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20 septembre 2006
Entretien avec Zeina Abirached, 1

Beyrouth – Catharsis et 38, rue Youssef Semaani : rencontre avec Zeina Abirached
A l’occasion de la publication de Beyrouth – Catharsis et de 38, rue Youssef Semaani, Zeina Abirached, artiste spécialisée en dessin graphique et en animation 2D, a bien voulu nous présenter son œuvre et nous expliquer quelques axes de réflexion qui innervent son travail de création. Les deux œuvres, qui relèvent autant de l’objet d’art que de la bande dessinée traditionnelle, par l’originalité de leur format, présentent quelques lieux de Beyrouth marqués par une extrême douceur de vivre. Mais chacun des deux ouvrages suit une perspective distincte : l’un, rapide, obéissant à un rythme narratif soutenu, retrace l’enfance de Zeina jusqu’à la fin du conflit libanais, en 1992, tandis que l’autre développe quelques moments de vie des différents habitants d’un immeuble de Beyrouth. Souvenirs personnels, création artistique, et travail de la mémoire sur elle-même s’entremêlent dans les deux livres d’une façon saisissante.
Bruno Gaultier :
Pour commencer, pouvez-vous retracer le parcours qui vous a menée à la création de Beyrouth – Catharsis et de 38, rue Youssef Semaani ?
Zeina Abirached :
J’ai commencé mes études au Liban, où j’ai reçu une formation en graphisme à l’ALBA (Académie Libanaise des Beaux-Arts), avant de travailler pendant un an sur les techniques d’animation 2D à l’ENSAD à Paris (Ecole Normale Supérieure des Arts Décoratifs).
J’avais découvert la bande dessinée assez tôt, au Liban. Depuis, je privilégie un style synthétique, assez graphique, proche du logo, en privilégiant un dessin relativement « plat ».
J’ai conçu Beyrouth – Catharsis dans le cadre de mes études à l’ALBA, le livre existait donc depuis 2002. 38, rue Youssef Semaani, en revanche, a été écrit lors de ma première année à Paris, lorsque j’ai pu prendre du recul par rapport à ce que je connaissais de Beyrouth. J’ai voulu montrer quelques personnages libanais, en dresser les portraits, et « gratter » dans leurs existences pour y voir encore plus de choses.
Cette démarche m’a semblé, rétrospectivement, comparable à ce que fait Georges Perec dans La vie, mode d’emploi, que j’ai découvert après avoir achevé 38, rue Youssef Semaani. Perec y retrace l’histoire d’un immeuble, et à chaque chapitre est dressé l’historique d’un appartement et de ses habitants.
B. G. :
Qu’est-ce qui a motivé le choix d’un dessin noir et blanc, à la fois dépouillé et foisonnant de détails chargés de sens ?
Z. A. :
Le choix du noir et blanc correspond tout d’abord à un goût personnel… Mais il s’agissait surtout de ne pas être « encombrée », et de ne présenter dans le dessin qu’une seule chose à la fois. Tout comme dans les domaines du dessin de presse et de la publicité, on parle d’une « hiérarchie des messages », je voulais établir une hiérarchie jusqu’à ne plus garder qu’un seul élément porteur de sens.
Le style du dessin a varié selon l’œuvre sur laquelle je travaillais : pour Beyrouth – Catharsis, c'était l’impératif de fonctionnement qui primait. Il ne s’agissait pas d’une recherche esthétique, simplement ; je voulais que le livre fonctionne d’une certaine manière dans l’esprit du lecteur. La réalisation de 38, rue Youssef Semaani fut plus calme. J’ai pris mon temps pour le dessiner. J’avais envie que le lecteur prenne son temps pour le lire.
B. G. :
Le titre de Beyrouth – Catharsis est important : qu’entendiez-vous faire par cette « catharsis » ?
Z. A. :
Ah, le choix des titres… Si vous me le permettez, je commencerai par deux anecdotes à propos de ces titres et de l’impact immédiat qu’ils purent avoir. Trois jours après la première parution de Beyrouth – Catharsis, je reçus un appel téléphonique de Christophe Ono-dit-bio, journaliste, qui avait vu le livre et avait été frappé par le titre, puisqu’il travaillait sur Beyrouth. Cela m’avait valu trois lignes dans… Elle( !). Le jour de la parution de 38, rue Youssef Semaani, la librairie de l’Atelier, à Paris (XXème) vendit trois exemplaires de l’ouvrage, dont le dernier à une dame qui confia à la libraire habiter précisément rue Semaani !
