à se déplacer et à reconstruire leurs sanctuaires pour ne pas disparaître, envahis par la mer. La mer est une entité vivante, et la marée obéit à la lune, mais conservera pour elle-même son secret, que la lune ne saurait élucider. (p. 172 de l’édition Seuil, Le Don des Langues, traduction de Patrick Reumaux). Rongeante, cupide, destructrice, aliénante, la mer est pire encore que le marais, que la tourbe : mouvante, elle provoque l’ivresse de l’infini tout en imposant aux habitants de Rodmoor le sentiment d’un enfermement définitif. Le voyage de retour à Londres, tenté par Nance et Adrian pour raffermir l’amour qui se dissolvait inexorablement entre eux, ne sera que provisoire, tant la terre marine, marécageuse, de Rodmoor les contraindra à revenir à elle, mûs par une force d’attraction magnétique. L’arme absolue d’une force de destruction est tout entière dans sa puissance de séduction de l’âme, et c'est pourquoi Rodmoor est avant tout un roman sur l’amour, pluriel, polymorphe, omniprésent, du Néant.


Car le véritable combat, du moins celui qui retient le plus l’attention du lecteur, dans ce roman, n’est pas celui qui oppose par moments des formes ancestrales de paganisme adorateur des puissances magiques de la terre, à un christianisme aérien et lumineux, si magnifiquement incarné soit-il par Hamish Traherne, prêtre dont la laideur du corps n’a d’égale que la splendeur de l’âme. Il n’est pas non plus le choc de la bourgeoisie citadine inutilement sentimentale qu’incarne Nance Herrick, et de l’ancienne noblesse terrienne déchue que représente la famille Renshaw. Il n’est point, enfin, une lutte entre la civilisation des Londoniens et la barbarie arriérés des autochtones de quelque contrée marécageuse dont le climat incite à l’alcoolisme et à la sauvagerie. Le combat titanesque qui se joue dans le texte de John Cowper Powys oppose un amour du Néant à un autre amour du Néant, il oppose deux désespoirs incompatibles, il est une lutte fratricide entre le philosophe Adrian Sorio et le dandy Baltazar Stork, dont l’amitié malsaine les emportera en des rivages situés bien au-delà du monde et d’eux-mêmes, jusqu’à la folie et à la mort.

C'est cette lutte fratricide qui finit par envahir la totalité du récit, parce que l’action des autres personnages, si passionnante soit-elle dans l’exploration de l’amour, dans les développements d’ordre psychlogique tout à fait réussis de la part de Powys, dans les descriptions superbes et foisonnantes des marées, des bois terrestres et des marécages, n’a au fond pour unique utilité narrative que l’accélération ou le ralentissement, l’accompagnement ou le parasitage, d’une destinée mortelle qui est celle d’Adrian Sorio et de Baltazar Stork. Nance Herrick est la femme parfaite, amoureuse, patiente, attentive, combative aussi, que sa perfection rend d’autant moins désirable aux yeux d’Adrian, qui se détourne d’elle pour préférer la relation sanguine, sauvage, qui le lie bientôt à Philippa Renshaw. Le docteur Fingal Raughty incarne la propreté maniaque d’un corps qui entend bien ne pas laisser la mort triompher de l’existence des gens de Rodmoor, il est un homme timide et prévenant qui ne parvient pas à entrer totalement dans le grand jeu dévorateur de l’amour. Linda verra son innocence première foulée aux pieds par la relation passionnelle qui l’unit à Brand Renshaw. En chacun de ces personnages se joue un drame mortel, celui de la résistance à la dévastation intérieure par la terre, par la passion ou par la mer. Mais tous semblent secondaires face au duel d’abord amical, puis pervers, sur fond de désir homosexuel inavoué et frustré sans doute aussi, qui conduira Stork et Sorio jusqu’à deux formes de folie et de mort chacune inéluctable mais inconciliables entre elles.


Mais tout n’est pourtant pas depuis toujours voué à la grande consomption des êtres et à la seigneurie du Néant sur les corps et les âmes. Avant le face-à-face final entre les deux amis, après lequel tout sera définitivement et irréversiblement joué en faveur de la mort, se dresse la laideur charnelle d’Hamish Traherne, le prêtre de Rodmoor. Dans les premiers affrontements de l’Esprit contre la mort, alors que, dès la première centaine de pages du roman, il est apparu évident que vie et mort se livreraient un combat sans merci dans les nuances des sentiments humains, dans l’atmosphère asphyxiée et empuantie des marécages avoisinants et des demeures de tous les personnages, c'est un contraste entre les propos de réconfort de Traherne pour Nance, et ceux des deux jeunes hommes sur la mort qui posera les termes du drame.

