20 septembre 2006
Entretien avec Zeina Abirached, 2
B. G. :
Parlons maintenant de 38, rue Youssef Semaani. Que souhaitiez-vous faire partager du Liban par cette œuvre ? On a l’impression que le Liban est partagé entre passé et avenir, à voir les différences d’architectures qui se côtoient…
Z. A. :
Là encore, j’ai procédé par changements d’échelles. D’une vue générale foisonnante, on passe à des gros plans, jusqu’à entrer dans l’immeuble. Ce que je dessine n’est pas la reproduction d’une photographie. Je reprends certains éléments typiquement beyrouthins (les formes des balcons, des réverbères), mais je réagence certains détails, certains éléments du décor urbain.
Effectivement, Beyrouth aujourd’hui comporte un « patrimoine » qu’il s’agissait de préserver (ce qui n’est d’ailleurs pas forcément fait…), et un certain nombre de buildings issus de la vague de reconstruction. Le tout forme un mélange de styles, entre gratte-ciel et immeubles du patrimoine.
Dans l’immeuble que je montre, j’ai mis en place des personnages assez lents, figés, statiques, car réduits à une ou deux activités qui leur étaient propres. L’important était de faire voyager l’œil du lecteur. Je suis très intéressée par le travail, développé notamment par l’OULIPO, sur les sens de lecture, ou par les Mille milliards de poèmes de Queneau, où chaque page est composée de dix bandes qui permettent de composer un nombre immense de poèmes.
B. G. :
Le livre se déploie, se déplie, pour représenter les étages d’un immeuble, et dans chaque étage les personnages qui le peuplent. D’où vous est venue l’idée d’un objet qui se déplie pour accéder progressivement de la totalité foisonnante au détail le plus simple, le plus épuré ?
Z.A. :
L’idée est venue dans une sorte d’évidence, cela me semblait assez logique ! Il s’agissait d’explorer un lieu. A l’origine, j’avais conçu un objet qui se serait déplié à la manière d’une carte routière.
La première idée qui prévalut pour ce travail était de raconter les liens entre les gens, de tisser un filet, une trame physique, qui restitue aussi le cliché de l’immeuble qui vit, qui grouille de vie. Je voulais parvenir à la déambulation du regard sur un support en deux dimensions. L’œil pouvait procéder à une autopsie, derrière la façade de l’immeuble.
Le livre mène aussi à une décomposition de l’espace. La notion d’espace m’intéresse énormément, que ce soit l’espace de la rue, celui d’un immeuble… Là encore, la découverte rétrospective de Perec m’a beaucoup apporté : dans Espèces d’espaces, Perec décompose les détails, les détails des détails… jusqu’à parvenir à une nouvelle dimension des choses.
B. G. :
De vos dessins, et des saynètes qu’ils évoquent, il ressort une impression de bonheur de vivre, d’un bonheur au quotidien. Le bonheur était-il le propos de 38, rue Youssef Semaani?
Z. A. :
Il y a effectivement une dimension de bonheur, de douceur de vivre. Cela reprend d’ailleurs le cliché d’un Beyrouth où il ferait toujours bon vivre. Néanmoins une autre dimension vient tempérer ce bonheur : chacun de mes personnages, au fond, est isolé dans son propre microcosme. Les personnages n’existent que dans un rôle unique où ils sont confinés. Il demeure le thème du confinement dans un espace clos, même si cette situation est déguisée en quelque chose de doux.
B. G. :
Quels sont vos projets artistiques ? Quels thèmes explorerez-vous pour les prochaines œuvres que vous réaliserez ?
Z. A. :
Rien n’est encore parfaitement arrêté, je ne pourrai donc indiquer que de simples pistes de travail, non des thèmes assurés pour les prochains ouvrages.
Néanmoins, je travaille en ce moment à un album beaucoup plus long, toujours en noir et blanc. L’idée est, comme pour les deux premiers livres, que le personnage principal soit Beyrouth, et non pas moi-même. Mon ambition est de raconter Beyrouth et la vie des gens qui y habitent. Paradoxalement, le fait d’être à Paris est assez utile : cela me permet de prendre du recul, et certaines choses remontent d’autant plus facilement. Il ne s’agit pas pour moi d’être simplement la jeune fille qui raconterait indéfiniment sa ville orientale. Paris, par exemple, pourrait être un bon sujet, simplement je considère que je n’y ai pas encore assez de vécu, que je n’en ai pas saisi suffisamment de choses pour pouvoir travailler tout de suite sur un tel sujet.
Pour l’instant, l’album racontera Beyrouth en prenant comme point de départ 1984, puis la narration procèdera sans doute par renvois, par flashbacks, par l’intermédiaire des personnages. Je ne décrirai pas forcément la guerre. Il s’agit de produire un témoignage sur quelque chose qui a existé à un moment précis de l’histoire et de dresser le portrait de Beyrouth. Les renvois temporels pourront ainsi remonter jusqu’au mandat français, selon une technique de nébuleuse : d’un personnage on passerait à ce qui l’entoure, pour sortir finalement de la nébuleuse.