Le choix de ces titres fut souvent l’objet de bien des hésitations, avant que, dans les deux cas, ces deux titres ne s’imposent à moi, comme dans une sorte d’évidence. Ce seraient Beyrouth – Catharsis et 38, rue Youssef Semaani.
La référence à la catharsis, à présent : il s’agissait de transformer une expérience qui m’avait profondément marquée, en la revivant par le biais d’une représentation. Il me semble que l’histoire que je raconte dans le livre avait déjà été écrite, avant que je me mette à l’écrire. Cette histoire avait toujours été là, il s’agissait de faire parvenir à la conscience un souvenir important, qui me travaillait intimement. Lors de la conception de ce livre, j’ai pu prendre conscience que je n’avais pas oublié la guerre, et que je vivrais toujours avec ce souvenir. Il m’avait semblé que l’on était sorti comme brutalement de la guerre, qu’aucun travail de mémoire ne s’était accompli, que les événements n’avaient pas été digérés. En la période de retour à la « normalité » qui suivit, la mémoire n’a fonctionné que par quelques déclics qui amenaient les souvenirs à la conscience.
L’idée de catharsis implique également une expérience de souffrance, qui fait que le processus à l’œuvre dans le livre ne se réduit pas à une simple anamnèse.
B. G. :
Le travail de la mémoire remonte même au-delà des moments où vous commencez à avoir des souvenirs personnels. Votre récit commence en effet le jour de votre naissance. Pourquoi êtes-vous remontée si loin dans le temps pour relater la guerre au Liban ?
Z. A. :
J’ai fait commencer le récit à ma naissance parce que je suis née pendant la guerre. Cela voulait dire aussi que la guerre m’a longtemps semblé la normalité. L’ouverture que je tente de réaliser, dans les souvenirs, devait remonter aussi loin que cela dans le temps, par conséquent. Cela signifie qu’à la fin de la guerre, il m’a fallu apprendre à vivre non plus dans l’impasse où j’étais confinée, mais dans une vraie ville, puisque l’impasse, barrée par des sacs de sable, n’en était plus une.
B.G. :
Malgré la proximité de la guerre, l’univers que vous dépeignez dans cette impasse semble empreint de douceur. Etait-ce vraiment l’ambiance qui régnait dans cette rue ?
Z. A. :
Cette douceur, c'était aussi cela, l’époque de la guerre. C'est ce qui faisait que les gens restaient et continuaient à vivre à Beyrouth, c'est ce qui rendait les choses supportables. Cela me semble tenir du réflexe de survie : c'étaient tous les efforts que les gens pouvaient déployer pour se faire croire à eux-mêmes que cela allait quand même.
B. G. :
Pour évoquer la guerre, au-delà du mur de sable qui barrait la rue Semaani, vous n’avez rien dessiné : c'est un vaste espace blanc, sur la page, qui figure la guerre. Pourquoi avoir choisi de montrer un néant pour suggérer la guerre ?
Z. A. :
Il n’y a pas de représentation possible de la guerre. La guerre est un néant. La seule forme de violence que je connaissais quand j’étais petite, c'étaient les Indiens dans Peter Pan de Walt Disney. A l’époque, ils représentaient le summum de l’épouvante pour moi…
Il s’agissait aussi de faire de la guerre un vide qui mange les cases, voire la page entière. Enfin je voulais éviter la surcharge visuelle.
A l’école, beaucoup d’enfants dessinaient en marge de leurs cahiers des éléments guerriers, des scènes de combat, des avions ou des chars de combat. Personnellement, je n’ai jamais su dessiner ces choses-là.
B. G. :
C'est une très belle phrase qui clôt Beyrouth – Catharsis : « Depuis la ville est entrée en moi et je ne crois plus aux histoires d’indiens, ni aux chasseurs d’oiseaux. » Imaginaire enfantin et onirique laissent-ils alors la place à une vie réelle plus belle ?