Sorio est un maître de désespoir aux yeux brûlés par la lumière blanche de la destruction :


« - Mon but dans ce livre, dit-il, c'est la révélation que l’essence de la vie est liée à l’instinct de destruction. Je veux démontrer – ce qui est la pure vérité – que le plaisir de la destruction, perpétrée pour elle-même et par pure joie, est à la racine de toute impulsion qui fait monter la sève de la vie. C'est de la destruction seule… de la mise en pièces et du déchirement du vivant… que la vie nouvelle prend naissance.[…] C'est une flamme blanche et dévorante. C'est une bacchanale de blancheur éblouissante, démente et splendide, comme celle qui nous blesse à présent les yeux. Je vais démontrer dans mon livre que l’ultime essence de la vie, telle qu’on la trouve à son degré le plus pur et le plus haut dans les extases des saints, n’est rien d’autre qu’une folie de destruction ! C'est cela que l’on trouve à la racine de tout ascétisme et de toute renonciation au monde. C'est l’instinct de détruire… de détruire tout ce qui est à portée de main… et dans ce cas-là, bien sûr, le corps et les passions du corps. Les ascètes imaginent qu’ils font cela pour le salut de leur âme. C'est leur illusion. Ils le font pour l’extase elle-même, pour l’amour de l’extase de destruction ! L’homme est le plus parfait des animaux, car c'est lui qui peut détruire le plus. Les saints sont les plus parfaits des hommes parce qu’ils peuvent détruire l’humanité. » (p. 104-105)


En disant cela, Sorio devient un parfait fils adoptif de la contrée de Rodmoor, où il semble à tous les natifs, depuis longtemps, acquis que le mal descend jusqu’à la racine de la vie et va même bien plus loin au-delà de la vie, comme Brand Renshaw le dit à Traherne dans un accès de froide colère. (p. 177) Ancré à la fois dans le tissu constitutif du monde et dans le secret de chaque âme, le mal est donc inarrêtable, même si toute la contrée de Rodmoor est en bons termes avec le père Traherne, et a même construit une nouvelle église au cas où l’ancienne serait un jour livrée à l’avancée de la mer sur la terre.


Tout n’est pas dès l’origine condamné : telle est la douce illusion que le prêtre s’acharne à maintenir vivante et crédible face à ses ouailles. Il s’agit de dire inlassablement que tout amour n’est pas voué à la noyade dans le grand bain nihiliste qui a suivi l’événement mental profond que fut la « mort de Dieu » ; il s’agit de ne point laisser si tôt triompher l’empire de la mort ; il s’agit, enfin, de garder vives toutes les flammèches de l’espoir que le monde donne encore à voir aux hommes. C'est pour proférer cette parole que tout espoir n’est pas perdu, que Traherne occupe le rôle pivotal, dans le récit, du pôle d’indestructibilité qu’aucune offensive du Néant ne vient réellement entamer. Mais la puissance du Mal qu’il croit rencontrer dans les paroles de Brand Renshaw, de Sorio et de Stork, le contraignent à s’emporter, fût-ce pour le regretter, car le Mal ne peut être battu sur son propre terrain, celui de la parole immaîtrisée et détruite par sa propre violence :


« - Ce que vous autres gens oubliez, cria le prêtre, c'est que Dieu n’est pas mort. Non ! Il n’est pas mort, même à Rodmoor. La Nature, les filles, le vin, les rats… ce ne sont que des ombres dans une eau vacillante. Une seule chose est éternelle, et cette chose est un cœur pur et aimant !

Cet éclat fut suivi d’un silence embarrassé, et le prêtre regarda tour à tour les quatre hommes avec une sorte d’ahurissement songeur. Puis une expression d’une indicible douceur apparut sur son visage.

- Pardonnez-moi, mes enfants, marmonna-t-il en se pressant le front de la main. Je n’ai pas voulu être violent. […] » (p. 169)

Commentaires

Et oui !
le vieil hégélien que je suis radotera en rappelant que Hegel l'avait déjà dit ; il n'y a de progrès en marche et de construction possible que parce que l'être fait l'épreuve à chaque instant, en lui-même, de la destruction : de la destruction de l'être et de son propre être. Je serais presque tenté de dire que c'est parce que la vie est destruction qu'elle est progrès.

Ecrit par : Gai Luron | 20 septembre 2006

pffffff... un hegelien dans mon blog rosenzweigien... Je m'arrache les cheveux. Dans deux jours, après sans doute une intervention de mon ami cinéphile Timothée (tu sais, l'auteur de l'inoubliable "une recrue pas comme les autres"!), je donnerai au monde, pour qu'il s'en repaisse, la suite et fin de cette présentation de Rodmoor. Alors restez sur Systar Academy, on revient dans un instant, juste après ça...

Ecrit par : Bruno | 20 septembre 2006

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