Je suis pour l’instant certaines pistes, mais rien n’est encore totalement défini ni décidé… Aujourd’hui, je privilégie plutôt la définition de l’espace, la description de Beyrouth en toile de fond du récit, et le thème de la fuite vers autre chose.
Je remercie Zeina pour sa très grande disponibilité et le soin qu'elle a bien voulu accorder à la réalisation de cet entretien. Signalons que les deux livres de Zeina sont disponibles dans un certain nombre de librairies dont vous trouverez la liste en document joint.listelib.jpg
Zeina sera présente le 23 septembre à la librairie de l'Arbre à lettres pour rencontrer ses lecteurs et lectrices; de plus amples informations sont disponibles, également, sur document joint.arbrealettres.bmp
NB: Zeina sera également présente à Gibert Joseph le 7 octobre à partir de 15h30, pour une séance de dédicaces.
14:05 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Culture, art, voyages, Liban
Commentaires
Merci pour cette interview, ça fait toujours plaisir d'entendre parler de ce que fait Zeina, surtout de manière aussi détaillée...
Pour avoir eu l'occasion de lire "38, rue Youssef Semaani" chez Bruno, je ne peux que le conseiller aux lecteurs : l'agencement de la page est intéressant, et on passe un moment agréable à épier avec Zeina Abirached ces locataires miniatures.
Amitiés,
George.
Ecrit par : George | 21 septembre 2006
Ah, George, je suis très content de te retrouver dans les commentaires... C'est un déluge de commentateurs en ce moment, mais mon Dieu qu'ils sont turbulents. Même s'ils ne font que me rendre la monnaie de ma pièce, puisque je ferraille à un rythme soutenu chez Gai Luron, où il se passe toujours quelque chose.
Quant au travail de Zeina, j'espère que l'interview donnera envie aux gens de lire les livres... George, tu le sais déjà, ce qui frappe dans les livres de Zeina, c'est leur beauté extrêmement simple, immédiate, et l'ambiance de cocon perdu au beau milieu d'un champ de bataille...
George, bon courage pour le travail de fond que je te sais accomplir en ce moment pour préparer l'agrèg, et à bientôt,
ton plus fidèle non défenseur au basket,
Bruno
Ecrit par : Bruno | 21 septembre 2006
http://www.lire-en-fete.culture.fr/fiche_manif.php?id=2188
Ecrit par : Bruno | 21 septembre 2006
Je n'ai que du mal à passer après Georges, l'homme le plus classe de l'année...C'est vrai que l'immeuble de Zeina n'est que plus beau sous son regard. Toutefois, il est vraiment intéressant de voir comment elle a structuré l'espace de l'immeuble : il est à lui seul une cellule de vie. Par ailleurs, ce qui est aussi surprenant, à mes yeux d'urbain franchouillard, est l'absence de vie à échelle de l'appartement. Tout le monde vit en connaissant les autres de l'immeuble, même le chat russe (ne serait il pas un lointain parent d'un chat d'Oran appartenant à la fille du Rabbin Sfar ?). L'espace de l'immeuble, se structur ainsi autour du son et de la proximité semble se jouer des portes, fenêtres et murs. Bref, c'est beau, c'est vrai, c'est à lire...
Ecrit par : Timothee Le Moing | 23 septembre 2006
T, si tu passes à la librairie sur Mouff voir Zeina, salue-la de ma part!
Ecrit par : Bruno | 23 septembre 2006
J'ai découvert l'immeuble du 38, rue Youssef Semaani ce matin au réveil. La tendresse du regard porté sur ces habitants guide d'appartement en appartement, dans un entrelacement perpétuel des espaces, intérieur et extérieur, perméables et pourtant si spécifiques.
Merci à celui qui a eu l'excellente idée de me les faire découvrir, ces "tiens, de la lecture" réservent toujours de bonnes surprises.
Nathalie
Ecrit par : Nathalie | 27 septembre 2006
Tiens, Zeina devient de jour en jour rien moins qu'une star... Il faut dire que j'étais assez sûr de mon coup quand j'ai décidé de l'interroger sur ses deux livres: ils plaisent parce qu'ils sont beaux, et parce qu'il y a une belle sensibilité derrière tout cela...
On va monter un fan-club franco-libanais de Zeina.
Ecrit par : Bruno | 27 septembre 2006
salut tout le monde...
je voudrais juste poser une petite question... : pour ceux qui n'habitent pas Paris, y a-t-il des librairies en province (genre Lyon) où il est possible de trouver les albums de Zeina ?
Merci bein d'avance...
Ecrit par : manue | 10 décembre 2006
Euh... Je vais demander à Zeina si c'est diffusé en province, et je vous tiendrai au courant. Aux dernières nouvelles, la première réédition (joli succès pour la première fournée!) allait bientôt voir le jour...
Cordialement,
Bruno
Ecrit par : Bruno | 10 décembre 2006
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