Z. A. :
Cela signifie qu’il n’y a plus besoin de meubler les choses pour se donner l’impression que l’espace exigu de l’impasse où j’étais confinée était vaste. Tout fonctionne par changement d’échelle. L’impasse était pour moi un espace que je remplissais en lui attribuant des étiquettes, en assignant à chaque chose un nom et une importance. Il y avait là une démarche de collectionneur, en quelque sorte. La beauté que j’ai connue après la fin de la guerre et l’ouverture de l’impasse (qui n’en était pas une, en réalité), a rendu inutile de s’accrocher à ces personnages et à ces étiquettes. Néanmoins, dans l’impasse s’était constitué un microcosme d’une densité telle qu’il eut des répercussions extrêmement puissantes dans la mémoire. La ville, et donc la vie, se réduisait exclusivement à cette impasse. Dans ces microcosmes qui se constituèrent pendant la guerre, il y a eu une forme de proximité entre les gens, entassés et confinés chez eux.
Le changement d’échelle que j’effectue à la fin du livre montre l’absorption de la ville : j’étais une petite fille dans la ville, et peu à peu c'est la ville qui a été en moi. Les rues deviennent alors le réseau sanguin de mon propre corps. C'est aussi l’époque où j’ai grandi, à la fin de la guerre, puisqu’en 1992 j’avais 11 ans. Je travaille en ce moment à explorer cette façon que nous avons de porter notre pays en nous.
14:10 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Culture, art, voyages, Liban
Commentaires
Assurémment un excellent livre (quoique difficile à se procurer d'ailleurs) comme je les aime : beau, plein d'ambiance et d'idées. Un grand merci à l'auteur pour le plaisir que j'ai eu à le relire. L'article d'ailleurs m'a permis d'aller plus en avant dans ce livre.
Ecrit par : Timothee Le Moing | 23 septembre 2006
Tu ne manques pas d'air, cher T, de dire que les livres sont difficiles à se procurer, ça valait bien la peine que je mette en document joint la liste complète des librairies où l'on peut les trouver.
Sacré toi...
Ecrit par : Bruno | 23 septembre 2006
où se trouve le document joint contenant la liste des librairies où l'on peut trouver les livres de Zeina Abirached???
merci d'avance
Ecrit par : lamia | 26 janvier 2007
Lamia: peut-être dans l'autre partie de l'interview; allez y faire un tour, vous devriez le trouver, ce document joint...
Ecrit par : Bruno | 04 février 2007
J'ai rencontré Zeina Abirached sur le salon du livre "Lire à Limoges" et j'ai fait un petit article sur elle sur mon blog mais je n'avais pas regardé sur Internet encore, je vais rajouter vorte site pour avoir plus d'infos sur elle...j'ai pas trop eu le temps de parler avec elle car elle devait partir mais je suis emballée par son travail.
Ecrit par : Nina | 04 avril 2007
Ai-je bien lu "lire à Limoges" ? Aurions-nous là une de mes compatriotes ?!
Cher Bruno, cette sehnsucht naissante me donnerait presque envie de te faire un article sur le kaolin, la porcelaine et la chapelle St-Aurélien !
Ecrit par : Aurélien | 04 avril 2007
Ah non, on ne s'enthousiasme pas trop vite, Aurélien, il serait peut-être excessif de donner autant de place à la Haute-Vienne sur ce blog... ça pourrait vexer des gens, enfin, moi, je dis ça, je dis rien (et m'en vais ruminer une ode à la Corrèze pour la peine).
Ecrit par : Nathalie | 05 avril 2007
Mollo mollo avec les régionalismes autres que bretonnant et centreux-tourangeau... (angevin à la rigueur...)...
D'ailleurs, dès demain ou tout à l'heure, je m'en vais vous faire découvrir un produit pur beurre de la Bretagne, j'ai nommé le sieur Stéphane Beauverger, dont les trois premiers romans me plaisent énormément... de la SF bretonne: ça c'est le chic du chic...
Aurélien: Kaolin? comme dans "Kaolin: carrelage lavé, carrelage protégé"??? (pardon...)
Ecrit par : Bruno | 05 avril 2007
"Kaolin? comme dans "Kaolin: carrelage lavé, carrelage protégé"???"
A quand la rubrique "blagounette" sur le Systar ? ;)
Ecrit par : Aurélien | 05 avril 2007
Bah, il y a déjà une rubrique de génies incompris, mais si tu veux en rajouter une, tu peux toujours ouvrir une note avec invitation à poster des blagues dans les commentaires.
Tu connais le philosophe préféré d'Abraham Van Helsing??? Heidegger... (aïl de guerre...) (Pardon)
Ecrit par : Bruno | 05 avril 2007
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